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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Au bout du monde

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Le dispensaire ouvre à peine et déjà, une file interminable s'est constituée sur la coursive. Avant de faire entrer le premier patient, le Doc me dit qu'aujourd'hui, je passe à la pratique. Il ne me laisse pas le temps de protester, déjà, un enfant d'une dizaine d'année entre et s'installe. Sur sa jambe, un trou béant, purulent, de la taille d'une pièce de 2€. Je n'ai pas besoin d'explication. La veille, nous en avons soigné une vingtaine, avec sur les jambes la même plaie. Une piqure de moustique qui s'infecte et ronge les chairs. Le Doc me fait signe, c'est à moi de nettoyer. C'est la première fois, mes gestes semblent sur mais à l'intérieur je tremble. Je m'applique. Il faut curer les chairs nécrosées afin de stopper l'infection. Je ne me souviens pas du visage de cet enfant. De cette rencontre, je garde juste l'odeur, un mélange de sang, d'alcool et de crasse.

Je termine mon pansement.
Je sors vomir.

A côté, les hommes sont en train de creuser les fondations pour la maternité que nous construisons. Je devrais être avec eux mais une mauvaise blessure au pied me coince hors du chantier, rapport à la boue et aux possibles infections. Il faut faire attention, je suis au fin fond de l'Afrique.

- Ça va ?

Le Doc vient me voir. Peut-être a-t-il été trop rapide ? Je n'ai aucune base en médecine et la rencontre avec le corps vivant est violente. Je me rafraîchis et j'y retourne.

C'est au tour d'une jeune femme qui porte contre elle un tas de tissu. Enfoui, au milieu, il y a son bébé, deux jours à peine. Il est tellement petit qu'il semble irréel. Au milieu de son ventre gonflé, pend un morceau de peau : le cordon ombilical. Visiblement, elle a accouché chez elle et son mari a juste coupé le cordon à une quinzaine de centimètre de l'enfant. Du fil, un nœud, « pas trop près » me souffle le Doc, « ici, on aime les nombrils apparents et il faut lui faire un joli nombril ». C'est un petit garçon, il est sage et garde les paupières fermées, un peu collées même. Il s'avère qu'il a une conjonctivite. Délicatement, le Doc lui nettoie les yeux puis lui met des gouttes. « Demain, c'est toi qui le fera Pendant une grosse semaine » . La mère sourit et nous remercie.

Je suis toute émue mais je n'ai pas le temps de m'attendrir, une autre maman entre avec son fils. Il a 4 ans et le visage déformé par des verrues. Des dizaines de verrues. Ça lui donne un côté surnaturel. Et sur le haut de son crane, une poche large comme ma main, pleine de pus.

Le Doc explique à la maman qu'il va falloir bruler les verrues mais qu'il y en a tellement qu'il va falloir des jours et des jours. Le plus urgent, c'est la poche de pus. Il me tend une paire de gant et prévient le petit gars, ça va être douloureux.

« Surtout, tu lui tiens bien la tête ».

Il sort un scalpel et incise le cuir chevelu du petit qui hurle dans les bras de sa mère. Sans anesthésie, bien sûr. Je lui tiens la tête et me sens inutile. Alors je le regarde, cet enfant qui a mal. Dans les yeux, comme pour l'apaiser, lui donner un point d'ancrage. Je ne peux rien faire d'autre. Le pus coule le long de mes gants, l'odeur est à peine supportable. Il faut maintenant que j'insère une mèche dans la plaie que le Doc vient de faire sur son crâne. J'ai peur de lui faire mal alors je parle, beaucoup, pour rassurer cet enfant qui ne comprends pas un mot de ce qui je dis. La mèche est posée. Je lui passe un peu d'eau sur le visage et lui souri. Il a été si courageux ! Il reviendra, pour les verrues, plus tard.

Je suis épuisée.
Je jette mes gants dans la poubelle et tente de détendre mes nerfs.

Un râle dans la pièce à côté, je vais voir. L'homme a une trentaine d'année et se tord dans ses rêves. J'éponge son front et tente de le rafraichir. 41° La fièvre ne tombe pas. La quinine ne fait plus d'effet. Il a le palu et va mourir. Il y a quatre types de paludisme. Un seul est mortel. Il ouvre un œil, me regarde. Je frissonne. C'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui est sur le point de mourir. Je m'assoie et je lui prends la main.

J'ai 18 ans.
Je suis au Bénin.

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Cette photo a été prise par Laurence Guenoun, qui organise en ce moment une vente de clichés au profit d'une association : Planète Urgence, qui aide tous les jours au relogement des familles sinistrées du séisme d'Haïti.


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by Zzouzz
Commentaires
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Rolanda Bibine 10-05-2011 12:16:15

Voilà, pas le temps de s'attendrir (même quand on lit ton billet Zzouzz) sinon... on craque et qui s'occuperait de soigner les populations ? Être digne... comme eux.
J'aimerais bien que tu nous en dises un peu plus. Que faisais tu au Benin ? Tu y vivais ? Mais non je ne suis pas (trop) curieuse !!
zzouzz 10-05-2011 12:31:40

Avec mes amis d'enfance, nous sommes allés contruire une maternité, l'été de nos 18 ans.
Excellent rite initiatique, pour devenir adulte, toussa...
Nous avons construit et porté le projet durant toute notre adolescence.
Rolanda Bibine 10-05-2011 13:21:19

Vous deviez être drôlement murs ! Ça m'épate !!! chapeau ! A 18 ans, ma conscience se limitait à vérifier que la couleur de mes chaussures se mariaient bien avec mes vêtements . Je suppose que si j'avais été un garçon, je me serais mesuré la bite, c'est dire !
capuche 11-05-2011 00:43:19

en effet, quelle maturité ! Tu nous feras encore partager cette période ?
zzouzz 11-05-2011 10:39:42

J'aimerais bien.
Moment fort de ma vie, pour plein de raisons.
  Violette R.O.L.L. 11-05-2011 00:53:08

J'avais jamais vu cette rubrique du bout du monde... c'est beau, merci pour l'histoire du soir.
Même si elle est un peu crue, je vais bien dormir car c'est une histoire vraie. Et les histoires vraies et tragiques, portées par de belles personnes, n'en sont que magnifiées...
zzouzz 11-05-2011 10:40:58

Merci
Sonia 11-05-2011 09:44:28

Respect !
Je suis en totale admiratin devant des personnes capables de donner de leur temps, de s'investir pour ceux qui en ont besoin.
Et surtout à un âge aussi jeune...
zzouzz 11-05-2011 10:40:29

C'est surtout moi qui ai reçu beaucoup.
  lio 12-05-2011 22:04:44

Moi qui aurait pu être éducateur spécialisé avant d'être maintenant dans un projet pour être prof de psycho, je ne devrais pas mais je reste surpris par l'abnégation des gens du secteur.
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Auteur de cette article : Zzouzz

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