La possibilité d'une île
Jeudi, 14 Avril 2011 00:00
Clarence Boddicker
NDLR :
cette note a été écrite l'été dernier donc avant les derniers événements japonais
et le lieu est bien loin de Tokyo.
Là-bas, au loin
Quand j’ai fait la proposition d’aller visiter l’île d’
Ōkunoshima (大久野島), toute proche et à l’histoire particulièrement intéressante, j’ai du faire face à une assemblée de moues dubitatives, entre regards fuyant et envie digne d’une visite à un lointain aïeul cancéreux, dans un concert de litanies d’où émergeait comme un sempiternel refrain, le même argument massue :
”気持ち悪い”
Ce n’est pas tant l’histoire militaire aux relents délétères, derrière la façade de l’île paradisiaque, qui émeut ou effraye mes interlocuteurs, déjà formés à l’expérience, et totalement insensibles aux remugles du passé. Mais plutôt une vague histoire de fantômes, et d’atmosphère pesante, dont cette île semblerait l’indissociable alibi. La mauvaise réputation quoi. C’est donc seul et content de l’être, que je partais à la découverte d’une île longtemps tenue secrète, fuyant les inquiétudes non-fondées de ma belle-mère, circonspecte sur mes capacités à évoluer sans accompagnement nippon. A cela, je crois avoir souri. J’ai un peu plus de trente ans, et cela fait bien 10 ans que je voyage à travers l’archipel, alors au diable la bienveillance maquerelle et les menaces superstitieuses me promettant une douche de sel à mon retour !
Panorama & train-train
La matinée radieuse annonçait une journée ensoleillée et lourde, et c’est un astre déjà haut qui m’accueillit à mon arrivée à Tadanoumi, la petite gare locale. Pourtant encore loin de son zénith, le soleil était déjà mordant. Aujourd’hui, il ne pardonnera rien. Un cagnard qui surprend mais laisse une sensation méditerranéenne pas forcément désagréable, après le ronron de la climatisation permettant presque de s’assoupir, bercé par le doux chant des rails, alors qu’on préfèrerait dévorer des yeux l’agréable panorama de la côte, défilant à une allure pagnolesque. Quelques touristes japonais visiblement venu pour se faire peur, balisent le chemin vers le petit port, où un ferry fait la navette vers l’île. J’en profite pour m’en griller une et payer mon ticket à l’obaa-san qui tient un petit comptoir de cigarettes. Elle aussi en profite pour me demander d’où je viens et si je compte rester dormir sur l’île. Je suis français et à ce que je sais, aucunes chances de me voir passer la nuit sur place. Pas ce soir du moins. Je lui achète des cigarettes et une bouteille de Lemon-Tea Kirin. Elle sourit en regardant mon visage de blanc aux lunettes de soleil rose. Je souris aussi, et je lui propose de les essayer. Refus sympathique et goguenard. Au loin, on aperçoit déjà le petit ferry approchant.

Port paisible
Le ferry met une bonne dizaine de minute avant d’atteindre le débarcadère de l’île. Sur place, un minibus attend les quelques touristes pour les emmener vers le site le plus vivant du coin: L’hôtel-Resort, avec ses courts de tennis, sa piscine, son restaurant et le musée relatif à l’histoire des lieux à deux pas. Une japonaise voyant que je reste indécis, m’enjoint de monter. Je passe. J’ai envie de découvrir l’île à mon rythme. Et à pieds. Je regarde le minibus s’éloigner et la moue pleine d’incompréhension de la dame. Je prend la direction inverse.
Road 666
L’île du Docteur Moreau
A ma droite, une petite route serpente à travers l’île. Permettant d’y découvrir la majeure partie des sites militaires à l’abandon, désormais étouffés par une végétation luxuriante. J’y croise quelques japonais circulant à vélo, loués depuis l’hôtel, distant de plusieurs kilomètres, mais venu en famille, ils s’arrêtent à peine. A l’ombre d’un premier petit tunnel, on distingue la silhouette imposante d’un premier bâtiment.
The power plant
Il s’agit de l’installation électrique de l’époque, désormais vidée de tous vestiges du passé, laissant désormais la façade décrépie aux lierres, au soleil et l’histoire. Une petite barrière m’interdit d’aller visiter les lieux. Je reste sur le seuil, rongé par l’envie et la curiosité. Quelques cyclistes passent non loin. Tant pis, je ferai mon gaijin insortable une prochaine fois.
De loin…
Mais à défaut de pouvoir « explorer » plus près les vestiges du passé, l’île se révèle à vous à travers sa nature. La végétation est luxuriante, dense, diverse, et d’innombrables sentiers partent se perdre et vous perdre dans ce dédale de verdure, plongeant les lieux dans un calme et une quiétude rare. Entre pentes permettant d’apprécier un époustouflant panorama, ou dénivelés se jetant sur des plages désertes, où la sensation d’être seul au monde, mais à distance appréciable d’un environnement urbain dense reste saisissante.
Eden
Pourtant, tapi au sein de cette végétation, ou au détour de cette petite route serpentant à travers l’île, les méandres du passé se rappellent toujours à vous.
Des fours, des bunkers, des puits, des installations. On ne saurait dire à quoi ils servaient.
Tout repose désormais dans le silence.
Et il n’appartient plus qu’aux lapins et aux touristes curieux d’errer dans les lieux.
Ruines (habitées et soit-disant hantées)
Epilogue
Alors que je me croyais hypothétiquement seul sur l’île, le hasard voulut me faire rencontrer un japonais, tout droit venu de Tokyo, et aussi avide que moi de parcourir ce coin idyllique, entourés de beautés adjacentes, aussi bien naturelles que ces fameuses ruines militaires, à l’histoire si spéciale. Et cette fois-ci, nous ne nous faisons pas prier pour sauter les barrières et explorer les lieux.
Lapin et prise de vues
C’est ensemble que nous poursuivrons notre tour du propriétaire, avant d’être embarqué par des ouvriers locaux à l’arrière de leur camionnette, soucieux de ne pas nous voir déshydratés avant d’atteindre le resort, canicule aidant.
Délicieuses variations autour du poulpe
On finira par se savonner dans le sento local, et après avoir partagé bières et poulpe frit (la spécialité des lieux – hautement recommandé), nous regarderons avec une certaine hébétude la faune importée, massivement regroupée autour ou à l’intérieur de l’hôtel, à prendre le frais. Une faune occupée à ronfler, crier, jouer, picoler et suivre en meute le parcours fléché du touriste lambda, à visière et ombrelle, ignorant proprement la plupart des sites intéressants et la beauté naturelle de l’île, se concentrant dans une visite expéditive du musée et du resort, tels des fantômes vivant au présent.
Les déboires du tourisme
Ōkunoshima peut souffler. Ce n’est pas demain la veille que ses richesses et son histoire oubliée risquent d’être rattrapé. Enfin prions. Avec les japonais, on ne sait jamais…
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