
-« Pourquoi pas », j'ai répondu. Haïti, Madagascar, le Mali... tant que c'est sur une mission. Depuis plus d'un an, je demandais à partir. Témoigner en photo. Pour Planète Urgence.
-« Ho, mon dieu, tu pars en Haïti ? T'as pas peur ? » -« Non » -« C'est la misère là bas, y'a le choléra » -« Je sais. La misère, je l'ai déjà vue » -« C'est super violent, les gens volent tout » -« Bah, je garderai mon sac dans le dos. C'est violent ici aussi. Chaque pays à sa propre violence... ».
Port Au Prince. 19h30. Sortie de l'aéroport. Les grilles. Derrière les grilles des gosses, des ados, en guenilles et en créole « Donne moi de l'argent ». Il fait nuit. C'est bizarrement oppressant. On prend la voiture. 3h de route jusqu'à Jacmel à 85 km. J'observe, commence à me nourrir de ce que je vois ou aperçois.

Traverser Port Au Prince de nuit, c'est cinématographique. Des clairs obscurs, des tableaux de Hopper mais dont émane de la misère. Et des tentes, constructions brinquebalantes, des maisons effondrées, des gravats, des gosses des vieux, des jeunes, ... Je ne peux pas dire que ça m'affecte. J'ai vu des états de fait comme ça en Inde, il y a plus de 20 ans. C'est un état de fait. J'arrive, petite blanche, habits propres, qui a eu son repas dans l'avion, avec dans ma valise médicaments et crème anti solaire. Larmoyer sur le sort de cette population serait d'une grande hypocrisie. Ne pas essayer d'aider serait la preuve d'un grand égoïsme.

Sortie de ville. Route de nuit. Partout des bicoques, des maisons, des tentes. Pas d'électricité, des loupiotes ou l'opportunité des phares de voitures qui passent. Les gens sont assis devant les maisons, discutent, préparent et vendent des fritures... Le long de la route. Non, je n'ai pas peur. Philippe, le coordinateur de la mission Planète Urgence, nous raconte les barrages sur la route. Quand les haïtiens sont en colère, tout va vite. Je suis sereine.
Jacmel. De nuit, mêmes tableaux, sans les tentes, sans les gravats. C'est un mélange de Havane, d'Afrique, de Brésil du nord. On ne sait pas trop où on est mais c'est beau. C'est émouvant.

Jacmel de jour. C'est coloré, c'est vivant. On monte sur La Montagne. 1h30 pour faire 18km. Une rivière à traverser. Des détritus, des gens qui lavent, se lavent, nus. Les motos taxi qui traversent avec 4 personnes sur la selle. Des ânes, des gens à pied, des pick-up. Et la montée. Les paysages sont tellement beaux que j'ouvre grand les yeux, je mitraille. Je me remplis d'images. D'odeurs, de sons. C'est une route de terre et de pierres. Je me dis qu'on a de la chance de la faire dans le 4x4 et non à pied ou à moto. Je vois ceux qui portent sur leur tête des sacs, des bidons. J'aimerais pouvoir leur dire de monter, les aider. Mais non. Donc je me contente de regarder, même si ça me serre l'estomac.

Et je découvre. Je découvre les habitants de cette section de Jacmel. Des hommes et des femmes courageux, généreux. Des maisons reconstruites, réparées, des conditions de vie souvent précaires. Pas d'électricité. Des lieux parfois compliqués à atteindre. Des familles très nombreuses, des histoires personnelles parfois tristes avec des dénouements parfois heureux. Philippe accomplit un travail admirable. Il parle, il pose des questions, il s'intéresse, il accompagne, il est humain. Il est là depuis moins d'un an et a déjà relogé 18 familles. Près de 150 personnes... Il me raconte, m'explique ce qui se passe et j'essaye de le mettre en image, en m'imprégnant. De comprendre. Mais juger ne sert à rien. Ici une bouche de trop est une bouche qu'on envoie ailleurs. Il n'y a pas de poubelle, pas de traitement des déchets non plus. Plus de forêts, plus de faune. Ici on apprend à vivre en survivant parfois.

Des enfants souvent scolarisés. Qui ne font que 2 repas par jour. Qui travaillent, aident, portent... des femmes qui séparent le maïs de sa cosse pour le revendre, des paysans qui apprennent à se réapproprier leurs terres en la respectant plus, une association, OPADEL qui les aide à avancer, à apprendre, à progresser. Ils ont de la chance, à La Montagne, d'avoir Christian d'OPADEL et Philippe de Planète Urgence. Ils ont aussi beaucoup de volonté. Et c'est rare, là ou l'acceptation et l'inertie vont de pair. Ça ne me révolte pas. C'est un état de fait, il faut composer avec.
Je filme une interview de l'agronome de l'association, il m'explique leurs actions, je suis admirative de leur travail et investissement. Soudain le silence. Un coup de coude, je me tourne vers la route. Un cortège de 6 hommes au loin qui marchent. Ils reviennent de l'hôpital de Jacmel, 3 heures de marche, l'un d'eux porte un linceul. « L'enfant est mort... » me chuchote-t-on « ...à l'hôpital, il avait 4 ans ». L'avant dernier porte un petit cercueil. Ils feront 6 heures de marche. En portant l'enfant. En silence. Ma caméra tourne. En silence. Discrètement. C'est la vie.
Je visite les bénéficiaires des maisons Planète Urgence. Leur histoire. La tragédie du séisme. Et je me dis qu'ailleurs il y a d'autres tragédies. Mais je suis là maintenant. Pas ailleurs. Et il faut toujours commencer quelque part.
On n'arrive pas dans un pays avec nos propres références posées bien haut sur nos épaules « Ha, bah chez nous c'est pas comme ça... ». Il faut les laisser à la sortie de l'avion si on a envie de comprendre, si on veut s'imprégner. On ne peut pas comparer ce qui n'est pas comparable. On peut observer, écouter pour pouvoir témoigner ensuite. Si on veut aider, il faut d'abord s'adapter sans essayer d'appliquer à la lettre ce qui fonctionne ailleurs. Il faut appliquer ce qui fonctionnera sur place.


Pour l'asso
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