Tunisie - Carthage : 1976 à 1990
Deux semaines au moins de vacances par an. Deux semaines de bains de mer à se brûler les yeux et les lèvres du sel tant attendu, à se cramer la plante des pieds sur le sable surchauffé de midi.
Et puis la maison : sa piscine coudée, l'olivier sous lequel je reposais depuis l'âge de 3 mois. Parties de frisbee entre les cousins, chacun à un angle du bassin. Le jeu était aussi de tenter une passe aléatoire, afin de pouvoir plonger pour chercher le disque.
J'ai appris à nager là-bas. Je me suis initiée à l'apnée, dauphin accroché au dos de mon grand cousin que j'aimais tant, qui attendait mon signe pour remonter à la surface. Quelle fierté d'avoir fait pour la première fois la traversée sans brassards, de bout en bout. Puis sous l'eau.
Tout était blanc, rayonnant, éblouissant. Odeurs de jasmin, bruits de voitures et klaxons lointains.
Couleurs chatoyantes du jardin en contrebas, lauriers, orangers.
Les souks et leur bourdonnement. En grandissant, j'ai appris à me faire toute petite. Je ne comprenais pas pourquoi mon père cherchait à tout prix à me marchander contre des dromadaires, je le prenais pour moi, j'en étais blessée. Pour s'excuser, peut-être, ou juste pour me faire plaisir, il nous emmenait à Sidi Bou Saïd : balcon sur la mer, le thé à la menthe et les beignets au sucre, beaucoup de sucre, ses rues en pente, le café maure, mes parents dégustaient leur café serré, nous plongions notre regard dans le bleu profond de l'horizon.

photo johnmuk - crédit photo ici
Italie - L'Aquila : 1978 à 1996
C'est un petit village qui repose au creux de l'Altipiano, qui s'accroche dans les prairies un peu arides.
Village fait de maisons tout en hauteur, serrées les unes contre les autres, deux pièces par étage, trois étages bien souvent. Si vous manquiez de chance, comme nous, les toilettes et salle de bain se trouvaient tout en haut. Risques assurés de se rompre le cou en abordant avec précipitation les escaliers en marbre et en colimaçon.
Pour y aller, il y avait le voyage en train, de nuit, l'arrivée à Rome, la visite dans la grande métropole, et puis location de voiture, sortir de la folie des embouteillages italiens, routes sinueuses qui me rendaient systématiquement malade.
La maison glaciale nous accueillait avec son odeur d'humidité, nous devions rallumer la stuffa, enfumer la cuisine, faire l'inventaire du buffet et des denrées. Reprendre la voiture, partir faire les courses à la petite ville du coin, au passage dévorer une part de pizza biancha, et là, là seulement c'était l'Italie, le début des vacances, les balades dans les champs en faisant peur aux serpents, les arcs que nous taillions dans le bois avec notre couteau, les parties de cow boy, les balades à cheval, les lessives suspendues aux fenêtres, des repas familiaux à n'en plus finir, le monde imaginaire que je me créais là-bas, solitaire et heureuse de l'être.
Aujourd'hui, presque 2 ans après le séisme, la ville et la région entière sont en ruines. J'ignore ce qu'est devenu ma famille lointaine là-bas, au village et dans la ville, ils ont sans doute appris à vivre dans la précarité, dans les préfabriqués. Ils contemplent leur ville avec désespoir, le gouvernement n'a bien entendu pas tenu ses promesses, qui reconstruira, à quel prix, alors que la guerre fait rage entre les promoteurs pour les subventions ? Nous ne savons pas dans quel état est notre maison, et aucun d'entre nous n'ose même aller là-bas, et affronter la réalité en face.
Ces lieux, ceux de mon enfance, j'aurais voulu les faire découvrir à mon amoureux, et à sa fille.
J'aurais voulu les emmener entre le bleu de la Méditerranée et l'aridité des Abruzzes. Leur permettre de marcher dans mes traces de petite fille chanceuse. Je ne pourrai pas, pas tout de suite.
Et je pense à mon père, lui qui m'a transmis ces deux pays. Lui qui en 2 ans, vient de perdre les références de son enfance. J'ai mal pour lui.
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