S'envoyer en l'air, les pieds sur terre
C'est ainsi que le 22 septembre 1919, le poète italien Gabriele D'Annunzio apostropha, dans une lettre, le gouvernement français. Quelques jours auparavant, il avait annexé, à la tête de 300 marins et aviateurs, tous déserteurs, le port de Fiume que le Conseil Suprême Interallié et la toute frétillante Société des Nations avaient attribué à la Yougoslavie naissante.

Héros de guerre, poète reconnu et adoré en Italie, D'Annunzio ne put supporter ce qui lui sembla être une profonde injustice. Avec donc une bande de pieds niquelés, il décida de rendre à l'Italie, ce bien volé par un trait en bas d'une page. Ce défi se transforma en une épopée fabuleuse, que les livres d'histoire ont depuis oublié, mais qui dura deux ans, le temps pour les Nations de reprendre en main cette "verrue" qui faisait tache dans l'Europe de l'après-guerre. Fiume, c'est l'histoire de la dernière Commune en Europe. Fiume fut la seule et unique république des Lettres. Fiume fut le cri d'un poète qui voulut changer le monde par le haut. Fiume fut la dixième muse.
Il faut se replonger dans l'Italie d'alors, exacerbée par la guerre et la tenaille des Nations. Victorieuse, l'Italie n'en fut pas moins amputée. Ecce Homo. Fiume, de l'autre côté de l'Adriatique, était pour les italiens le coeur de la passion, de leur passion ! Ecce Homo. D'Annunzio entendit le cri de ses compatriotes et le 12 septembre 1919 prit Fiume à la barbe des français, des anglais et des américains. Oh il y eut bien quelques échauffourées mais rien de bien méchant, non au contraire, anglais et américains se retirèrent presque en riant ; quant à nous, français, nous prîmes quelque peu la mouche lorsque d'Annunzio nous demanda poliment de descendre le drapeau. D'Annunzio était un être raffiné, d'une extrême politesse et amoureux de la France, il prit Fiume sans coup férir. Il put alors se mettre à la tâche et créer le premier état artistique au monde.

Une constitution novatrice, encore aujourd'hui
Entouré de quelques iconoclastes dont le syndicaliste Alceste de Ambris, le poète italien s'attela à la rédaction d'une constitution pour le jeune état. Elle s'inscrivit dans l'histoire sous le nom de Charte du Carnaro (Carta del Carnaro). Ce texte naquit le 27 août 1920 et il tient plus d'une ode poétique que du texte juridique. Certains le qualifièrent même de Monument capital dans l'histoire de l'Utopie, balayant d'un revers de la main la portée historique du texte. Cet avis péremptoire donne à penser que ces personnes ont dû mal le lire. Qu'y trouve-t-ton ?
- L'égalité absolue des sexes devant la Loi,
- L'éligibilité des femmes à toutes les fonctions privées et publiques,
- La représentation proportionnelle,
- Les allocations en cas de maladie ou d'accident du travail,
- Les allocations de chômage, à condition que ce soit involontaire,
- La retraite,
- La nationalisation des banques et des établissements de crédit,
- L'autogestion de leurs fonds de secours par des corporations,
- Le salaire minimum,
- Le recours au référendum,
- Le sport obligatoire,
- La création des juges de travail,
- La protection de l'environnement et la sauvegarde de la qualité de la vie.
Oui vous avez bien lu et vous me direz en quoi ces décisions sont utopiques ? Force est en effet de constater combien de Constitutions contenaient ces thèmes, à la même époque ? Il fallut 50 ans de luttes pour les imposer et encore, certaines ne sont pas appliquées et dans beaucoup de pays, même en Europe, on en discute encore.
D'autres lui firent un autre sort en le traitant de texte réactionnaire et fasciste. Argument irrecevable puisqu'en 1920 le fascisme était dans les limbes, c'était un état d'esprit et non une doctrine, un mouvement nationaliste de gauche séparatiste. Le fascisme est né en octobre 1923 lors de la marche sur Rome. La Charte de Carnaro lui est donc antérieure de 3 ans.
Pré-fasciste ? Peut-être, puisque l'on sait que Mussolini lui emprunta les grandes lignes tout en les déviant de sa nature originelle. Absolument pas quand on sait que la Charte est radicalement opposée à une hypertrophie de l'Etat. Non, si l'on doit trouver une origine à ce texte, il faut remonter dans le passé : à la République romaine au temps des Scipions et des Communes Libres au temps des Médicis. D'Annunzio voulut opérer une synthèse de ces deux moments de l'histoire, car à ses yeux, les hommes y déployèrent une vitalité créatrice jamais retrouvée depuis.
La dixième Muse
D'Annunzio était un poète et toute sa constitution suinte le lyrisme. A commencer par le préambule. Le poète ne rédigea pas en entier le texte mais se réserva quelques parties, dont le 54ème article qui introduit la musique comme élément fondateur et principe de gouvernement de l'Etat de Fiume. J'en livre le début :
"Dans la Régence Italienne du Carnaro, la musique est une institution religieuse et sociale. Tous les mille ans, tous les deux mille ans, jaillit des profondeurs du peuple un hymne immortel. Un grand peuple n'est pas seulement celui qui crée un Dieu à son image mais celui qui crée un hymne à son Dieu [...]"
Plus loin, il organise la vie musicale de la Cité : " Des choeurs et des ensembles musicaux subventionnés par l'Etat sont institués dans les communes de la régence. [...] "
Mais ce qui frappe à la lecture de cette Constitution est que certains termes reviennent comme un mantra : dixième muse, dixième symphonie ou encore dixième corporation. On imagine ici un fil invisible les reliant entre elles et pourtant ces liens forment un monde réellement à part dans la pensée de D'Annunzio.
En lisant les parties qu'il écrivit directement, on rapproche aisément que tout se rapporte à ce qu'il appelait le domaine de la "Dixième Muse", la Muse énergie ou l'émergence du non-créé au sein du créé. Figure métaphorique alambiquée et peu explicite au premier abord, mais rappelons que D'Annunzio est un poète et qu'il lui était difficile de s'exprimer autrement. Cette dixième Muse échappe à toute définition rationnelle, c'est une force créatrice, invisible par nature, qui est l'initiatrice du progès, l'inspiratrice de toutes métamorphoses. Elle prend dans ce texte une place centrale et essentielle.
C'est au nom de cette énergie créatrice que la Charte de Carnaro n'est en rien une loi-cadre, figée dans le temps. Gabriele D'Annunzio s'est bien gardé d'écrire un texte statique, non il voulut au contraire une constitution susceptible d'évoluer constamment, un texte qui ne sera jamais achevé (et non pas inachevé), un véritable work in progress. Aussi, il contient nombre de dispositions pour que le peuple puisse apporter des modifications, autrement que par référendum uniquement.
De fait, ce dessein du poète n'atteignit jamais son stade final. Il est probable qu'il annota, compléta et aurait soumis à l'épreuve du réel ce texte s'il en avait eu le temps. Mais même à l'épreuve du temps et des faits, la Charte de Carnaro serait restée ce que son auteur voulait : une constitution évolutive, ouverte sur l'avenir.
Fin d'un poète
Fiume fut plus qu'un rêve, mais dans une Europe tiraillée encore par ses rivalités, il était difficile pour un projet politique ambitieux et littéraire de survivre. On peut se poser des questions sur la fin de cet état. Le caractère révolutionnaire de la Charte de Carnaro incita-t-il capitalistes et communistes à se liguer pour y mettre un terme ? Car les Etats Européens et la SDN (Société des Nations, ancêtre de l'ONU ndlr) se mirent d'accord sur Fiume et reconnurent son caractère unique, en se mettant d'accord pour y créer un état libre. En décembre 1920, D'Annunzio refusa cet accord et ne put résister à l'inexorable marche des troupes qui voulaient récupérer la ville portuaire.
Il fuit Fiume sous le bruit tonnant des canons. Ainsi prit fin une aventure épique et rocambolesque. Ainsi commença pour Gabriele D'Annunzio la plus longue nuit de sa vie, celle de l'exil dans son propre pays et devient le Conseiller de l'ombre de Mussolini.
Aujourd'hui, Gabriele D'Annunzio est passablement oublié. Son oeuvre romanesque a mal subi l'épreuve du temps, en revanche ses Laudi restent aux yeux des désormais spécialistes un des sommets de la poésie italienne. Reste l'homme. Fascinant à tout point de vue, il aura été le seul poète avec Byron à jouer un rôle politique d'envergure dans l'histoire politique de son époque. Il ouvrit des perspectives à un nouveau Droit humain.

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Ah mon grand A. - Merci pour tout ce ...
Belle lecture, merci, que ce moment v...
J'aime bien ces moments où les chose...
Toutes les semaines, je cherche un je...
Et du coup, tout à ton bonheur et ta...
Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
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Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
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