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Florence Aubenas fait sa "Tête de Turc"

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Leçon d'humilité adressée à sa profession ? Exercice de style ? Coup médiatique ? Véritable et courageuse immersion dans la France d'en bas ? Le livre de Florence Aubenas, récit d'une expérience qui se veut témoignage, ne laisse pas de questionner notre appréhension de notre quotidien et des médias qui nous le renvoient jour après jour à la face et au cerveau.

De passage à la librairie Folies d'Encre à Montreuil (93), Florence Aubenas a engagé la conversation avec le public venu la rencontrer, avec beaucoup de chaleur et de simplicité. Il n'en demeure pas moins que l'ouvrage Le quai de Ouistreham, aussi intéressant, profond et sincère soit-il, ne peut se constituer à lui seul porte-voix des sans-voix. La façon dont "l'enquête" a été réalisée (Florence Aubenas admet qu'elle n'a pas tenté l'immersion totale puisqu'elle ne vivait pas de ses revenus) la disqualifie déjà à ce titre. Cependant, ce livre est indéniablement une porte qui s'ouvre, ce qui n'est pas négligeable.

BULLE POLITICO-MEDIATIQUE

Florence Aubenas explique son sentiment de déphasement par rapport à la réalité de ses lecteurs. « Entre cette profession qui est la mienne et ces gens, il y a un océan. Et je reconnais que je fais partie de cette bulle politico-médiatique ». Pour imager cet océan, elle prend l'exemple de la crise qui a commencé à l'automne 2008. « La crise : le mot est jeté sur la table. Mais les gens le ressentent comme une fabrication des médias. A Caen, les gens que je côtoyais se demandaient à quoi correspondait cette crise exactement : "On mange des nouilles depuis tellement longtemps". On peut presque toucher du doigt la paroi de verre qui sépare la réalité médiatique de leur quotidien ". Après avoir rédigé son ouvrage, la journaliste est retournée à Caen. « Depuis quand les médias s'intéressent à la vie des gens ?", se sont-ils étonnés lorsqu'ils ont appris sa véritable identité. Ils ont tellement peu l'habitude d'entendre parler de leur situation dans les médias ".

Florence Aubenas reconnaît que cette expérience a profondément questionné sa pratique du journalisme, « Il y a toujours une crise de quelque chose, il y a toujours des sujets sociaux à traiter. On veut faire, on fait, mais on fait mal, on fait du désincarné. Combien d'articles ai-je rédigé en commençant par des statistiques ? Les journalistes ont du mal à parler du quotidien. On traque l'extraordinaire. Et quand il n'y en a pas, on le fabrique. Le train qui arrive à l'heure, on ne sait pas le traiter ». Or, elle admet que c'est ce quotidien qu'il est important de maintenir au faîte des préoccupations de l'opinion. « C'est sont les choses qui sont si proches qu'on a de plus en plus de mal à attraper. On n'arrive pas à les raconter autrement qu'en avalant notre carte de presse. L'époque a du mal à faire avec le réel. Qu'est-ce qui est réel ? Pour moi, les films de Cantet traitent du réel ». Mais aborder cette réalité d'une façon obstinément directe demeure problématique dans la surenchère au sensationnel, dans la quête du buzz perpétuel. Tout en suggérant cette situation, la journaliste ne tire aucune conclusion à charge. Au contraire, si sa position de grand reporter fait rêver, c'est un rêve dont elle tente de se détacher doucement mais résolument. « Les gens me parlent de mon enlèvement presque avec envie. Il m'est arrivé quelque chose d'extraordinaire et je le comprends très bien. Je sens presque de la nostalgie pour ces rendez-vous avec l'histoire, or il n'y a pas à en avoir car ce à quoi nous sommes confrontés en bas de chez nous est suffisamment dur ".

ҪA GRIGNOTE

Le journalisme d'infiltration n'est pas une nouvelle pratique à la mode mise en avant par une émission de télévision légèrement racoleuse. Florence Aubenas dit l'avoir déjà pratiqué en vingt ans de métier. Mais l'exemple le plus célèbre en Europe est celui du journaliste allemand Günter Wallraff. Pendant plus d'un an, il a pris l'identité d'un travailleur turc afin de raconter le quotidien d'une population brimée, méprisée dans l'Allemagne de 1985-1986. Il en a tiré un best-seller intitulé Tête de Turc. « A la différence de Günter Wallraff, je n'ai pas pris le ton de la colère pour une question d'époque. J'avais le souci de ne pas me mettre au milieu, de ne pas interférer. Dans les années 80, je pensais qu'on allait forcément vers le mieux. Force est de constater que l'avenir a changé de signe. Ҫa grignote doucement ".

Pour s'immerger dans le quotidien de ces Français d'en bas qui vivent ou survivent avec moins que le Smic, Florence Aubenas s'est inscrite à l'ANPE en s'inventant l'histoire fallacieuse d'une femme qui aurait vécu des années sans revenu auprès de son conjoint, contrainte de trouver du travail suite à une rupture conjugale. Ne pouvant donc prétendre aux allocations chômage, elle devient par la force des choses femme de ménage à Caen où elle s'est installée, « une ville ouvrière surgie du néant ". Ville du débarquement, Caen a été détruite et reconstruite au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale. Son histoire moderne se confond avec celle des grandes industries de l'automobile, l'électronique et de grande entreprises telles Moulinex ou la Société métallurgique de Normandie (SMN) dont vivait, pour une grande part alors, le port de Caen-Ouistreham. « Ces gens gardent un souvenir terrible mais aussi nostalgique de ce passé ouvrier. Les conditions de travail étaient effroyables, les ouvrières avaient des gants en amiante. Aujourd'hui, c'est une ville lessivée. Ils ont mis trois ans à tout effacer de ce passé industriel. Mais le plus terrible c'est que ce qui était normal hier devient le rêve. Lorsque j'ai posé la question "Qu'est-ce que tu voudrais faire ?" au petit ami d'une jeune femme qui travaillait avec moi, j'ai eu la surprise de l'entendre me répondre : "Ouvrier, mais je suis sûr que je n'y arriverai pas".

ENGRENAGE

Le travail précaire est aujourd'hui une donnée stabilisée dans les statistiques. La précarité n'est plus transitoire, mouvante mais représente un part importante du monde du travail si ce n'est de l'économie. Engrenage dont il est difficile de se dépêtrer, qui vous maintient dans son système plus qu'il ne vous aide à en sortir, le travail précaire est également difficile à pénétrer si l'on est dépourvu de tout. Impossible comme hier d'avoir la volonté, le courage et de retrousser ses manches pour travailler. Durant les six mois qu'ont duré son expérience, Florence Aubenas constate n'avoir gagné que 720 € le mois où elle a le plus travaillé. Cependant, « il faut avoir une voiture sinon on n'a pas le boulot, avoir un portable sinon les employeurs ne peuvent pas vous joindre et même internet. De plus en plus, les gens vont aux Restos du Cœur car il est encore concevable de donner à manger. Mais pour ce qui est de l'indispensable pour rentrer dans un circuit professionnel, il n'y a rien. Il y aurait quelque chose à créer là».

De plus, « Pôle Emploi valide des heures sous-payées car il y a des taux d'annonces à pourvoir et des statistiques à remplir », explique la journaliste. Les heures de ménages bénéficient d'accords de branche et doivent être normalement payées à plus de 9 € au lieu de 8,71 €. « Et je peux vous dire que pour ces gens, les centimes sont importants. Trois euros, cela compte à la fin du mois. Il n'y a jamais de contrôle des employeurs au nom de l'emploi. La fraude est toujours d'un seul côté. Le fraudeur type, c'est vous et moi». Cependant Florence Aubenas reconnaît que la réalité du Pôle Emploi, c'est souvent désespoir contre désespoir car les conditions de travail pour les agents sont de plus en plus pénibles.

La précarité s'accentue. En 2000, la durée moyenne d'un CDD était de 6 mois. Aujourd'hui, il est de un mois et moins. Au cours de son expérience, la journaliste a décroché un CDI de deux heures et demi par semaine. Les précaires représentent 20 % de la masse active aujourd'hui. Exploitables et corvéables à merci, ils se doivent de tout accepter, de peur de la radiation d'une part et de peur de laisser la place à ceux qui prétendent au même minimum. L'engrenage est donc parfaitement huilé et ne vise que des cibles faciles, fragilisées et isolées. « Travailleur précaire, on devient invisible, on sort des statistiques. Quand une usine ferme, on ne vous parle pas des intérimaires, ils disparaissent».

LA RÉVOLTE EST UN LUXE

Lorsqu'on lui pose la question sur la possibilité d'avoir recours à des syndicats, Florence Aubenas décrit la désolation et l'anéantissement du lien social avec beaucoup d'empathie. « Au Pôle Emploi, il y a de la gêne par rapport aux mouvements syndicaux. Il y a une réelle difficulté à relier la situation que l'on vit à un sujet politique. Même précaire, il est difficile de s'y reconnaître car les gens n'ont pas vocation à s'installer dans la précarité». Les femmes que Florence Aubenas a approchées lui en ont par la suite voulu d'avoir utilisé le terme de "précaire" pour parler d'elles. « "On n'est pas des SDF", m'ont-elle reproché. Or, cette précarité, c'est aujourd'hui la France normale, poursuit-elle. Comment se mobiliser ? Je me suis inscrite à AC à Caen. Cela ne marche pas mal au niveau individuel. Mais l'action collective est plus difficile à mettre en place. C'est quelque chose qui est en train de se réinventer mais pas encore à ce niveau. Malheureusement, la révolte est un luxe. Contre quoi se révolter à six heures du matin dans des locaux vides ? Ces travailleurs sont tiraillés entre deux employeurs, deux contrats et l'important c'est de réussir à boucler une heure. C'est un monde où la révolte n'a pas de prise. Vous ne savez pas auprès de qui protester. La fuite devient le seul recours. Laisser tomber, comme m'a dit une femme "Je me couche"».

Interrogée sur les conclusions qu'elle tire de son expérience, Florence Aubenas évoque d'abord les personnes qu'elle a rencontrées, avec qui elle est restée en contact pour la plupart. « Certaines sont devenues des copines. Je reste souvent longtemps aux mêmes endroits : Outreau, l'Afghanistan, ces gens sont devenus des amis. Il y en a qui ont râlé lorsque je leur ai appris ma véritable identité. Certains l'ont mal pris. Je me suis excusée».

Ensuite, la professionnelle porte un regard critique sur la journaliste qu'elle est et sur sa profession. « Si j'avais demandé huit pages au Nouvel Obs sur des femmes de ménage, la réponse aurait été "non" car le sujet aurait été jugé larmoyant. Le mot d'ordre d'un rédacteur en chef aujourd'hui est l'optimisme. Du côté des journalistes, on a les torts partagés avec les lecteurs. Pour ma part, je voulais replacer cette expérience dans un débat vivant. Le travail est au centre du débat actuellement». Florence Aubenas reconnaît que la presse traverse une crise générale qui l'oblige à se demander où elle se situe, et dans quel temps elle écrit. « Mais le livre marche bien. Les gens sont intéressés. Il n'y a pas de bons et de mauvais sujets dans la presse. Un bon journaliste c'est celui qui transmet, c'est un métier de passeur. C'est quelque chose qui fait que vous vous intéressez à autre chose que vous-même. Comme disait Sartre, "je lis les journaux comme des cartes postales qui me sont adressées"».

 

By Angélina

Commentaires
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Sonia 15-09-2010 10:27:00

J'ai découvert Florence Aubenas avec son livre sur le Rwanda "On a deux yeux de trop". J'ai d'emblée aimée sa position : relater des faits, factuellement, sans sombrer, comme tu le dis si bien, dans la surenchère médiatique, sans chercher à faire du sensationnalisme, du buzz.
Puis j'ai lu son livre sur l'affaire d'Outreau, "La méprise" et je me suis longtemps demandé, avec son exposé précis et partial des faits, comment une telle erreur avait pu se produire.
Bien souvent l'information nous arrive déformée, amplifiée, car elle fait sans doute vendre plus et parce qu'un certain public en raffole.
J'ai adoré ton texte Angélina et merci de m'avoir permis de le publier ici !
  Henri 15-09-2010 12:34:15

J'ai eu l'occasion de la rencontrer plusieurs fois et notamment à la dernière Foire du Livre de Bruxelles où elle présentait ce dernier livre.
Ce qui me frappe à chaque fois que je la rencontre, c'est cette capacité perpétuelle qu'elle entretient à prendre du recul.
D'aucuns lui reprocheront bêtement son hyperprésence médiatique et auront même tendance à juger de la victimisation dont elle a été la cible après sa prise d'otage, c'est manifestement débile et déplacé.

J'admire vraiment la capacité de cette femme à remettre perpétuellement en question sa profession et la façon qu'elle a de pratiquer son métier (qui sera le mien dans pas longtemps.)
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Auteur de cette article : Angélina

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