J'ai été volé à la naissance, mais personne ne me croit.

Des aéroports aux supermarchés, les portiques de sécurité sont mes ennemis. Je sonne, re-sonne, re-re-sonne, je vide mon sac pour le vigile, je me désape à sa demande, je tousse bien fort pour montrer que rien n'est planqué dans mon fondement. Mais rien n'y fait. L'antivol est en moi. Je le sais. Je le sens.
Mes parents ne sont pas mes vrais parents. Je reste persuadé d'être un enfant d'artiste. C'est impossible autrement. Je n'ai pas le tempérament d'un fils de comptable. Je le sais. Je le sens.
Bien entendu, je ne peux pas le prouver. J'ai saisi la justice, raconté mes histoires de portiques, demandé une expertise ADN qui m'a été refusée. De toute façon je n'en ai pas besoin. J'ai été volé à la naissance.
J'ai parcouru les commissariats, sondé les mains courantes, publié des avis de recherche. Mais c'est difficile d'être efficace quand on ne connaît même pas le nom des gens qu'on cherche. Même ma date de naissance est bidon. Enfin j'imagine. Mes voleurs sont suffisamment intelligents pour ne laisser aucune trace.
Depuis que je suis en âge de comprendre ce qui se trame autour de moi, je mets un point d'honneur à passer à côté de ma vie, puisque ce n'est pas la mienne. Quelque part, à deux ou mille kilomètres de là, je sais que ma véritable existence m'attend et que ce n'est pas la peine de faire semblant de l'ignorer. Ainsi, je n'ai jamais été un enfant. Ni barbe à papa, ni montagnes russes, ni après-midi jeux vidéo avec les copains. Juste un ennui intense et profond, des années passées à patienter, à espérer qu'on me rende enfin ma vraie place et que je puisse au plus vite rattraper tout ce temps perdu avec ma vraie famille, mes vrais amis, tous ces gens que je ne connais pas encore mais qui ont toujours fait partie de moi.
Avec ma fausse famille, je fais semblant. J'ai bien tenté d'aborder le sujet, de faire comprendre à mes faux parents que je sais de quoi il retourne, que je n'ai jamais été dupe. Mais ils ont toujours copieusement ignoré mes remarques, m'emmenant même chez des psychologues pour se donner bonne conscience. Tous les praticiens ont fini par baisser les bras devant mon refus de collaborer, de me livrer un peu. Je sais que j'ai été volé à la naissance, un point c'est tout. Je ne vois pas pourquoi j'accepterais que des charlatans dont je ne sais rien viennent m'ouvrir la cervelle pour savoir ce qui s'y trouve.
Je passe tout mon temps libre, week-end, vacances et pauses déjeuner, à entrer et sortir des boutiques pour voir si les portiques sonnent toujours. Ça m'amuse d'emmerder les vigiles, de les forcer à s'occuper de moi alors que je sais pertinemment qu'ils ne trouveront rien. Et puis c'est une sorte de test pour me prouver que j'existe toujours, que je suis bien vivant, que j'ai encore une chance de renouer avec la vie qu'on m'a volée. Le bip des portiques est l'unique chose qui me maintient en vie. Le jour où je ne l'entendrai plus, c'est que je serai mort. Ou que j'aurai retrouvé mes vrais parents. Je me suis toujours imaginé que le fait de les croiser, même par hasard, pourrait soudain désactiver mon antivol. Je pense que je rêve un peu. Et puis ça n'arrivera pas.
J'ai parfois eu de faux espoirs à cause de portiques défaillants. Je suis un excellent détecteur de portiques défaillants. Cela fait d'ailleurs le bonheur de certains de mes amis, trop heureux de pouvoir pratiquer le vol à la tire en sachant parfaitement qu'un peu de discrétion leur suffira à s'en sortir sans encombre. On m'a proposé d'intégrer des gangs de faucheurs, voire même de participer à des braquages de casinos. Mais ça ne m'intéresse pas vraiment, puisque tout ça n'est pas ma vraie vie. J'ai été volé à la naissance, et j'attends désespérément que quelqu'un s'en rende compte. J'envisage de me livrer aux objets trouvés, d'y élire domicile afin que mes véritables parents, si jamais ils me cherchent, aient une petite chance de me trouver là, entre un millier de trousseaux de clés et quelques parapluies cassés.

By Toujours Raison
Monsieur Toujours Raison, on lui demande un billet "ciné" et il sort ça. Et comme il a toujours raison, je ne lui donne pas tort. Je pars du principe que c'est du ciné-moi.
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