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Parce que je suis un être merveilleux dont l'intelligence et la sensibilité artistique n'ont d'égal que le style et la générosité, on m'a proposé de vous faire partager ma vision de certains films. Important ou bidon, génial ou merdique, culte ou insignifiant, jouissif ou laxatif : chaque film et ses composantes sont dignes d'être observés, analysés, afin d'être portés aux nues comme Jésus un jour de Pâques ou bien dézingués tel un spectacle de Patrick Bosso (la demi-mesure, c'est pour les lichettes).

Cette semaine, Ep. 01 :

2001 : L'odyssée de l'espace, de Stanley Kubrick (1968)

2001_-_kubrick

« Putain, c'est long. Je me suis fait chier, et en plus j'ai rien compris ». Bah ouais gros. Si ça peut te rassurer, t'es pas le seul. Non parce que quand même, on parle pas du film le plus abordable de l'histoire du cinéma là.
« C'est 2001 mec ! 2001 ! LE chef d'œuvre d'anticipation ! LE film qui a changé la SF à jamais ! » vous diront les nerds les plus hardcore (qui, bien souvent, n'ont eux même rien compris au film). Et ils ont en partie raison. Je dis en partie parce que oui, le film est doté d'un degré d'anticipation jamais vu pour l'époque et d'une dimension philosophique extrêmement profonde, que très peu d'autres films atteignent (non, « Matrix » n'en fait pas partie gros naze). Par contre, je n'ai personnellement pas l'impression que cela ait tellement changé la SF, dans le sens ou les films de ce genre qui ont suivi me paraissent toujours aussi cons (mais bon, à ma décharge, je n'aime pas la SF). Cependant faut la voir la philosophie dans cet espèce d'OVNI cinématographique, et c'est là que ça se corse. Parce qu'il faut admettre que le père Kubrick n'a pas vraiment décidé de nous simplifier la tâche avec ce bordel.
Récapitulons un peu le film si vous le voulez bien (ATTENTION SPOILERS!!!) :

Partie 1 - « L'Aube de l'Humanité »: (Très longue) ouverture sur une musique flippante qui vous donne l'impression de vous être foutu les glaouis au congélo (l'excellent Requiem de Ligeti), et pas d'image. Ensuite on enchaîne sur deux bandes de singes qui sautent dans tous les sens et poussent des cris dignes d'un concert des BB Brunes. On devine qu'un groupe est carnivore et l'autre herbivore, et que la raison de tous ces hurlements est le contrôle d'une pauvre flaque d'eau croupie. D'un coup apparaît une grosse plaque de caillou noir : Le Monolithe (retenez le bien, parce qu'il a pas fini de nous faire chier celui-là). Les singes se rendent compte qu'on peut se servir d'un os comme d'une arme, et commencent à se foutre sur la gueule à coup de rotules. L'un deux est tué. On continue à gueuler, un singe pète une pile et jette un os vers le ciel : plan sur l'os qui tournoie, et raccord sur le mouvement de l'os qui devient soudain un satellite de forme identique.

Là je sais ce que tu penses : « Mais que fuck ???» C'est normal. J'ai rien compris non plus. Pourtant, Dieu sait si j'aime bien voir des types se tataner la tronche en adoptant des postures simiesques (je ne suis pas fan de Catch pour rien), mais là je suis resté un peu « flabbergasted » comme on dit.


Partie 2 - « Que je sais pas comment qu'elle s'appelle » (oui bon, ça va...) : On est en 2001, et un scientifique américain part enquêter sur un phénomène chelou : sur la Lune, on a découvert un Monolithe (oui oui, celui là même) qui émet des signaux vers Jupiter. On voit arriver notre ami sur un vaisseau, s'engueuler avec une équipe de scientifiques russes (oui, à l'époque on ne pensait pas que les envies de Coca des russes mettraient fin à la Guerre Froide), dire à sa fille par visioconférence qu'il ne sera pas là pour son anniversaire (salaud), et partir en mission jusqu'au Monolithe. Arrivé au Monolithe, ce dernier émet une lumière bizarre et laisse tous les membres de la mission pantois. Fascinant.


Partie 3 : Mission Jupiter : Dix huit mois plus tard, l'astronaute David Bowman part pour une mission de 9 mois vers Jupiter à bord du vaisseau Discovery. Avec lui son coéquipier Frank Poole, trois autres scientifiques surgelés (ça évite de leur filer à bouffer et de les occuper pendant le trajet), et l'ordinateur de bord : HAL. Ce dernier est considéré comme le 6ème membre de l'équipe, parle, et perçoit même les émotions et l'état d'esprit de ceux avec qui il interagit (pratique ça : si nos ordis marchaient comme ça ils sauraient tout de suite quels tags on va taper sur les stream pornos et ça nous éviterait une bonne demi-heure de recherche la main dans le slip). La technologie et l'autonomie de HAL fout un peu les miquettes aux deux astronautes, et ils commencent à se méfier. HAL, qu'on n'a apparemment pas programmé pour se laisser prendre pour une tanche, prend la mouche et décide de se débarrasser des astronautes sans autre forme de procès. Il brise la chaîne du froid en débranchant les congélos ou pionçaient les scientifiques, enferme Poole dehors en prétextant une panne d'antenne (classique), et essaye de faire de même avec Bowman qui est sorti pour essayer de rattraper son pote. Seulement Bowman est apparemment un peu moins con que les autres : il réussit à rentrer dans le vaisseau et à déconnecter HAL, avec un simple tournevis.

Je vous vois venir : On dirait qu'il y a de l'action là hein ? Je précise juste que ce passage dure 1H45...


Partie 4 - « Jupiter et au-delà de l'Infini »
: (Là c'est le grand nawak. C'est LA partie qui te fait te sentir comme un gros con. Tu croyais avoir saisi une piste (les dangers de la machine, tout ça...), et tu te rends compte qu'en fait pas du tout) Donc, Bowman continue son vol, croise le Monolithe (encore lui) près de Jupiter, et entre dans un nouvel espace-temps. Il traverse une série de paysages encore plus colorés et psychédéliques qu'un clip de MC Hammer, et se retrouve d'un coup dans une chambre au mobilier XVIIIème siècle, se voit vieillir progressivement, se retrouve encore une fois nez à nez avec le Monolithe (décidément...), et finit par renaître en fœtus astral, flottant au dessus de la terre.
Rideau.

Bon, j'ai un peu-être un peu caricaturé le tout, mais l'idée y est. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'au moment ou je remettais le DVD dans le boitier je savais pas si je venais d'assister à un des plus grands moments de philosophie au cinéma, si on venait de se foutre royalement de ma gueule, ou si j'étais juste con. Apparemment ce serait la première option, légèrement assaisonnée de la troisième. A la fin du visionnage, une seule piste paraît évidente : celle d'une illustration cinématographique de la philosophie nietzschéenne. Il faut dire que la baston de singe du début et surtout l'utilisation extradiégétique du poème musical de Strauss « Ainsi parlait Zarathoustra » laissent peu de place à l'imagination. Par contre, c'est le reste qui pose problème...


Dans le cas d'une œuvre aussi figurative, voire abstraite par moment, vous imaginez bien qu'il existe des brouettes de pistes de lecture. Je ne vais pas m'attarder sur toutes : ça prendrait des heures, et ça fait déjà un moment que je cause. Je pourrais aussi relever les petits détails et les petits leitmotivs qui prouvent que ce film n'est pas juste une énorme séance de masturbation mentale, mais ce serait pareil. Si vous en voulez plus, vous n'avez qu'à faire comme moi après que j'aie vu le film : allez sur Google. Non, je préfère juste me limiter à la piste principale (Nietzsche), et en évoquer une autre que j'affectionne tout particulièrement.

Finalement, c'est cette idéologie nietzschéenne qui prédomine dans 2001. Pour simplifier, on est clairement dans la théorie qui est énoncée dans « Ainsi parlait Zarathoustra » : le passage du singe à l'homme, puis celui de l'homme au surhomme. Les singes découvrent l'utilisation de l'os comme une arme, c'est le premier pas vers une domination technique du monde, et donc le passage à l'homme. Le passage au surhomme, quant à lui, advient dans le dernier segment narratif, au moment ou Bowman traverse les dimensions, se sublime, se défait enfin de la tutelle de la technique, et renaît en tant que fœtus astral parallèle à la terre : l'übermensch. Cependant, il faudrait prendre gare à ne pas mal interpréter cette interprétation (ouais, je fais des interprétations à tiroir, comme dans Inception). Car là où cette théorie pourrait être utilisée pour fustiger simplement le danger physique de la technicité et mettre en avant l'importance du lien entre l'homme et la nature dans laquelle il, c'est plutôt l'anesthésie de l'esprit qui est ici perçue comme un risque (bah ouais, c'est pas Avatar non plus).

Ce qui m'amène vers ma deuxième hypothèse, celle de l'importance de l'art pour Kubrick.
Celle-ci se rapproche plutôt des théories d'Heidegger, qui sont ici liées à celles de Nietszche de par l'utilisation qui en est faite dans le scénario. En revenant sur l'étymologie du mot « technique » (« technè » en grec, qui signifiait jadis autant la « technique » que « la production du vrai dans le beau », donc les Arts), Heidegger affirme que face à l'arraisonnement de la technique, l'Art est « l'éclat de la puissance et de la vérité ». Donc dans cette optique, l'affranchissement de Bowman de toute technicité, son arrivée dans un lieu de raffinement (la chambre Louis XVI décorée de nombreuses œuvres d'art), et sa renaissance en fœtus intersidéral après sa mort représente un acte de conception qui est ici symboliquement une nouvelle étape dans la conscience de l'Homme : celle ou il reprend prise avec l'Art comme médium. A la fin le fœtus observe la terre, on en revient donc à Nietzsche et sa théorie de l'Eternel Retour : l'homme revient sur terre sous la forme du surhomme, ici pour opérer à une redécouverte du monde par le médium de l'Art.


En couplant ces deux philosophies, on se met alors à penser que pour Kubrick, le salut de l'homme n'est donc pas dans la maitrise d'un univers dont il ne peut se rendre entièrement possesseur, mais dans sa capacité à s'interroger sur son essence métaphysique. Merci M. Kubrick, ça fait des années que j'essaie d'exprimer ça, et il suffisait de passer par une œuvre longue et incompréhensible pour le dire.

A partir de là, on peut percevoir le Monolithe comme on veut, puisqu'aucune interprétation définitive n'est donnée. Pour ma part, j'aime le percevoir comme un symbole de l'écran de cinéma et de l'Art dans la pure conception heideggérienne. Des détails du film appuient d'ailleurs cette hypothèse (la forme du vaisseau qui évoque une bobine de pellicule, le module dans lequel se trouve le Monolithe sur la Lune qui ressemble étrangement à une salle de cinéma...). Le 7ème art. Celui qui peut tout dire et tout montrer. Celui qui parle à tout le monde. Je ne vais pas aller dire qu'il sera notre salut, mais putain, ce serait quand même trop cool si c'était le cas...

Donc voilà, on est quand même obligé d'avouer que 2001 L'Odyssée de l'Espace est une œuvre majeure dans l'histoire du cinéma et dans la perception de l'humanité. Un vrai grand film. Mais merde, qu'est-ce que c'est chiant à regarder...

 

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By YoosF

Commentaires
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dawi 08-09-2010 04:07:09

Beh pinaise, moi je dis clap clap, c'est une rubrique cine comme ca par semaine ?
Classe.

Je vais m'ecouter de ce pas une bonne vieille derniere seance de l'ami Eddy, mais c'est perso hein, y a pas d'obligation
YoosF 08-09-2010 11:11:29

Bah écoute, faut voir avec la rédaction mais moi je suis motivé (j'ai déjà quelques cartouches en réserve pour être honnête )

Content que t'aie apprécié, et merci pour le "clap clap"
sand 08-09-2010 10:25:23

YoosF a beau être détestable en tous points, je suis toujours sur le cul quand il parle ciné...

Evidemment je n'ai PAS vu (pour ceux qui suiovent et savent que j'aime Po le cinéma =>rappel subtil de mon billet haha), mais j'ai presque envie de louer un DVD... ou pas. Ptet que je vais juste lire les chroniques de Yoosf, j'aurai l'impression de me cultiver


(sinon, Ouais, chantons Eddy, ça lui plaira au monsieur ciné )
YoosF 08-09-2010 11:19:56

Ouais. Ou sinon faut écouter "Space Oddity", c'est très à propos là.
  C.a.dit 08-09-2010 11:55:33

Dans un premier temps, je dis bravo !
Déjà, avoir réussi à donner un synopsis compréhensible est un exploit !
j'aime beaucoup la piste nietzschéenne et heideggérienne pour l'interprétation... Pour faire mon intéressant, je pourrais dire qu'il y a aussi une autre oeuvre de Nietzsche évoquée de façon explicite dans "2001..." il me semble que la théorie de l'Éternel retour du même développée dans "la volonté de puissance est très prégnante tant dans la forme que dans le fond (cf G. Deleuze).
je ne suis bien évidemment pas d'accord avec le côté chiant à regarder. Le côté hypnotique des images, de la musique et une certaine circularité formelle invite le spectateur autant à la rêverie qu'à la réflexion. Sais tu d'ailleurs que dans la version diffusée au cinéma, Kubrick avait voulu qu'il y ait un écran noir et le silence pendant une minute avant que ne commence la première scène (ce qu'il n'y a pas sur le dvd) pour inviter le spectateur à se poser avant de rentrer dans le film....
Enfin, une question : Sais tu pourquoi HAL ?
YoosF 08-09-2010 12:13:02

"HAL" sont les trois lettres qui précèdent "IBM" Ça fait justement partie des petits détails que j'ai décidé d'éluder de peur de ne jamais en finir.

Sinon, je suis bien sûr d'accord que le film n'est pas chiant pour tout le monde, mais c'était pour l'effet comique (et parce que je me suis moi-même ennuyé aussi...)

Par contre, sur le DVD que j'ai regardé l'écran noir du début dure bien une minute, voire un peu plus. Ça doit dépendre des éditions...
Sam02 08-09-2010 16:20:48

je lirai ton post après avoir vu le film...on va dire dans quelques jours, le dvd m'attend dans ma dvdthèque.
YoosF 08-09-2010 16:30:19

Ah... J'attends ton commentaire avec impatience mon bon ami
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