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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Paie ton Ciné-Club #2

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Parce que je suis un être merveilleux dont l'intelligence et la sensibilité artistique n'ont d'égal que le style et la générosité, on m'a proposé de vous faire partager ma vision de certains films. Important ou bidon, génial ou merdique, culte ou insignifiant, jouissif ou laxatif : chaque film et ses composantes sont dignes d'être observés, analysés, afin d'être portés aux nues comme Jésus un jour de Pâques ou bien dézingués tel un spectacle de Patrick Bosso (la demi-mesure, c'est pour les lichettes).

Cette semaine, Ep. 02 :

Mort à Venise, de Luchino Visconti (1971)

 

affiche_mort__venise

 

Bon, cette fois je vais raconter moins de connerie que la dernière. Mais je ne parle pas du même film non plus. Là je vous parle d'un de mes plus grand choc esthétiques de spectateur. Visconti c'est pas des blagues (enfin, Kubrick non plus, mais vous m'avez compris quoi). Je vais donc vous parler de ce film avec un peu plus de sérieux, bien que j'ai encore une fois restreint ma réflexion de manière à ne pas trop m'étendre ni vous prendre la tête. Mais j'y ai mis du coeur, et j'espère que vous apprécierez (et puis je l'écris avec une crève qui me mettait la cervelle au ralenti, alors vous pourriez au moins saluer l'effort, bande d'ingrats).

Un ami cher m'affirmait très récemment que lors de son premier visionnage de ce film, il était complètement passé à coté et qu'un second lui avait été nécessaire pour en saisir totalement l'essence. Je dois avouer que je ne le blâme pas (et pourtant je pourrais, je suis très fort pour ça), tant le plaisir Viscontien est ici contemplatif et demande un abandon total de l'esprit et des sens à cette œuvre magistrale qu'est Mort à Venise. Je m'explique (attention, des spoilers se cachent dans cet article) :

Adapté d'un court roman de Thomas Mann, Mort à Venise raconte l'histoire du professeur Gustav Von Aschenbach, un compositeur de musique classique qui débarque à Venise (l'action se déroule au début du siècle dernier) pour un séjour à l'Hôtel des Bains. Fatigué, en manque d'inspiration et la carrière déclinante, le professeur berce sa solitude, convoque ses souvenirs et se laisse aller a observer passivement la clientèle huppée de cet hôtel de luxe. Son regard est alors captivé par une famille de notables polonais de passage, et plus particulièrement par Tadzio, le garçon de la famille, un jeune homme d'à peine 14 ans à la beauté angélique. Ému par la douceur de ce visage, la blondeur de ces cheveux et la fine perfection de ces courbes, Gustav Von Aschenbach se fascine pour le jeune homme qu'il commence à observer de plus en plus intensément. Celui-ci s'en rend compte, et entre les deux débute un troublant manège de regards, fascinés et désireux pour Aschenbach, provocateurs et entendus pour Tadzio. A plusieurs reprises, l'esprit du professeur s'évade vers le passé : il revoit sa femme, sa fille emportée par le typhus, des discussions enflammées sur l'essence ambigüe de la beauté avec un de ses collaborateurs... Mais c'est malgré tout le présent qui l'obsède, et surtout la présence envoutante de Tadzio dont il observe les moindres gestes, l'attitude énigmatique, les jeux sur la plage...

Dans le même temps, une rumeur persistante annonce une épidémie de choléra dans la ville.

Autant le dire, Mort à Venise a été un projet pour de nombreux réalisateurs, et la plupart d'entre eux ont jeté l'éponge tant cette œuvre était réputée inadaptable. Très littéraire, elle ne traite pas d'évènements précis mais uniquement de suggestions, d'idées, de pensées de nature esthétique. Cela n'a bien évidemment pas effrayé Luchino Visconti qui, en Prince des esthètes, n'a jamais eu aucun mal à suggérer par l'image les sentiments que seuls les mots peuvent normalement décrire. De plus, le coté subversif de cette histoire (un adulte mature qui tombe amoureux d'un enfant) ne facilitait bien évidemment pas la tâche d'écriture pour le cinéma. Cependant, Luchino Visconti et son scénariste Nicola Badalucco ont, par de subtils artifices créatifs, réussi à mettre à l'écran cette histoire tout en respectant la pensée de l'auteur du roman et en y faisant passer un message plus personnel. A la sortie du film, le réalisateur a été critiqué pour avoir soi-disant noyé la thématique originale de Mann (la crise d'inspiration d'un artiste) dans une histoire d'amour homosexuelle. Quelle erreur de la part des critiques, qui n'avaient apparemment pas plus saisi le film qu'ils n'avaient auparavant compris le roman. Car autant dans le livre que dans le film, Mort à Venise dépasse le cadre de la simple crise artistique ou passionnelle pour mettre en avant des thématiques bien plus profondes, et propres à chacun de nous : celles de la beauté et de la mort, de la recherche vaine de la perfection, celle du temps qui passe et de la solitude qu'il amène avec lui.

La beauté est au centre du film. Personnifiée par le jeune Tadzio qui, malgré son jeune âge, éveille chez le vieil Aschenbach en quête d'idéal et de perfection un sentiment inconnu de désir, elle remet en doute les conceptions philosophiques du compositeur pour qui la beauté ne pouvait naître que du travail acharné de l'imagination de l'intellectuel cultivé, et du respect des techniques de création (théorie qu'il développe lors d'un débat houleux, présenté en flashback, avec son collaborateur Alfred). Il se rend tout à coup compte que la beauté peut apparaître subitement, sans avoir été soumise à la réflexion, et vous frapper en plein cœur, comme le fait cet ange aux cheveux d'or. Cette révélation bouleverse l'homme, et lui rappelle subitement qu'il est déjà vieux, et que le temps lui a échappé.

Car oui, le désir d'Aschenbach envers Tadzio, ne doit pas tant être perçu comme de l'attraction sexuelle que comme un désir de jeunesse. Un homme comme lui est bien trop âgé pour pouvoir aimer un si jeune garçon, et lui, à qui le temps a déjà tout pris, se rend compte de sa propre solitude. Ce vide affectif est alors comblé par la présence du jeune apollon androgyne, et Gustav va désespérément se mettre à courir vers le temps passé, allant jusqu'à opter pour un maquillage ridicule qu'il se fait faire dans un institut de beauté, et dont l'épaisse couche de fard blanc lui donne l'illusion de masquer les dégâts des années. Nous sommes alors confrontés à la montée progressive des angoisses du vieil homme (et de son obsession impure), celle-ci magnifiquement illustrée par l'utilisation du 4ème mouvement de la 5ème symphonie de Gustav Mahler, poème musical lancinant et envoutant qui résonnera tout au long du film comme une litanie.

Ce choix n'est pas anodin (mais rien ne l'est chez Visconti). Car c'est en effet le portrait de Gustav Mahler qui est dressé par Thomas Mann Mort à Venise (même si dans le roman il est supposé être un écrivain). Idole torturée de l'auteur allemand, sa transposition en personnage de fiction permet ici non pas de mettre en avant des traits biographiques, mais bien de s'interroger sur la question de la création. La perception créative de Mahler / Aschenbach est opposée dans le film à celle d'Alfred, un personnage introduit dans l'intrigue par Visconti et Badalucco, et inspiré d'un autre protagoniste créé par Thomas Mann, dans son roman Dr Faustus. Ce personnage était lui même inspiré d'un compositeur ayant existé : Schönberg, contemporain, ami et rival de Gustav Mahler... La boucle est bouclée, et la conception créatrice de Mahler, soumise aux dures épreuves de la vie, constituera évidemment le sujet central du film.

De par cette pirouette scénaristique (qui consistait aussi à faire du personnage d'Aschenbach un compositeur dans le film), Visconti se permet alors de créer une oeuvre personnelle et intime. Déjà inconditionnel de Mann, il a trouvé dans ces deux ouvrages le parfait miroir de ses racines intellectuelles (Goethe, Nietzsche, Mahler), de sa réflexion personnelle et de ses préoccupations (le créateur face à la mort, la perception et l'origine de la beauté, le caractère éphémère ou non de celle-ci, la recherche de la perfection...). Il met pour ça en application tout son talent de metteur en scène et crée une atmosphère unique et poétique, dans laquelle le moindre détail à son importance : que ce soient les feux allumés en ville par mesure d'hygiène qui symbolisent la passion brûlante d'Aschenbach pour Tadzio, l'appareil photo sur la plage qui symbolise les images figées du passé, les fraises dégustées avec délectation sur la plage, symboles des quelques douceurs de l'existence, ou les zooms fréquents et agaçants qui font de la caméra un oeil voyeur envahi de désir... C'est aussi une Venise grise et terne, à des années lumières des cartes postales mais dont la beauté picturale n'est néanmoins pas altérée, qui est ici présentée pour souligner l'ambigüité des sentiments du personnage (mention spéciale à la photographie de Pasquale de Santi, qui crée ici une lumière unique, et aux costumes de Piero Tosi qui subliment le raffinement et la délicatesse du film).

Le choléra finira par atteindre la ville, telle une malédiction inéluctable qui planait sur cette ville morne. Gustav von Aschenbach, lui, finira par mourir, grimé comme un clown triste et allongé face à l'immensité de la mer, alors que Tadzio, observant la scène, lève le bras vers l'horizon infini, soulignant alors cette dualité représentative du concept tout entier d'harmonie. Le temps passe, le bonheur fuit, la solitude se creuse et la mort s'approche, mais la Beauté, elle, est éternelle.

C'est sur l'image tragique du cadavre transporté que s'achève cette magistrale méditation sur la beauté et le temps, ce lent voyage initiatique vers le désir et la mort. " Le langage peut bien célébrer la beauté, mais n'est pas capable de l'exprimer ", écrit Thomas Mann dans son roman. Luchino Visconti a prouvé que le cinéma, lui, le pouvait. Il a réussi le tour de force de trouver le langage cinématographique pour exprimer la beauté et des sentiments ineffables tels que le désir, la mélancolie, ou l'angoisse. Avec ce film, Visconti signe l'une de ses œuvres les plus accomplies, celle qui s'inscrit le plus profondément dans ses propres préoccupations d'homme et d'artiste : avec génie, il nous conduit, sur un tempo lent, par le biais d'un drame très simple, au coeur des interrogations fondamentales qui se posent à chacun de nous au sujet de l'amour, de la vieillesse et de la mort, ce qui logiquement implique une réflexion sur la fascination face à la jeunesse passagère, face à la Beauté intemporelle et, corollairement, sur la valeur de la création artistique pour affronter le temps et l'éternité.


Chapeau bas Monsieur le Comte.

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by YoosF

 

Commentaires
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sand 01-10-2010 11:40:35

bon, j'ai besoin d'un plaid, de thé brulant, et du DVD de "mort à Venise" now


Merci Yoosf, tu es une des rares personnes au monde qui me donne envie de VOIR des FILMs
la classe
Rolanda Bibine 01-10-2010 14:34:59

C'est ainsi accompagnée que j'aime regarder et découvrir des films moi qui suis très premier degré autrement !!! Mais par contre Yoosf.... je te maudis...... tu as révélé la fin aaaaaaaaahhhhhhhhhhhhh !!!
YoosF 01-10-2010 14:58:58

Ah j'avais annoncé le spoiler hein... Désolé, mais l'explication n'est pas possible sans la fin du film.

Et puis bon, c'est pas comme si c'était réellement un film à intrigue non plus. Donc ne t'inquiètes pas, tu kifferas toujours autant en le regardant, je te rassure.
YoosF 01-10-2010 15:32:43

D'ailleurs, pour ceux que ça intéresse, je vous met le lien vers un enregistrement de l'adagietto de la 5ème Symphonie de Mahler, qui sert de trame musicale au film. (Le Philarmonique de Berlin dirigé par Karajan en plus, je me fous pas de votre gueule) :

http://www.youtube.com/watch?v=_CjoCAemK6Y&feature=related
Marie C 02-10-2010 14:50:42

En effet Mort à Venise sans Mahler, c'est pas possible... J'avais été marquée par le rapport à la beauté et à la jeunesse aussi : le personnage de Tadzio, beau et éthéré, transparent mais seul être permanent et résistant, on le suppose, à la pourriture et à la maladie.
YoosF 03-10-2010 01:47:10

Exactement. Tadzio peut être perçu comme une allégorie de la beauté artistique qui, comme je l'explique dans le dernier paragraphe, peut être une arme pour l'esprit face aux dégâts du temps, ou de la solitude...
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Auteur de cette article : YoosF

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