
Aujourd'hui, les vampires sont à la mode et moi je n'aime plus les vampires, du moins je n'aime pas ce qu'ils sont devenus. Peut-être parce que les vampires vieillissent mal !
Quand Bram Stoker écrit Dracula à la fin du siècle dernier, il expose un être maudit, dangereux et terriblement sexuel, un être vivant reclus, ne sortant dans la brume nocturne que sous forme de loup ou de chauve-souris afin d'aller chasser la femelle, lui mordiller le cou et sucer son sang. Dans l'Angleterre victorienne, religieuse à souhait, l'œuvre fait son petit effet : écho malsain de la répression sexuelle et de la mort qui rode partout ! Effectivement, à cette époque un certain Jack L'éventreur flâne dans les ruelles nébuleuses de Londres pas vraiment en quête de la meilleure remise chez H&M en période de soldes. Mary Shelley publiera Frankenstein deux ans plus tard. Oui, les années 1880 suintent la mort !
Et dans les années 30, le cinéma américain s'empare du mythe et Murnau fait de Dracula un monstre de noirceur, le dépeignant sous un angle volontairement fétide, épouvantail malingre et hiératique plus enclin à effrayer la bourgeoise qu'à la fasciner.
Mais les années 90 réinventent le mythe et c'est Francis Ford Coppola qui se colle à l'entreprise de séduction en y crachant tout son art de la chair romancée. Son Dracula (Gary Oldman) n'est plus un être noir et froid mais un monstre romantique et gorgé de passions inavouées. 1992 : Coppola ouvre la voix à une modernité sexy et glamour. Le cinéma américain va très vite sentir l'odeur de chair fraiche qui émane d'une telle resucée ! « Entretien avec un vampire » creusera le sillon en 1994 !
Débarrassé des oripeaux kitsch des miroirs et de l'ail, le cinéma rajeunit le mythe avec « Twilight » et «Thirst ». Aujourd'hui, Les vampires sont à la mode ! Les vampires sont des icones ! Espèces de James Dean bisexuels à dentiers, Justin Bieber pour pisseuses, ils sont partout sur les posters ! Mais que reste-t-il du conte (comte) ? Pas grand-chose ! Dans la série « True Blood », les vampires ont cessé de se cacher et sont sortis de leurs cercueils. Les humains et les vampires cohabitent : plutôt un problème de voisinage donc ! Quant aux suceurs de « Twilight », ils sont carrément végétariens et abstinents. La honte !
Sachant qu'on annonce bientôt un « Lesbian Vampire killers » au cinéma, nul doute qu'on n'a pas fini de recycler le portrait du vampire traditionnel...
Il existe des milliers de raisons pour lesquelles cela fonctionne. Les vampires sont une métaphore pour ceux qui désirent autre chose que ce qu'ils ont, pour ceux qui rêvent de vie éternelle, pour ceux qui ne savent pas maîtriser leurs pulsions sexuelles et morbides, pour ceux qui voudraient ne plus vivre que la nuit et s'abreuver sans fin à des gorges offertes et parfumées, thèmes particulièrement évocateurs en ces temps de restriction sur fonds de crise économique, religieuse et identitaire.
Le vampirisme pose une question essentielle dans nos sociétés aseptisées : où est l'instinct sexuel et l'instinct de mort ? L'industrie du cinéma s'en fiche ! Elle vend des histoires d'amour à l'eau de rose avec des types qui ont passé plus de temps chez le coiffeur qu'en cours de littérature irlandaise.
Et c'est là que se devine nettement la différence entre le mythe des vampires et celui des morts vivants, deux paraboles pourtant intimement liées à l'origine mais définitivement opposées aujourd'hui (Bram Stoker considérait le titre « The Un-Dead » (littéralement : le non-mort ou le mort-vivant) comme le titre original de son roman Dracula, publié en 1891).
Les zombis, dont le nom désigne à l'origine des revenants propres au folklore lié au vaudou haïtien, sont des cadavres qui s'animent par un procédé magique. Ils ont généralement une intelligence limitée et peu, ou pas, de volonté propre. Leur seul désir est de tuer pour dévorer de la chair humaine. Rien de bien sexy la dedans !
Mais le cinéma de série B a su s'emparer du mythe dans les années 60 pour en faire des fables politiques indépendantes, bien loin du politiquement correct et du glamour naissant ! C'est Georges Romero qui s'est attelé à la tâche ! Son « Night of the living dead » ressemble à un vulgaire film d'horreur mais derrière le gore au goût de ketchup se cache une dénonciation cinglante du racisme américain en pleine période des mouvements pour l'égalité entre noirs et blancs !
Le film est marqué par les plus pures convictions gauchistes de l'auteur. L'acteur principal est un jeune afro-américain : chose rare pour l'époque, la ségrégation étant encore de mise. Ce choix de Romero est encore renforcé par le sort réservé au héros qui doit subir, outre les assauts de zombies, les critiques racistes des survivants et qui sera abattu par la police à la fin du film, la police l'ayant pris de loin pour... un zombie.
Les films suivants : Zombie (1978), Le Jour des morts-vivants (1984), Le Territoire des morts (2005), Chronique des morts-vivants (2008) et Le Vestige des morts-vivants (2009) seront tour à tour des critiques acerbes de l'impérialisme américain, de la société de consommation et du carnage orchestré au Viet Nam ! Tout cela sous des dehors de teen-movies décérébrés ! Le message est bien là pour celui qui prend le temps de le lire en filigrane et la mode est lancée, indépendante et rebelle, loin du bling-bling des suceurs de sang épilés du torse !
Début 2000, « 28 jours plus tard » de Danny Boyle nous offre un film de morts vivants cauchemardesque et animal sur un monde voué à la décrépitude et la conclusion invite à méditer non plus sur la cruauté zombies mais sur la bestialité malsaine des militaires sensés protéger la population survivante ! Bush es-tu là ?
Et j'en arrive à ce qui est finalement le but de ce papier ! Ces jours-ci est sorti aux Etats Unis le premier épisode d'une série que l'on peut aisément qualifier de « série la plus sidérante de tous les temps ». « The Walking Dead » remet au goût du jour la mythologie impitoyable construite autour des zombies de George Romero mais va beaucoup plus loin.
Frank Darabont, le réalisateur sombre et désabusé de la « ligne verte » nous offre là une machine ahurissante d'obsécration et impose d'emblée son œuvre au noir comme une fable émouvante et funeste sur le rêve américain estropié et rendu à l'état de loques.
Le héros, un flic, se réveille à l'hôpital après un coma et constate que tout ce qui constituait sa vie a disparu : sa femme, son fils, les humains en général, remplacés par les morts-vivants. Comme si monde entier s'était vidé de sa substance et se devait d'être reconquis. C'est une série sur la survie. C'est une série sur le retour aux origines du héros américain, sorte de western où l'on reste médusé devant cette scène incroyable : le héro revient à Philadelphie à Cheval dans l'espoir d'y trouver âme qui vive mais le cowboy ne trouvera hélas que des morts vivants sauvages et affamés dont il devra démolir la carcasse pour survivre... « Walking Dead » est définitivement la meilleure série de tous les temps !
Notons qu'aucune chaîne française ne s'est encore intéressée à cette bombe intersidérale. Par contre le retour de « Champs Elysées » a fait un carton. Sous vos applaudissements bandes de cons !

By Kowalski
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