Les évocations nostalgiques de notre enfance déchue ont une cote d'enfer en ce moment. C'est peut-être aussi que je vieillis et qu'il est difficile de se montrer nostalgique de ses 3 ans quand on en a 8... Je ne critique pas cette mode, bien au contraire, je suis le premier à y plonger la tête la première. C'est une belle image d'ailleurs, « plonger la tête la première dans ses souvenirs » mais c'est franchement mièvre.
Bref, l'évocation des souvenirs d'enfance, c'est une occupation à plein temps. En particulier quand on revoit des amis qu'on fréquentait dans la cour de récréation, celle qui se trouve entre la marelle et le préau qui abrite cette scène d'un banquet dans Astérix. Je tiens d'ailleurs à remercier Facebook de me donner l'occasion de retrouver ces gens que je ne côtoie plus parce que j'en ai fait le choix. On se revoit, parce que c'est rigolo comme tout : « Oh la la, t'as vachement changé ! », « Qu'est ce que tu deviens ? » et autres remarques à la con. C'est malin, j'ai Patrick Bruel dans la tête maintenant (mais si, « place des grands hommes »). Je peux pas sentir cette chanson mais la star de poker n'a pas tort, on ne peut pas résumer 10 ans en 2 heures. Et c'est parce qu'on préfère évoquer les souvenirs que de faire une synthèse de notre vie, qu'inévitablement, on finit par parler des profs.
D'ailleurs, la semaine dernière, je suis allé boire un verre avec Morgane. Une vraie connasse. Elle m'avait humilié comme jamais personne ne l'a fait, en quatrième je crois. Pourquoi y être allé ? Tout simplement pour pouvoir étaler la confiture de ma réussite sur la tartine de son échec. J'ai adoré ça d'ailleurs. Malgré tout, au milieu de la pénible évocation de nos souvenirs d'ados, elle m'a posé une question qui m'a bien fait cogiter (une fois n'est pas coutume, un coup de chance sans doute) : « Mais c'est qui le prof qui t'a le plus marqué toi ? ». Je me suis alors rendu compte que c'était une vraie question.
Avec le temps, la vraie personnalité de certains de mes enseignants et la vie secrète que je leur imaginais se sont confondus. C'est pour cette raison que quand je repense à eux, mon sentiment est tronqué. Je doute par exemple que Monsieur T. pratiquait réellement la magie vaudou et faisait le ménage déguisé en soubrette pendant que sa femme l'encourageait à coup de martinet. De même, il me semble un peu saugrenu de croire que Monsieur B. était réellement un ex-commando qui avait perdu une jambe au cours d'une guerre secrète contre les Russes et que c'était pour cette raison qu'il boitait. C'est peut-être un peu con de ma part mais ce mélange subtil rend le choix plus difficile, les personnages m'apparaissant résolument plus sympathiques qu'ils ne l'étaient réellement.
Je ne peux non plus choisir ces enseignantes qui m'on marqué pour des raisons on ne peut plus futiles. Tout du moins futiles maintenant parce qu'à l'époque, avec toutes ces nouvelles hormones, c'était une autre paire de manches. J'ai fait ma scolarité dans des écoles privées avec, par exemple, une bonne sœur comme prof de français en cours préparatoire. Ce n'était que le début mais j'étais prévenu : il allait être compliqué de m'inspirer de mes profs pour mes fantasmes. Sauf à aimer les religieuses. Alors en début d'année quand on voyait le nom des professeurs, s'il y avait une « Mlle » au programme, autant dire qu'on était tout émoustillés. Bien sûr, il était possible que ce soit une vieille bigote amoureuse de ses chats mais une fois de temps en temps, il s'agissait d'une jeune enseignante. C'est pour cette raison que je me rappelle très bien mes cours d'espagnol en sixième, avec Mlle B.
Bien évidemment, je ne m'attarderai pas non plus sur les mauvais professeurs, ceux qui étaient bien mignons mais complètement dépassés.
Et puis il y avait les bons profs. Ceux qui aimaient leur métier et qui nous ont fait aimer l'école. Mais ceux-là, je n'ai pas envie d'en parler. D'abord parce que si j'ai des compliments, je préfère aller les voir directement. C'est plus classe et puis comme ça je pourrais déambuler comme un papa dans la cour de récréation. Et puis, je n'aime pas m'attendrir sur ce genre de trucs, je ne suis pas un tendre moi, quoi qu'on en dise.
C'est pour ça qu'après mûres réflexions, je me suis dit que l'enseignante qui m'a le plus marqué c'est Madame P., professeur d'espagnol, illustre représente de la dernière catégorie : les cons.
Je n'en parle pas beaucoup de celle-ci. Je ne voudrais pas briser les souvenirs enchanteurs de mes anciens petits camarades. D'ailleurs ces derniers m'opposeraient une argumentation aussi banale qu'erronée « non mais c'est parce qu'on était jeune, elle faisait ça pour te booster ». Vraiment ? Parce que même avec le recul, je vois mal l'ironie dans le discours de cette peau de vache. Elle brisait gratuitement et sa méchanceté n'avait d'égale que sa fourberie. Comme cette fois où un ami avait eu un superbe 18. Superbe car nous étions loin d'être des génies de la langue espagnole. Notre chère professeure avait eu la brillante idée d'assortir la copie de cet adorable commentaire :
Un bon travail. Il est néanmoins regrettable que Philippe ait un comportement déplorable en cours. La copie n'est donc pas le reflet d'un travail assidu, il perturbe la classe par des bavardages incessants. C'est un bon début mais il reste beaucoup d'efforts à fournir.
Adorable. Vraiment, il ne fallait pas. Précisons tout de même que nous devions faire signer chacune de nos copies par nos parents. Se faire passer un savon pour un 18/20, ce n'est pas banal. Elle avait cet air hautain et ces répliques assassines que je n'ai jamais tolérés. Certes, on fait aujourd'hui l'apologie du second degré mais à 14 ans, on n'a ni les capacités ni la légitimité nécessaires pour répondre à une enseignante de 55 printemps.
J'étais un rebelle. Pas le gros abruti complètement insolent, non (c'était un collège privé qui récupérait les élèves qui avaient été virés de partout. Des vrais durs. Moi à côté j'étais un enfant de chœur). J'étais plutôt le garçon assez malin, qui s'en sort avec des bonnes notes sans trop se fouler. Du coup, elle pensait que j'étais fainéant. Et ça, c'était faux. C'était juste que je ne l'aimais pas. Ni elle, ni sa façon d'enseigner et de rabaisser certains qui n'avaient peut-être pas le recul nécessaire pour encaisser ses vacheries. Alors je l'ai défiée. Je ne travaillais pas, répondais à la limite de l'insolence... Et puis un jour elle m'a regardé froidement, avec ses petits yeux perfides d'une dame sur le déclin qui refuse de vieillir et elle m'a sorti : « De toute façon Nicolas, je peux déjà prédire ton avenir. Aujourd'hui, je peux mettre une feuille avec les résultats de ton bac, et ta vie future. Tu es trop fainéant, tu n'y arriveras pas. On te retrouvera devant la poste avec tes cinq chiens » (il s'agit là de la Poste principale de Rennes, place de la République, pour les connaisseurs).
Cette réplique est sans doute celle qui m'a le plus marqué dans toute mon enfance. Ma mère avait pondéré cette tirade en disant que c'était sa façon de me faire réagir. Vraiment ? Pourtant, je n'ai rien changé et ça a plutôt bien marché pour moi. J'aimerais retourner voir cette vieille morue et lui enfoncer mon bonheur entre les plis de sa peau. Je n'ai pas été traumatisé mais je ne l'ai jamais accepté pour autant. Inutile de préciser pourquoi.
Alors qu'on arrête de me rebattre les oreilles avec cette nostalgie de l'enfance et toutes ces choses très à la mode. Moi, Facebook ne me rend pas nostalgique mais revanchard.
Parce que tu sais quoi, Catherine ? Aujourd'hui je sais que tu ne connaissais pas mon avenir mais que tu étais juste aigrie. Et ce n'est pas ma réussite professionnelle que je te renvoie comme un pavé, avec un mépris aussi royal que le tien, détrompe-toi. C'est ton erreur, parce que tu avais tout faux. Sur toute la ligne. Et tu sais pourquoi ?
Moi j'adore les chiens.

Nicolas Bodin
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