Je suis devenue ce que je suis, en partie, grâce à une femme. Mon mentor, mon Pygmalion. Abigael. Cela fait des années que nous ne nous voyons plus. Pourtant, cela reste indéniablement une de mes plus grandes histoires d’amour. La moitié de mes expressions, ma façon de m’exprimer, certaines de mes attitudes, je les ai cambriolés chez elle.
J’avais 19 ans, paumée, loin de mon père, mal fagotée, certainement ringarde. Mais j’étais fraîche et touchante. Du coup, j’étais devenue la mascotte d’une bande de trentenaires super hype. Un soir, ils me trimballent chez un type totalement improbable dit “Le comte”. Elle était là. Je ne m’aimais pas, je l’ai instantanément adorée. Je vous arrête de suite, aucune ambiguïté. Quand Abigael arrivait quelque part, nul ne pouvait l’ignorer. La trentaine épanouie, une allure incroyable, divinement bien habillée, la plus grande gueule jamais croisée sur cette planète, un sens de la répartie implacable et un humour exceptionnel.
Abigael m’a prise sous son aile. Abigael m’a appris un milliard de choses essentielles & superflues. Abigael m’a éduquée. Abigael m’a façonnée. Mes plus grandes crises de rire à jamais existent avec elle. Des souvenirs inracontables. C’est moi qui sors de la bagnole en tirant une tronche pas possible et c’est elle qui pleure de rire. C’est une chambre d’hôtel, avec une Muriel déchaînée. C’est la teuf (Merci Canal Plus !!!). C’est “toujours chic, jamais vulgaire”. C’est l’herbe. C’est Loulou. C’est ma première paire de jolies chaussures. C’est une des plus grosses gaffes de ma vie avec, en point d’orgue, un fou rire incontrôlable.
Mais j’ai grandi. Et New York sans elle. Le retour. Des envies de liberté. Exister. J’avais vraiment pris confiance en moi. C’est devenu compliqué d’occuper l’espace ensemble. Nous étions arrivées au bout de notre système relationnel. Elle supportait mal. Je culpabilisais.
Et le point de non-retour. Je n’en ai même pas eu conscience quand c’est arrivé. Château d’A… Un dîner. 12 000 couverts. Conversation soutenue. J’ai mon ptit succès. Je fanfaronne certainement. Elle le vit mal. Elle m’humilie, ou je le vis comme une humiliation, ou les deux.
Après ? Une lente agonie amicale. J’oscille entre la crânerie & la culpabilité. Je l’évite. Je la plante trop souvent. Je suis maladroite & méchante. Et je n’arrive pas à lui parler car il n’y a pas de place pour ce genre de dialogue avec elle. Difficile d’affronter Abigael. Je suis lâche, elle est hystérique. Je suis affranchie, elle est blessée.
Ça se termine mal évidemment. Même si je l’ai recroisée depuis, elle ne me pardonnera jamais, je le sais. Du fond du coeur. Abigael ne pardonne pas. À moins qu’elle n’ait changé. Je lui souhaite. Car, en fin de compte, sa conception inconsciente de l’amitié n’était pas la mienne. Ni elle, ni moi, n’avons réussi à prendre le virage d’une relation équilibrée. Je l’aimerais toujours mais de loin. Je lui serais éternellement reconnaissante. C’était un bien joli modèle. Et quand j’écris ces mots, je ressens une tendresse infinie pour cette amitié.
Et aussi pour son placard à chaussures ;))))
“Is it getting better ? Or do you feel the same ? Will it make it easier on you now ? You got someone to blame…Did I disappoint you ? Or leave a bad taste in your mouth ? You act like you never had love. Well, it’s too late tonight to drag the past out into the light. We were one but we’re not the same…”
U2 One. Ce que j’écoutais à l’époque.
U2 - One (Version 1)
envoyé par djoma
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