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De l'estime

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De l'estime. Un sentiment désuet. De nos jours, il est toujours plus question d'amour que d'estime. Comme si ce qui comptait vraiment,  c'était cette débauche d'émotions plus violentes les unes que les autres, spectaculaires. De quoi mettre en scène un spectacle. Être estimé n'est rien. Être aimé, c'est tout. Première victime de ce despotisme du sentiment, l'entertainment affectif, je n'ai, pourtant, jamais perdu de vue cette notion : l'estime. Qu'elle soit de soi ou des autres. Elle me semble même primordiale car au moment de quitter ce monde, je crois qu'emporter quelques estimes a plus de sens qu'une collection d'histoires d'amour.

L'estime a quelque chose de particulier. Je compte sur les dix doigts de mes deux mains les personnes pour lesquelles j'éprouve ce genre de respect. Et cela n'a ni à voir avec l'amitié, ni avec la famille ou les amours. L'estime se loge dans les actes, la philosophie de vie d'une personne. Je dirais même qu'elle est le contraire du racisme au sens large. On n'estime pas pour la beauté, l'origine, la couleur. On estime par choix, pour le choix. « On est rarement maître de se faire aimer, on l'est toujours de se faire estimer. » [Bernard Fontenelle]

Je vous suggère de vous poser la question suivante « Est-ce que j'éprouve de l'estime pour moi ? »

Ça ne veut pas dire que vous avez confiance en vous ou que vous vous aimez, ou même que vous vous admirez. Simplement se poser la question en se regardant droit dans les yeux. On a tout intérêt à travailler dans cette direction-là. C'est précisément ce qui donne un sens à sa vie, l'estime que l'on peut éprouver pour soi. Ça ne retire pas le droit à l'erreur. Ça tire vers le haut. J'ai de l'estime pour moi. Ca ne sous entend pas que je suis parfaite, ou que je suis au-dessus des autres. Ça signifie simplement que j'ai fait des choix, que je sais exactement pourquoi je les ai faits et que je suis en accord avec eux. Je ne m'aime pas parfois. Souvent. Mais me dire que j'ai perdu toute estime de moi, ça non, je ne l'éprouve jamais. Suis-je une personne méprisable ? Non. Certains le ressentent comme tel ? Certainement. C'est leur choix face à mes choix. Mais je ne les rejoins pas. C'est le boulot de toute une vie d'acquérir et de conserver ce bien si précieux. Quelques-uns se focalisent tellement sur la satisfaction quasi immédiate de leurs désirs qu'ils oublient cet enjeu. Je crois, et ce, de manière fondamentale, que c'est profondément destructeur. De manière insidieuse. « Personne ne survit d'être estimé au-dessus de sa valeur » disait Oscar Wilde. C'est encore pire quand il s'agit de soi-même. Alors, oui, cela suppose une certaine lucidité et une certaine objectivité. Et non ces deux attributs ne sont pas permanents. Certes. Il n'empêche que tout être humain, doué d'une conscience, devrait se poser la question de l'estime de soi régulièrement. Et y réfléchir vraiment. Ne pas prononcer ces mots à la va-vite comme on lit « Psychologies ». Y mettre tout son sens. Toute la force. Ne pas dénaturer ce mot. Le respecter.

Une fois que l'on a fait le plus dur, le constat vis-à-vis de soi-même, tournons-nous vers les autres. Qui estime-t-on ?

Postulat de base " L'on n'estime guère dans les autres que les qualités que l'on croit posséder soi-même." [Félicité de Lamennais]

C'est certain. L'estime agit en effet miroir. Souvent. De même l'on ne peut estimer quelqu'un que l'on ne connaît pas personnellement. Cela suppose connaissance et reconnaissance. La reconnaissance de valeurs que l'on en a commun. D'agissements analogiques. De projections dans le monde connexes. Et cette intimité respectueuse créée est complètement anachronique actuellement. Hélas. À l'heure où l'on admire des êtres interchangeables, consommables, dont l'existence au sein de la sienne est éphémère, l'estime est l'équivalent ringard de l'émoi suscité par une cheville aperçue au XVIIIe siècle à une époque où l'on voit des êtres à poil toutes les 15 secondes. Pourtant, ce bout de peau, cette cheville, ce souvenir restera chéri plus que le reste. Parce qu'il est précieux et rare.

Posez-vous la question. Qui, autour de vous, estimez-vous vraiment ? Vous verrez, c'est à la fois une question difficile et facile. Difficile car le tri sera impitoyable. Et que vous vous retrouverez avec une majorité de gens que vous aimez, mais pour lesquels vous n'éprouverez pas ce sentiment solennel. Et qu'il faudra négocier avec. Aimer sa mère, son mari ou son enfant mais se rendre compte que vous n'avez pas le début d'un soupçon d'estime est terrible. Car cela engendre des questionnements. Qui n'ont pas lieu d'être. On peut être fou d'amour pour un être humain inestimable... De même ne pas confondre l'admiration qui suppose forcément de la soumission. L'estime se place sur un pied d'égalité. Elle ne génère pas de « dévalorisation ». Encore une fois, elle tire vers le haut. Qui estimez-vous vraiment ? C'est aisé d'y répondre car ils sont fort peu nombreux ceux et celles qui nous procure ce sentiment. D'ailleurs, je finis par me demander si c'est vraiment un sentiment. Cela suppose quelque chose de tellement raisonné. Oui, l'estime se loge dans la raison. Vous savez cet élément déprécié. Je pense par exemple au film « Sur la route de Madison ». Il est évidemment question d'amour mais plus que cela il s'agit de raison et d'estime. Tout quitter pour Clint Eastwood devient l'équivalent pour Meryl Streep de perdre toute estime pour elle-même. Et ce choix se fait dans la raison. Et même si nous avons tous salué l'histoire, il n'empêche qu'en notre for intérieur, nul ne s'est dit « J'aurais fait pareil ». Et si nous sommes honnêtes, nous ne sommes pas loin de penser que c'est un choix absurde. Parce que l'amour est toujours plus fort que tout, c'est le mantra occidental.

Entendons-nous bien. Dans la même situation, jamais je ne me serais conduite de cette manière-là. Évidemment, j'aurais suivi Clint. Quelle femme n'aurait-elle pas emboîté le pas de celui-ci ?! J'aurais adopté une autre attitude parce que l'estime que j'ai de moi-même ou des autres prend racine ailleurs. Dans d'autres choix.

Je suis très attachée à la notion d'estime. Je la vois comme un des derniers bastions pour lesquels se battre. C'est quasiment une cause perdue. Une Atlantide des relations humaines. Une île engloutie par la dictature du bonheur, le quart d'heure de gloire et l'amour éperdu. J'ai une vraie nostalgie du temps où l'on y accordait de l'importance. Où l'on y réfléchissait. J'aimerais que l'estime redevienne à la mode mais elle n'est que trop contraignante. Et la société tellement désinvolte...

Mais peut-être qu'en fait je me trompe. L'époque, vraisemblablement, est à la surestimation en fait. Un peu comme à la bourse où l'on joue à surcôter des entreprises pourtant en difficulté. Nous surcôtons notre entourage, nos idoles et nos fantasmes. Nous sommes acteurs d'une société où l'on nous fait croire que nous sommes tous dignes, en dépit de nos actes, de nos choix, d'une phénoménale reconnaissance et où nous avons tous droit à notre "Moulin Rouge personnel", notre côtation à la bourse du bonheur ici et maintenant.

« Ma petite entreprise
ne connaît pas la crise
Épanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait »

Mais

« J'ordonne une expertise
Mais la vérité m'épuise
Inlassablement se dévoile. »
(Bashung)

L'estime est démodée, sa supérieure irraisonnée triomphe. Continuons de nous mentir et laissons l'estime aux oubliettes. Ou commençons à nous pencher vraiment sur le sujet. Vous verrez. Cela change la vision du monde. Sincèrement, l'humanité a-t-elle de quoi se porter quelque estime en ce moment ? Où en est-elle par rapport à sa plus belle invention ? Qu'elle se demande si elle emportera, un soir, quand elle entrera chez "Dieu" quelque chose que, sans un pli, sans une tache, elle pourrait emporter malgré elle...

Son panache ?

 

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By Belam

Evidemment la derniere phrase est adaptée de "Cyrano de Bergerac"

 

Commentaires
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  Benjamin F 11-03-2010 11:34:54

"Aimer sa mère, son mari ou son enfant mais se rendre compte que vous n'avez pas le début d'un soupçon d'estime est terrible. " Oui et c'est pour ça que peu de personne ose se préter à l'exercice.

C'est vraiment un excellent article dont le thème est essentiel. Ce sont vraiment le genre de questions qui peuvent aboutir à de réels choix de vie. Je m'étais déjà interrogé sur le sujet mais c'est hyper intéressant de le voir formulé ici différemment.

Thks
Belam 11-03-2010 12:43:31

j'aurais été tres curieuse de lire ton propos sur le sujet. Si ca te dit, de temps en temps, de t'éloigner de la musique et d'écrire sur autre chose je prends
sand 11-03-2010 12:02:06

Pas évident de commenter un tel texte. Parce que ça induit de se poser les questions... et moi où j'en suis par rapport à l'estime?

Je crois que le sentiment amoureux ne peut perdurer que s'il y a aussi estime. Bien sûr les coups de foudre n'en ont cure, mais pour installer qq chose dans le temps, l'estime est une qualité sine qua non

Qd les premiers feux s'éteignent, reste ça. Une certaine profondeur...
Spleen sans idéal 11-03-2010 12:09:23

Ah l'estime ! sentiment dont je suis pas mal dépourvu. Aussi celle de moi que celle des autres. Encore que pour celles des autres, il arrive quelques fois des exceptions.
Mais bon , l'estime, chez moi, c'est quelque chose qui se construit lentement. A la base , il y a de l'indifference. Puis vient l'interet, puis l'estime. Mais ca devient de plus en plus dur. Je crois que plus le temps passe, plus je deviens blasé et plus mon interet pour l'exterieur s'évanouit.
Quand à ma relation avec moi meme, disons qu'on a de bonnes raisons d'être méfiants, tous les uns
Belam 11-03-2010 12:44:51

Plus on vieillit plus c'est compliquer d'estimer les gens.
Plus on vieillit plus ca devient jouable d'avoir de l'estime pour soi.

Curieux, non ?
Rolanda Bibine 11-03-2010 18:24:47

Le tri est effectivement impitoyable ! mais je rejoins Sand sur le fait de dire que l'estime de l'être aimé est quand même primordiale. L'estime de soi aussi, bien évidemment ! Est ce que j'agis en fonction de ce que je pense être bien, juste, honnête où en fonction du regard que le plus grand nombre ou que les plus influents du moment vont porter sur moi ? C'est sûr que c'est bien plus facile de ne pas se poser de question

(évidemment qu'elle ne pouvait pas partir avec lui !! sur un coup de tête, au bout de 4 jours, sans le connaître réellement et comme une voleuse en plus !!!!non non.... elle ne pouvait pas
Belam 13-03-2010 10:32:38

bien sur, bien sur Rolanda
  sapiens 11-03-2010 18:59:54

Ton positivisme forcené m'étonne souvent.
Le dernier paragraphe de cette chouette analyse me rassure sur ta lucidité autant qu'il m'inquiète sur l'humanité.
Je ne sais où situer la réalité.

(pas clair tout ça, enfin, je me comprends à peine)
Belam 13-03-2010 10:33:29

tu sais que ca fera un an bientôt que tu es tombé sur mon positivisme forcené

Si, si, je crois que tu es tres clair
  sapiens 13-03-2010 12:01:05

ça ne nous rajeunit pas ...
Clémentine 13-03-2010 09:30:28

Je crois que l'estime de soi est un cadeau inestimable qui se transmet de génération en génération. Si malheureusement nos parents en sont dépourvus c'est alors de notre responsabilité de la construire pour nous même et nos enfants.
Belam 13-03-2010 10:34:35

C'est peut etre pas aussi simple mais il est evident que c'est tres compliqué de se construire face à une image parentale en plein désarroi

Une question : serais tu MA clementine ? (je n'en connais qu'une...)
  Manu 13-03-2010 12:32:54

Tu poses une question fondamentale et presque d'un autre âge effectivement. Se regarder et regarder les autres sous le prisme de l'estime est un exercice très déstabilisant car plus radical que l'approche par l'affection ou la confiance. Et il est un sacré miroir déformant des erreurs que l'on peut commettre.
Belam 14-03-2010 10:46:05

Ha Manu. Tous les deux, on est d'un autre âge sur le web. Les deux papis.
Oui c'est un exercice déstabilisant car ça fait trembler les fondements des relations. Il faut le faire et pour autant ne pas en faire un systématisme. Sinon, on finit probablement tout seul
Clémentine 13-03-2010 15:50:42

non, je ne suis pas TA Clémentine, mais on se connaît ( surtout nos filles ;-))
Belam 14-03-2010 10:46:23

ok. Je sais qui tu es alors
Respect
Priolette 13-03-2010 23:14:56

Ce texte me fait plaisir car l'estime de soi ou des autres est toujours une remise en perspective : essayer de garder une ligne de mire et tendre vers elle ; à côté de l'estime je rajoute pour ma part le respect qui est une base qui facilite l'estime.
Porter sur l'autre un regard respectueux, ne pas être dans le jugement ou l'affectif, se vouloir neutre ou au moins positif à l'abord et ne pas faire peser le regard comme un jugement qui débute et penche déjà d'un côté.
Belam 14-03-2010 10:48:11

Bonjour Priolette. Et merci de ton commentaire. Je crois que poser la question de l'estime n'est jamais loin du jugement. Ceci dit, il s'inscrit forcément dans la raison. Donc moins hatif, ce me semble, moins irrationnel. Moins affectif.

Mais je crois que nous sommes d'accord, tout de même.
Zan 14-03-2010 12:39:54

en lisant cet excellent billet, je ne prends pas le temps de réfléchir à qui j'estime.
j'estimais quelques personnes. trop ? je ne sais pas. mais en 2 ans, je m'aperçois que le nombre s'est restreint. énormément. du fait, au premier regard je ne pense qu'à un gens. il y en a d'autres, mais c'est en pesant qu'ils me viennent à l'esprit. pas d'instinct.
bon. je vais de ce pas lui annoncer que je l'estime.
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