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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Jacques et les autres.

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Quand j'étais plus jeune, je n'avais aucune idée de ce qui pouvait se cacher derrière ce concept étrange et obscur qu'est la solidarité. Peut-être parce que je n'avais l'impression d'appartenir à aucun groupe, peut-être parce que je sentais que je n'avais pas ma place dans ceux que l'on me proposait à cette époque-là.

Toujours est-il que j'ai compris très tard ce que pouvait être la solidarité, parce que je pense que c'est le genre de chose que l'on ne comprend que quand on le vit. Ainsi, je voudrais dédier cet edito à un homme qui s'appelle Jacques. Et à son chien aussi.

Jacques, c'est une des trois personnes avec qui j'ai passé les trois premières heures de 2011, dehors sous la pluie. Jacques avait un peu plus de 60 ans, un superbe chien et des fringues millénaires, trouées de part en part. Ce n'était pas la première fois que mes amis le croisaient dans le quartier. "Tiens, je le vois souvent lui, il est sympa. On se dit bonjour." Dont acte. Et "Bonne année", 31 décembre oblige. Il était reparti, fuyant, sans vraiment nous regarder.

"Bonne année." Quelle idée de cons. Remontés à l'appartement, cette sensation étrange d'avoir croisé un homme complètement hors du temps. Un type qui promenait son chien vers nulle part, un 31 décembre au soir. Premier verre. Mon ami me regarde et me dit "Tu viens, on va le chercher."

Nous sommes restés trois heures dehors, en chemise, sans vraiment avoir froid. Jacques habitait dans une petite chambre au dessus d'un restaurant pas loin d'ici. Il n'avait pas payé son loyer depuis près de huit mois mais les restaurateurs étaient des gens gentils. Jacques ne pouvait pas monter l'escalier jusqu'à l'appartement parce que son chien ne pourrait pas non plus. Jacques ne voulait peut-être pas monter, en fait. "Il s'est fait opérer il y a deux mois mon chien, si jamais il monte et que ça se déchire la cicatrice, il me restera plus grand chose." Jacques avait une courte barbe blanche qu'il arrêtait parfois de caresser pour rouler une clope avec un vieux reste de tabac. Quand il le faisait, il se planquait de peur de se faire emmerder par les gens. "J'aime pas comment ils me regardent. Y'a de la haine là-dedans, je comprends pas."

Au fur et à mesure des histoires, Jacques nous explique qu'il voudrait quitter la ville, pour aller travailler. Il a vu une annonce dans le Chasseur Français, un job de garde champêtre. Il pourrait venir avec son chien, il y aurait peut-être même un appartement. "Mais bon, c'est loin, c'est un peu avant le sud-ouest, par là. Faut prendre le train." Jacques est frigorifié. Ça se voit, il tremble. Ses pulls sont troués et ses pompes n'ont de pompes que les semelles. Et le vent qui ne s'arrête pas.

Le plus dignement du monde, Jacques est reparti avec un nouveau pull, des clopes, une adresse et un numéro de téléphone. Le pull de mon pote qui était trop grand, mais qui serait parfait pour lui. Mon adresse et mon numéro de téléphone, parce que le sud-ouest, c'est chez moi. Et que si il arrivait à prendre le train, il saurait où dormir. Et puis des clopes. Parce que des clopes.

Je sais pas si j'oublierai un jour ce type qui m'a pris dans ses bras le 1er janvier 2011, avec la larme au coin de l'oeil et le sourire d'un mec heureux, au moins pour dix minutes.

Je sais pas où il est aujourd'hui, mais demain, j'irais peut-être faire un tour vers chez lui. Des fois que.

Cette semaine, je vous invite spécialement à aller lire le billet de M., qui s'appelle "Le Café dans la Mare". Et pourquoi pas tenter l'expérience. Et le reste suivra...

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by Henri

Commentaires
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  Catnatt 09-05-2011 10:36:10

J'aime bien ce joli mot qu'est la solidarité, et elle est si bien incarnée dans ton billet ...
  Henri 09-05-2011 11:11:32

Ça fait longtemps que je voulais écrire un truc sur Jacques, et sur le plaisir que j'ai eu à rencontrer ce type...
Baci 09-05-2011 11:13:09

Tu es beau, Henri
milllie 09-05-2011 12:02:51

Comme Baci tu es beau Henri
LaPriss 09-05-2011 15:25:51

Merci Henri. De nous rappeler que la solidarité est tout sauf la charité.
Et comme le dit aussi M. dans son texte, c'est à chacun de faire un peu, pour une société solidaire.
J'ajouterai pour ceux qui en doutent que la solidarité, qu'on le veuille ou non, est par essence politique. Et la base en est une réelle redistribution des richesses aux antipodes de ce que propose la (pardon, je pouffe) "droite sociale".
Rolanda Bibine 09-05-2011 22:46:13

ah c'était pas une mesure sociale le bouclier fiscal ?
  Henri 10-05-2011 00:57:36

Ôte moi d'un doute, tiens.
(AHAHAHAHAHAHAHA. Mon dieu.)
Sonia 09-05-2011 21:13:08

Les petites colères/révoltes sont une source inépuisable de solidarité... Dommage qu'elle ne soit pas plus répandue.
Bel édito.
Spleen sans idéal 13-05-2011 11:13:23

La haine dans les yeux, je connais bien.
Pas mal de fois, je me suis fait engueulé par des gens, voire des potes , parce que je donne aux clochards dans les transports ou dans les gares.
On me regarde comme si j'étais le mal incarné parce que je donne quelques euros à des gens dans le dénument le plus total. Juste parce que ca les invite à revenir et que les gens en ont marre d'etre emmerdés dans les transports ............. A choisir, entre permettre à quelqu'un de manger autre chose que du fond de poubelle en indisposant des gens pendant 3 Minutes et me sentir aussi pathétique que le reste du wagon, il n'y a pas photo. Un jour, c'est un vieux clochard qui m'a permis de ne pas tomber au fin fond de la dépression. Je rentrais chez moi quand il m'a invité à partager sa bouteille et à parler. Il était vieux, avait des fringues qui tenaient toutes seule, et a été plus sympa que les trois quarts des gens que je connais. Alors oui, j'avoue, quand je pars de chez moi ( et qu'accesoirement, j'ai du fric ) , je pars avec de la bouffe à partager . Parce que c'est un mini geste. Ca ne me coûte quasiment rien, quelques cents, . Mais ca aide des gens. Triste est un monde où on laisse des personnes âgées dans le dénuement par défiance.
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Auteur de cette article : Henri

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