
Et pourtant ils avaient l'air de randonneurs. Le jour touche à sa fin maintenant. Léa, mains ligotées avec un bas de soie noire, allongée sur le sofa de son boudoir, Léa ne sent plus son corps endolori, courbattu. Au début, ce fut douloureux mais elle s'en accommoda et bientôt son corps enkylosé devint comme une espèce d'étranger. Elle voit par la fenêtre le ciel rosir. Tant de fois elle l'a admiré, tant de soirs à savourer les couchers de soleil, les reflets de la mer asssombrie par la nuit. C'est l'heure préférée de Léa, entre chien et loup. Le monde devient flou et finit par sombrer dans le néant. Cette maison en haut de la falaise, elle en a rêvé toute sa vie.
Ce soir, il semble bien qu'avec le jour qui se meurt, c'est sa vie qui s'enfuit. Sa jeunesse dans cette petite ville balnéaire, sa vie de femme aussi... discrètement légère. Ce boudoir, c'est elle. Malgré le drame qui se joue en sa demeure, Léa puise dans cette pièce la force de ne pas sombrer. Dire qu'elle aurait bientôt fêter ses soixante-dix printemps. Elle est heureuse d'avoir été enfermée ici, dans ce boudoir, cette pièce fétiche. Où qu'elle ait pu vivre, Léa s'est toujours aménagé un coin boudoir, un coin ou une pièce à elle, rien qu'à elle. Toujours le même décor, les mêmes meubles, les mêmes couleurs.
Ce boudoir est son foyer, son identité. Un camaïeu de rouges échauffe l'atmosphère et les sens dès qu'on entre dans la petite pièce. Aux murs, des tentures noires aux reflets pourpres viennent adoucir la tapisserie amarante. La tapisserie, Léa se souvient de cette quête. Elle avait cherché partout un papier peint à sa convenance, de la teinte idéale à son goût mais en vain. Au final, elle avait passé commande à un artisan d'art, fabricant de papier. Ils avaient travaillé dur au-dessus de la cuve à papier pour trouver l'exact mariage des couleurs. Après de nombreux essais décevants, le papier peint était né. Il avait été posé à l'horizontale sur les murs selon la variation de ses teintes, d'infimes variations que seul le regard de Léa pouvait discerner. Le velours épais des tentures donnait dans l'intime, offrant l'illusion d'une toute petite pièce alors qu'il n'en était rien. De ses amants, Léa n'avait jamais rien exigé hormis une vie pleine et légère. Ce sont eux, les hommes de sa vie, qui ont garni le boudoir, l'étoffant de souvenirs qui permettent à Léa de survivre ce soir.
Une grande affiche encadrée richement lui fait face. Sa jeunesse la nargue. Sur l'affiche, tout en haut, « Mademoiselle » en lettres couleur cerise et dessous une jeune femme à la pose aguichante, tenant sa jupe relevée sur sa hanche et de l'autre main une rose purpurine. « Au casino de X, ce soir, à 20 h. 30 ». Léa ferme les yeux pour retrouver celle qu'elle fut, « Mademoiselle ». Elle a gardé de ces soirées froufroutantes son corset préféré, noir et cinabre. Les dentelles délicates mettent en valeur la blancheur de sa peau, accentuée par la noirceur de sa chevelure. Elle fume de fines cigarettes russes fichées dans un fume-cigarette vermeil. Les hommes tueraient pour entrer à son bras dans les salles de jeux des casinos qu'ils fréquentent. Mademoiselle porte chance, c'est ainsi. Les hommes qui la possèdent l'emmènent avec eux. Ils l'assoient à leur côté à la table de jeux. D'un regard ils quémandent ses ressentis. Rouge ou noir, pair ou impair. Elle chuchote ou donne son aval d'une douce pression de la main. Ils gagnent, parfois des sommes pharamineuses et leurs joues rubescentes laissent deviner leur émoi. C'est ainsi, Mademoiselle porte chance. Accessoirement, elle chante, d'une voix rauque et sensuelle. Elle ensorcèle les hommes sans même y penser. Mademoiselle n'est pas vénale et ne l'a jamais été. C'est arrivé ainsi, un soir de sa seizième année. Son premier amour.
« D'ailleurs, se dit-elle, c'est pour cela que je leur ai ouvert la porte... ce regard vert pétillant, je savais bien que je l'avais déjà vu quelque part... »
De plonger dans le passé l'aide à supporter la douleur de son corps. Ce sofa où elle git sur le dos, ce sofa est plus âgé qu'elle. Elle l'a fait restaurer à de nombreuses reprises. Rembourrage, remplacement du velours bordeaux foncé... Même le bois n'est pas d'origine, non. Un ébéniste a sculpté en bois noble l'identique réplique de ce petit sofa, sa structure aux arabesques sensuelles.
Mademoiselle est sentimentale. Son premier amour. Pas très grand, un corps d'athlète, une vraie armoire à glace mais un regard à faire fondre la banquise, du plus beau vert qu'elle ait jamais vu. Sa tignasse châtain, sa peau laiteuse et cette barbe rousse dont elle raffolait. Elle l'aurait suivi au bout du monde mais le bout du monde, ce fut les tables de jeu du casino. Cette première sortie fut pour elle une révélation, celle d'un monde féérique de luxe et de douceur. Elle, la fille de pêcheur, ce soir-là, fut la petite reine de la soirée. Elle portait une robe de velours grenat composée d'un bustier sans bretelle et d'une jupe parapluie. Son père s'était moqué et l'avait comparée à la petite danseuse au fond de sa bouteille de calva, celle qui danse dès qu'on tourne la clé.
Mademoiselle est née ce soir-là. Son amoureux, habitué des lieux, joueur invétéré, l'avait ainsi présentée au maître des lieux : « Mademoiselle ». Il avait tout payé. Tout. Léa, toute à cet amour passionnel, étourdie par la découverte du luxe autant que par celle de son corps, Léa vécut cette période comme une somnambule. Son homme tournait la clé, elle dansait. Elle était la petite danseuse enfermée dans la belle bouteille ciselée.
Un soir, le patron du casino profita d'un retard de son homme pour lui offrir une petite coupe de champagne...
« Allons la siroter là-bas, Mademoiselle. »
Là-bas, c'était le coin des alcôves. Léa faillit refuser. Il le sentit et lui précisa :
« N'aies pas peur, je veux juste te parler. »
Mademoiselle avait écouté, calme, posée mais Léa, cachée à l'intérieur du corps de Mademoiselle, le coeur de Léa, sanguinolant, pleurait. Le patron l'avait entendu chanter chez son homme, un soir d'apéro et il lui proposait un numéro pour le spectacle du dîner, au casino. Elle était réticente, hésitait et finit par lâcher qu'elle voulait en parler à son homme.
« Ton homme ? L'homme de toutes, oui. Es-tu donc aveugle ou gourde à ce point ? Tu crois qu'il la sort d'où, sa fraîche ? Réveille-toi, Mademoiselle !!! Ton homme, les vieilles pleines de fric que tu croises ici se l'offrent en dessert contre une poignée de billets verts. Et pour le reste du fric, saches que tu n'es pas la dernière de ses « princesses » qu'il mettra sur le trottoir. Remarque, toi, tu lui portes chance, c'est pour ça que tu n'y es pas encore, au tapin, je pense. Je t'offre une occasion d'éviter ça. Tu comprends ? »
Sur le coup, elle n'avait pas compris, non. Puis, les jours suivants, elle avait observé, écouté, non plus avec les yeux de Léa l'amoureuse mais avec ceux de celle qu'elle deviendrait, les yeux de Mademoiselle. La rupture n'avait pas été facile, loin de là. Ce fut bataille rangée qui laissa ses joues empourprées plus d'une fois. Elle dut à deux reprises maquiller les marques carmin que les mains de l'amant devenu bourreau avait laissé sur son corps.
Mais enfin elle y parvint et elle se produisit sur scène. Et l'affiche la nargue dans la pénombre. Léa détourne les yeux... chaque objet de ce boudoir la renvoie aux hommes de sa vie. Ses épaules la font terriblement souffrir et sa nuque n'est qu'un faisceau de douleur, raide, dure comme du bois. Elle voit ses poignets gonfler à vue d'oeil. Au début, elle essayait de varier les positions : sur le côté ou sur le dos. Elle réussissait encore à bouger la tête pour fixer son regard sur l'un de ses objets fétiche. Plus maintenant. La nuit est là. Elle entend une musique violente résonner dans toute la demeure. Il fait nuit. Depuis ce matin, ils ne sont pas venus la voir. Elle n'a pas bu, pas mangé, pas bougé du sofa. Elle a soif, terriblement soif. Doucement ses yeux se ferment.
Et pourtant ils avaient l'air de randonneurs. Et ces yeux verts. Par l'oeilleton, elle avait regardé qui pouvait bien sonner à sa porte à dix heures du matin, un dimanche. Mademoiselle n'est pas peureuse, loin de là mais Léa est prudente. Par l'oeilleton elle a observé le couple. Shorts, chaussures de randonnée, sac à dos, t-shirt et casquettes. Ce regard vert qui pétille, cette barbe naissante, rousse. La carure imposante, les muscles qui semblent vouloir déchirer le vêtement. Une pulsion. À l'encontre de tous ses principes de prudence, Léa ouvre la porte.
« B'jour, M'dame... on est sur le sentier de randonnée, là et on n'a plus d'eau... l'est tôt mais le soleil tape dur. Z'auriez pas un peu d'eau fraîche ? »
La jeune fille qui l'accompagne reste silencieuse, froide et distante. C'est à peine si Léa la voit. Elle ne croise que le regard vert désir du jeune homme, oubliant sa vieillesse, ses presque soixante-dix ans, jetant aux oubliettes la prudence, elle qui vit seule dans la grande demeure à l'écart de la petite ville balnéaire, là-haut sur la falaise. Son coeur endormi semble s'éveiller ce matin.
« Mais oui, bien sûr, entrez-donc je vous prie. »
Ce soir, clouée sur le sofa par la douleur des courbatures, le corps comme transpercé de millions d'aiguilles acérées, Léa, les yeux fermés, cherche en vain le prénom de son premier amour amant. Impossible. Elle voit chaque pli et délié de son corps. Elle pourrait ressentir la texture de sa peau si douce au creux de l'aîne si elle ne souffrait pas autant. Elle pourrait humer son parfum, cette douce âcreté du creux des aisselles, le soir, quand ils faisaient l'amour subitement, passionnément, charnellement, parfois debouts dans le couloir, parfois à même le sol. Avec lui, elle avait connu de l'amour toutes les positions possibles et imaginables, elle avait ressenti l'envie impérieuse, brute et animale, le besoin physique de connaître ensemble l'orgasme, mais jamais le désir n'était venu remplacer le besoin ou l'envie, jamais la tendresse n'était venu enrober la passion charnelle. C'est avec d'autres qu'elle connut tout cela. Mais son prénom, non... elle ne s'en souvient pas.
Elle s'était reculée pour leur laisser le passage puis avait refermé la porte.
Ensuite, tout est allé si vite.
Il l'avait ceinturée, la menaçant d'une voix de pierre, lui promettant une mort rapide si elle criait. Ils étaient entrés ensemble dans le boudoir, la pièce la plus proche. Sa chambre à coucher était juste après. Ils avaient pris une paire de bas sur la table de toilette couleur garance. Léa s'est retrouvée ligotée, allongée sur le dos, abandonnée comme une vieille chose qu'elle était, ultime objet au décor du boudoir qui dans la nuit prenait des airs de mouroir.
Léa n'a plus de salive... ses lèvres se craquellent. Elle aimerait bien savoir l'heure. C'est dimanche soir. Bientôt lundi. Elle n'attend personne avant mercredi. Ce jour-là, un livreur lui apporte ses courses pour la semaine. De temps en temps, Léa perd connaissance. Ses amants dansent devant elle une farandole infernale... elle veut juste retrouver le prénom. Et chacun de lui susurrer à l'oreille son propre prénom. Et chacun de lui dire comme ils l'adorent, comme ils aiment tous la petite Mademoiselle, le plus précieux des porte chance de la terre. Des billets verts volètent dans la pièce autour d'elle, une pluie de billets. Ils la recouvrent, l'empêchent de respirer. Elle va mourir étouffée, Mademoiselle.
Une porte s'ouvre à la volée, violemment. Dans un brouillard psychédélique fait de nuit et de lumières virevoltantes, Léa, aveuglée, Léa ne voit pas. Juste, elle sent. Juste, elle entend. Une odeur acide s'approche de ses délicates narines et l'odorat de Mademoiselle, accoutumé aux robes incarnat des grands crus, a un brusque haut le coeur qui provoque en elle une nausée de répulsion.
Que lui veut-il encore, cet homme ? Elle a tout donné, ses bijoux, ses précieux rubis, son code de carte bleue, les clés de la cave à vin. L'haleine acide reste près d'elle. Il ne dit rien. Il a déjà craché sa haine ce matin, sa haine des gens friqués, des vieilles peaux qui possèdent tout quand eux, qui ont l'avenir pour eux, ne disposent de rien. Ils veulent tout et ils ont tout pris. Puis Léa ne sent plus rien, ni haleine de fauve, ni douleurs lancinantes, ni la brise de l'aube, humectée de rosée, venant de l'océan faire onduler les rideaux cramoisis. Les yeux injectés de sang, la peau des poignets écarlate, les lèvres exsangues, Mademoiselle laisse échapper un dernier soupir, le regard fixé sur ce tableau qu'un peintre de Montmartre lui avait offert : Mademoiselle, nue dans un champ de coquelicots, Mademoiselle sourit, ironique, se moquant bien du qu'en-dira-ton.

By Ma Cocotte
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