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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Comme d'habitude

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Un geste, comme les autres, les milliers de gestes qui ont précédé, tout au long des jours somnambules. Se servir un verre, butée du goulot contre le verre fin. Elle s'émerveille toujours un peu, que verre contre verre rien ne se brise. Elle se heurte, en funambule contrainte par des murs invisibles. En cage. Elle ne sait plus combien de temps au juste. Des jours, des semaines, des mois, peut être des années. Elle ne sait pas, ne sait plus. A force de répétition, elle a perdu le fil du temps. Le fil de ses idées.

Il y a dû y avoir une première fois, mais quand ? Les choses ont perdu de cette importance, elles sont faites et puis c'est tout. Il y a bien longtemps qu'elle ne s'interroge plus sur leur but. Machinalement, sa main porte le verre à ses lèvres. Pareil. Pareil que tous les soirs, tous les matins pareils. Semblables. Interchangeables. Ce n'est pas la nécessité qui la guide, ni le plaisir, tout juste cette habitude ancrée, tenace, collante. Comme ces vieux chewing-gum qui s'attachent à vos semelles, se couvrant peu à peu de crasses, aimantant les petits débris, agglutinant dans une gangue sans merci.

Pourtant, il y a quelque chose de différent. Quelque chose de bizarre, comme un rai de lumière dans une pièce sombre, quelque chose d'incongru. Elle n'arrive pas à mettre un nom sur ce qui se passe. Sa conscience est comme endormie, mais au creux de son ventre elle a senti un tressaillement. Comme un avertissement.

Les gestes ont remplacés les mots, les jours ont succédé aux nuits, la vie a avancé, la laissant sur le bas côté. Spectatrice. Elle s'est pliée à sa mécanique. Elle a bien pris garde de ne pas faire trop de bruit, de ne pas déranger. Respecter le mode d'emploi. Elle aurait tout aussi bien pu se plonger en entier dans du formol. Cette vision d'elle, dans un bocal géant, les cheveux épars et flottant, vêtements collés au corps par l'humidité, arrive à la faire sourire. Puis rire carrément.

Elle, une bête curieuse, un spécimen à conserver, classer, répertorier, garder en l'état sur une étagère....

Pourtant. Il n'en a pas toujours été comme ça. Les nuages suffisaient à lui faire des romans, de ses yeux nus trouver les miroirs dans la boue. Quelques grammes de poudre d'or. Poudre de rêve. Poudre d'ange. Une sensation d'être unique, élue, particulière. A ne voir et imaginer des choses qu'elle seule pourrait jamais voir. Dealeuse de rêve en kit. Instiller les mots justes au moment pile, esquisser les caresses adéquates, retenir sur ses lèvres certaines phrases, trop abruptes ou péremptoires.

Elle est peu à peu devenue on. Impersonnelle. Sans âme. Elle a oublié jusqu'à son prénom. L'insomnie qui a creusé ses sillons sous les prunelles, les cheveux mordant les joues, cette curieuse respiration de secours... A l'aube de l'hallali. Comme absorbée à l'intérieur d'elle même. Elle se laisse choir, au ralenti, dos contre la porte, fesses aux talons.

C'est à ce moment que la chose se produit. Inédite. Incongrue. Scène qui lui revient. Dont elle aurait aimé ne jamais se rappeler. Elle sait. Ce qu'elle croit être n'est qu'un mirage. Ce n'est pas elle. C'est cette Autre, son modèle honni, sa fuite, sa perte, son manque. Mille morceaux blancs un peu partout à terre, et le liquide sombre s'insinuant entre les débris, comme un serpent venimeux.

Elle va se réveiller, maintenant, sortir de son cauchemar. Elle a bien failli s'y laisser prendre. Elle a bien cru plonger. Ce n'était qu'un rêve, mauvais. Juste le fantôme de ce qu'elle pourrait être, si elle glissait... Si elle lâchait...

Sur sa joue, une larme.

Elle avait oublié.

Elle ne savait plus qu'on pouvait pleurer.

00-signature-2011
sand

 

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  lio 19-05-2011 17:33:54

Ce sentiment étrange que les jours succèdent aux jours, que rien ne changera puis un déclic... Comme des instantanés de moments intenses mais qui se terminent. Puis vient la certitude d'être sur la bonne route, le bon chemin. Dans cet entier les moments creux sont refusés et pourtant infiniment nécessaires, apprendre à gérer aussi les moments ralentis même si l'on ne se sent bien qu'à bout de souffle.

Je divague mais comme tous les bons textes, il fait écho.
Zan 26-05-2011 00:37:35

je croyais avoir commenté. cervelle de poussin crevé que je suis.

il y a dans ces mots (les tiens, Sand) comme une douleur sourde. Continue. Comme le dit Lio, le sentiment de définitif qui est douloureux. Puis, soulagement. L’a-coup au fond de l'eau, du bout du pied, a été donné. Remonter. Respirer.
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