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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Damien

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Café avalé un peu trop vite, le liquide brûle à la déglutition. Mais j'ai l'habitude de cette morsure légère. Quotidien rassurant. Comme chaque matin, je fourre dans mon sac à la hâte le nécessaire: chargeur du téléphone (quelle angoisse s'il venait à tomber en rade de batterie), iPod, paquet de mouchoirs, élastique à cheveux, carnet de notes... Le tout dans un imbroglio parfait. Les fils des écouteurs s'emmêlent avec ceux du chargeur. Tant mieux. Excellent prétexte pour bougonner tout à l'heure.

Je dévale l'escalier, la porte claque derrière moi.

Se couper des collègues: petites garces aux seins pointus, au ventre plat de celles qui fréquentent les salles de gym et au teint parfait grâce à un maquillage étudié. Une mèche de cheveux me tombe devant les yeux.

Le dos calé dans le siège de ma 206, je prête l'oreille vaguement: à la radio, un jeune chroniqueur sort des vannes. Change de station. Musique de midinettes en chaleur, chanteur à voix pseudo éraillée... Pas mon truc. Triture de nouveau le bouton. Ça y est: enfin quelque chose d'ecoutable. Harry Connick junior m'emballe et la route défile.

"Vous devriez, je ne sais pas... Peut-être aller chez le coiffeur ?"

Le tact de mon boss quand il m'a suggéré de "m'arranger un peu". J'en ris encore. Après tout, pour passer ma journée derrière un bureau, à cracher du php, à discipliner du Xhtml et malmener du css3, je n'en vois pas l'intérêt.

"Vous savez, parfois quand les clients visitent la boite ..."

Et bien, ils ont de quoi se rincer l'œil. Quelque que soient leurs orientations et préférences sexuelles. Il ne manque rien au bestiaire.

Céline affiche sans complexe son 90 c, avec une préférence pour les chemisiers à ouverture variable (je devine quand elle a ses règles: ses seins gonflent et on passe de deux à trois boutons de détachés). Ses cheveux auburn, lissés à l'extrême: vertige que le coût et le temps nécessaire. Jules, barbe de trois jours perpétuelle (comment fait il?), semble sortir d'un magazine rock indé ou d'une revue fashion-bobo selon les jours.

Voiture garée à la place habituelle, quelques marches, plusieurs portes, et j'arrive dans l'open space.

Rectification: le look de Jules aujourd'hui c'est plutôt icône post glam, une sorte de mélange improbable entre David Bowie jeune et Madonna. Petit blouson en cuir, cheveux en arrière plaqué au gel formant une coque, tout juste s'il ne porte pas du rouge à lèvres.

Évidemment, c'est prévisible, les femelles s'extasient. Laetitia en premier. Quelle dinde celle là. Parfois, je visualise sa tête de poupée précieuse montée sur le corps du gloussant volatile et je me marre toute seule dans mon coin.

Cynthia ajuste un make-up déjà trop prononcé puis tapote sur son smartphone. Peut être qu'elle sextote? Son sac clouté en cuir mauve, les bottes montantes qui dirigent le regard vers les cuisses dénudées, la jupe bouffante qui impose une frontière de décence, même minime au regard. Je la vois sourire, dents blanches sur rouge à lèvres corail en fixant l'écran de son téléphone. Il a du dire oui.

Qu'ils sont ridicules avec leurs codes. Les fringues, le maquillage, la coiffure.

Et "accessoirise, oui, accessoirise quoi".

Marre. Je m'assois, épaules rentrées, genoux serrés. Mon jean fait des plis comme des vagues. Il est probablement trop grand. Probablement. Je me fiche de l'air que ça a. Minable pour elles, sûrement, rigolo pour moi. On pourrait imaginer que ce sont des dunes, que la mer est pas loin, que je pose une conque contre mon oreille, et que le roulis se fait double, écho à mon oreille droite, vrai son des vagues à la gauche. Puis du plus haut de la plus haute dune, je m'élance, souffle coupé, jambes en coton, avec ce vertige qui vient de la peur de tomber et de s'abîmer tout en bas. Mes pieds s'enfoncent dans le sable mou, mes cuisses résistent, mes genoux gèrent le dénivelé et j'arrive en bas, heureuse, riant aux éclats de ma stupidité, l'air iodé sature mes narines dilatées. Je suis bien.

"Et le site il est prêt ? T'en es où?".

La voix de Bénédicte me ramène au bureau, la plage s'estompe et l'écran de mon ordinateur en veille m'indique que ça a du durer un moment, cette pause. Blonde, cachemire gris perle et jupe fendue. Elle sent d'une façon étrange le café, la vanille et la lingettes désinfectante. Et aussi un autre truc, moins identifiable. Genre acide. Me concentrer, vite fait.

"J'ai bossé hier soir, en rentrant. Normalement ça devrait être okay. Il y avait encore quelques bugs minimes mais je compte régler ça ce matin"

"C'est vrai que tu as une petite mine. J'ai un très bon anti-cernes si tu veux que je te donne la marque... Enfin, c'est vrai que tu ne te maquilles pas, toi".

Son ton est tellement condescendant que je ne peux pas m'empêcher de l'injurier mentalement. Salope. Les gens sont tellement cons. J'ai essayé à un moment de leur ressembler. Régime, brushing, épilation des sourcils, brume dynamisante, blush et même gloss. Je ne me reconnaissais plus.

Mince, les regards s'attardaient sur mes hanches, les hommes essayaient de me draguer. Oh, ce n'était pas forcément les plus beaux, ou les plus intéressants, j'avais l'impression d'être livrée au tout-venant. Je mollissais sous leurs mots maintes fois entendus, je cédais après le restaurant, histoire de réchauffer ma peau, histoire de plaire. Jusqu'à lui. Il était ...

"Oui, dans une demi-heure. Non, merci je ne descend pas fumer une clope avec vous, pas de suite, je veux finir ce truc".

Damien est arrivé comme un accident de voiture. On devrait toujours se méfier des relations qui débutent sans qu'on aie rien prévu. Il a mis un tel bordel en si peu de temps. Mon type d'hommes, sans conteste. Grand, charismatique, précis. Le genre de mec qui obtient toujours ce qu'il veut. Ça m'intriguait: qu'il puisse toutes les avoir et qu'il me veuille.

Moi, dansant à moitié nue pour lui, couvertes de breloques et "mets plus de rouge à lèvre, plus rouge, encore".

Je lui ai cédé encore plus vite qu'à tous les autres. En l'apercevant, déboulant avec une forme de rage contenue sur le trottoir, avant de me percuter, de s'excuser du bout des lèvres, de me glisser sa carte, je savais que je le voulais. Que je serais à lui. Une histoire de hasard, c'est ce que j'ai cru. La collision sur les pierres grises. Après j'ai su qu'il l'avait préméditée. Sur le moment j'étais juste soufflée. Son regard avait un truc de fascinant, à s'échapper puis à vous fixer d'un coup, clouée sur place.

Je l'ai appelé, il m'a proposé un café, est passé me prendre. En tournant ma cuiller dans le cappuccino, j'imaginais déjà comment il me ferait l'amour. Et puis...

Ce soir là, il m'a eue. Plaquée contre le mur, mes reins cambrés, je n'étais que plaisir et honte quand sa bouche et ses mains me possédaient. Honte d'être seule à profiter. Il a rajusté ma culotte, ma jupe, puis on s'est quittés sans un mot. Le lendemain, il m'envoyait un texto.

Ça a commencé comme ça. Nos rendez vous intenses. Ses fantasmes de plus en plus rudes, utilisant mon corps, usant mon cerveau. Moi, humiliée, le suppliant de me donner son sexe. Il n'a jamais voulu me pénétrer. Étrange relation qui ne se jouait que de caresses, et de gifles morales. Où j'étais à la fois reine babylonienne et dernière des putains.

Il venait chez moi, et précisait le scénario. Parfois, il me demandait de passer un cd qu'il avait apporté, ou d'allumer telle ou telle lampe. Il réglait nos rencontres comme un réalisateur de cinéma. Muette, subjuguée, je me prêtais à ses idées comme de la pâte à modeler.

"Écarte les cuisses, montre moi."

Comme j'en ai rêvé qu'il devienne ...normal ? Mais non, toujours ces perversions, ces abus de langage, ses mains qui me fouillaient, mais jamais, jamais son sexe.

"T'es trop belle. Ça me donne envie de te mordre, de te salir, de te tuer ".

Damien. Mon monstre adoré, haï aussi. Celui qui m'aura tout demandé, à qui je n'ai jamais pu dire non.

Il pouvait disparaitre pendant des jours, sans donner aucune nouvelles. Plus de réponses aux textos, plus d'appel, plus de mail. Là, je me sentais tellement minable, malheureuse, en manque. Je pleurais, je sursautais au moindre bruit, je ne quittais plus mon téléphone de peur de manquer ses appels. Branchée en permanence.

Après quelques jours, j'arrivais à reprendre le contrôle. Je l'envoyais se faire foutre mentalement, je me disais que je ne me laisserais plus prendre. Puis il appelait. Et le son de sa voix brisait ma belle volonté. Je crevais d'envie de lui. Ses mains sur mon cou, à presque m'étrangler quand je me faisais jouir sous ses ordres. Ses mots à mon oreille, tendres, crus, choquants, violents, doux... Toutes les couleurs de mon désir en son pouvoir.


Deux ans de cache cache où je n'avais plus aucune limite. Extérieurement j'étais lisse et sans bruit. Intérieurement c'était le carnage. J'ai fini par fuir, je ne sais pas comment j'ai trouvé la force. Le plus loin possible.

C'est cette nuit qui a tout déclenché. Allumé le bouton de l'instinct de survie. Induit mon départ. L'air humide de la fin d'été abrutissait nos corps. Tout semblait se dérouler au ralenti, comme ces films en slow-Motion. Il finissait un whisky, l'or dansait dans son verre, la voix trouble de Lou Reed m'hypnotisait. Puis le reflet de la lune sur la lame. Bien avant de comprendre que c'était un couteau. Il m'a saisi à la nuque, torsadant ensuite mes cheveux, ... Et il a tranché, d'un seul geste.
Je ne sais pas ce qu'il y avait de plus effrayant. Les dizaines de centimètres de cheveux ondoyants dans sa main, comme un trophée ou l'étrange regard qu'il avait. Celui d'un homme qui jouit. Les images de lui, moi, tout s'est télescopé ... La violence crue, gratuite. J'ai imagine des mares de sang, moi désarticulée et lui, au paroxysme. Nausée. Effroi. J'ai su à cette seconde, en voyant ses yeux briller, sa poitrine soulevée par sa respiration haletante, que ça finirait par arriver.

Je l'ai laissé partir, claquant la porte, comme il faisait toujours. Pour la dernière fois.

Damien... Ses yeux, son cul, la façon qu'il avait, a sans doute encore de mordre sa lèvre quand je faisais ce qu'il voulait, icône à quatre pattes sur la moquette du salon, en string et talons aiguilles, ... Quand je n'étais que plumes et satins, dentelles compliquée et peau marquée de la cendre de ses clopes, éteintes sur moi.

"Il est presque 11h30, Judith ... On compte sur toi pour le déjeuner ou tu restes là?"

Je grommelle: " Merci. J'ai un sandwich et cette foutue database MySQL qui merde. Une autre fois ...".

Je ne veux plus d'autre Damien. Entre ses mains, j' étais un temple, un squat, une cathédrale, une backroom. Il a fait de moi une illusion. Quitter la ville, sa ville, trouver ce job, me métamorphoser. Plus jamais désirable. J'ai jeté toutes les fringues sexy, j'ai mis des kilos plus que des kilomètres entre moi et lui, je suis devenue imprécise. Absurde. Maintenant là où je suis, personne ne peut plus m'atteindre. Dans la tour d'ivoire de ma mocheté.



Sand

Commentaires
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  Catnatt 17-06-2011 10:57:23

Il faudra un jour abandonner la violence...
Jules 17-06-2011 11:13:40

J'aime beaucoup
MissMadame Zan' 18-06-2011 12:12:09

ça m'a nouée
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sand est membre de Voldemag depuis le Mercredi, 25 Février 2009.

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