
Dans la nuit éclairée par les phares des deux voitures, il vérifie qu'il n'a rien oublié. Un regard circulaire sur la scène le lui confirme. Sa check-list mentale est complète. Alors il s'assoit par terre près d'elle, immobiles tous deux, enfin posés, enfin en paix. Il la regarde et se souvient. Il voudrait tant lui prendre la main, la caresser doucement comme pour calmer une douleur fugace mais il ne peut pas se le permettre. A voix basse, à voix très basse, il lui parle. Il lui doit une explication. C'est normal. Il faut qu'elle comprenne. Cette fois-ci, elle ne l'interrompra pas, elle n'aura pas quelque chose d'autre à faire, elle sera toute à lui, rien qu'à lui. « Si tu savais comme ça m'a fait mal, ce jour-là... j'étais pourtant si heureux en rentrant du travail... »
Arrivé sur le palier, il cherche son souffle. Cette sensation de cracher ses poumons au moindre effort physique lui est familière mais il s'en moque. Entre deux grimaces, appuyé à la rampe, un sourire éclaire son visage. Sa semaine de célibataire commence. Les enfants sont chez leur mère et il va pouvoir se consacrer entièrement à celle qu'il aime, celle qu'il va retrouver tout de suite, maintenant, dès qu'il aura réussi à respirer de nouveau normalement malgré le poids qui l'oppresse. Ils ne se sont pas appelés depuis sa soirée d'anniversaire quand elle lui a fait la surprise de passer à l'improviste. Ça ne l'inquiète pas. C'est déjà arrivé. Il déverrouille sa porte, entre, jette sa veste sur la table de la salle et se rue sur son pc. Elle va sûrement être sur msn. Ils vont pouvoir organiser leur temps. Du temps, ils n'en ont pas tant que ça. Entre ses enfants à elle et les siens, l'organisation avec les ex, le travail, ses engagements par ci, ses occupations diverses par là... Il sourit. Comme il avait aimé cette soirée surprise, ce tête à tête amoureux sans faire de bruit à cause des enfants. L'appartement n'est pas si bien isolé. Il sourit toujours. Il a appris à courir après elle, à la suivre, toujours à cent à l'heure, elle qui court après le temps sans jamais réussir à l'attraper. Il essaie bien de lui faire comprendre que ça ne sert à rien, que le temps finit toujours pas nous rattraper, qu'il faut aussi savoir lâcher prise, goûter l'instant présent, que se poser, ça ne veut pas dire ne rien faire ni le perdre, ce fichu temps... il essaie mais rien à faire, elle continue d'emplir le calendrier de sorties, de rendez-vous. Elle jongle avec maestria entre les copines, les gosses, le travail, le club de ci, la réunion de ça, le festival truc ou le concert machin. Il la regarde emplir leur vie, respire un grand coup et fonce en riant. Cette femme, c'est la chance de sa vie. Un amour unique comme jamais il n'en a ressenti. Elle lui donne chaque jour l'occasion de se dépasser. Il ne pourra jamais courir aussi vite qu'elle mais qu'importe, il se sent comme le co-pilote indispensable, celui qui ne conduit pas, celui qui ne fait pas péter le champagne à la victoire mais celui sans qui rien ne serait possible. Il se sent meilleur avec elle. Il l'aime à en perdre le souffle. Enfin l'ordinateur accepte d'afficher sa page d'ouverture. Il clique machinalement sur l'icône « nouveau message ». C'est elle. Elle lui a envoyé un mail. Il lit les mots, ces mots qui forment des phrases, ces phrases qui finissent par atteindre son cerveau, son cerveau qui lui envoie des décharges électriques de pure douleur.
Jamais il n'aurait crû ressentir un tel chagrin aussi durement, aussi physiquement. Ses boyaux se tordent. C'est comme des couteaux qui voudraient l'éviscérer de l'intérieur. L'oppression qui le taraudait s'amplifie. Son souffle se perd quelque part. Là, assis devant l'écran, il comprend enfin l'expression « à glacer le sang ». Il est figé, immobile. Seules les prunelles de ses yeux bougent, lisent et lisent encore ce qu'il a bien du mal à accepter. Ça commence par une question... faut dire qu'elle s'en pose toujours, des questions...
« Comment dire ? ... c'est si difficile. J'ai pensé à t'appeler depuis l'autre jour et puis je préfère t'écrire. J'ai le sentiment que ce sera moins difficile pour toi. Tu as le droit de me haïr, c'est ton droit, légitime. De toute façon, je ne vois pas ce qu'on pourrait en dire. Je suis la seule responsable du gâchis que je vais provoquer, de ta souffrance à venir. Je regrette tellement de te faire souffrir. Tu le sais que je traverse une période difficile. Je ne t'ai jamais menti. Je t'ai toujours dit mes difficultés, mes peurs, mes souffrances. Je suis marquée par tout cela. Je n'arrive pas toujours à me positionner dans notre histoire. J'ai peur de me tromper. J'ai peur de te tromper. Tu sais, l'autre soir, cette soirée où je suis allée seule, j'ai croisé un homme, un homme que je connaissais dans le temps. On s'était perdus de vue. Normal, il voyage beaucoup, est toujours par monts et par vaux. J'aurais pu craquer pour lui. Ça m'a posé question. Les amies qui ont besoin de moi, que je dois soutenir. Le temps qui passe à grande vitesse. J'ai toujours été sincère avec toi même si je reconnais que je ne sais pas toujours très bien où j'en suis. Je t'ai vraiment aimé, ce n'est pas ça le problème, tu vois. Le problème c'est cette petite étincelle que j'ai pu avoir l'autre soir, pour un autre que toi. Ça m'a posé question. Je ne veux pas être malhonnête. De le voir lui, ça m'a fait voir que parfois tu es passif face à la vie. Tu attends trop de moi, parfois tout. Je voudrais tant que tu aies toi aussi des passions, des envies, pour toi, pas pour moi. Autre chose que ces occupations virtuelles sur ton ordi avec des gens que tu ne connais même pas. J'ai toujours l'impression de devoir tout porter sur mes épaules, de devoir toujours être le moteur de notre relation. Je ne crois pas que je pourrai l'être à jamais. J'ai besoin de fantaisie, tu vois, d'être surprise, séduite. Tu sais, ce qui est important pour moi, c'est d'être le plus honnête possible avec moi-même et avec les autres. J'essaie d'entendre tes attentes mais je ne vois que ton attente de moi, encore et toujours. Je ne peux pas, je ne peux plus y répondre. Je sais que tu vas souffrir et ça me fait mal mais je ne peux plus continuer comme cela. C'est un choix si douloureux pour moi mais un choix qui correspond à mes aspirations de vie. Voilà, je suis désolée et je te demande pardon. »
Les bras croisés sur le ventre, penché en avant, les larmes tombent une par une, comme un goutte à goutte inversé qui, au lieu de lui sauver la vie, le tuerait un peu plus à chaque seconde. Il ne comprend pas. Ça doit être une erreur, ce n'est pas possible. Il attrape son téléphone, l'appelle. Elle ne répond pas. Il laisse un message.
« Il faut qu'on se parle. C'est pas possible. Explique-moi. »
Il bafouille. Dans sa tête tout est clair, il pourrait tout lui dire, tout expliquer mais dès que les mots doivent sortir, il se sent incapable de les aligner. La douleur est de plus en plus intense. Il ouvre msn, Facebook, tous les moyens de communications dont il dispose mais en vain. Elle n'est nulle part. Elle ne lui répond pas. Elle ne veut pas lui répondre. Alors lui aussi il écrit. Il supplie, il demande qu'elle l'appelle. Il exige presque. Il a le droit après tout, le droit de celui qui est quitté de comprendre.
Rien à faire. Rien à dire. Les jours passent et se ressemblent, il se sent pire qu'une merde. La chanson de Brel lui revient en mémoire. Comme il aimerait n'être que l'ombre de son chien quand il n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa vie n'est qu'un échec, pire : une suite innombrable d'échecs. Il mérite bien ce qu'il lui arrive. Plus rien n'a d'importance. Il ne s'intéresse plus à rien, seule sa douleur le nourrit.
Un soir, il discute avec l'une de ses amies virtuelles, de « celles qu'il ne connaît même pas », comme elle dit. Elle se trompe, elle et lui, ils sont amis. Qu'importe qu'ils ne se soient jamais rencontrés en chair et en os, leurs conversations sont riches et leurs échanges lui font du bien. Ça lui fait du bien d'entendre que non, sa vie n'est pas foutue, que oui, il a du charme, que non, il n'est pas qu'une bulle vide sans aspirations.
Il a réfléchi et réfléchit encore aujourd'hui. Un homme immobile, il sait ce que c'est. Il l'a été, c'est vrai mais il ne l'est plus. Il se bouge, il va au concert, dans les festivals. Il rencontre des amis sur internet. Et alors ? Pourquoi ces amitiés-là ne seraient pas aussi nobles que celles faites à un concert, par exemple ? Il soupire. C'est ridicule. Tout cela n'est qu'artifice, bla-bla-bla pour ne pas se confronter à la réalité. Elle a préféré le blâmer, le critiquer plutôt que de se regarder elle en face. Elle dit qu'elle prend sa part de responsabilité mais en fait, à part dire et répéter qu'elle est perdue, indécise ou qu'elle souffre, qu'est-ce qu'elle remet en question ?
Il a toujours été sincère avec elle. Il n'a jamais triché. Il n'a pas cherché à faire le mec hyper cool qui salue tout le monde dans la rue ou qui passe trois heures à bisouiller quand il entre dans son café-QG. D'abord, il n'en a pas, de café-QG. Il ne sort pas en bande, il n'a pas tous ses week-ends de pris huit semaines à l'avance. Et alors ? Qu'est-ce que ça vient faire dans une histoire d'amour ? Est-ce que ça veut dire qu'elle veut un homme faire-valoir ? Qu'est-ce qu'elle préfère : un homme qui n'a qu'une passion, elle ou un homme qui la délaisse pour une autre passion ?
Petit à petit, il se met à la détester. Doucement, s'insinue en lui la haine, l'amertume de l'humiliation ressentie. L'injustice de la situation lui semble criante. A-t-il jamais, une seule fois, refusé de l'accompagner quelque part ? Ne l'a-t-il pas adorée chaque jour de leur relation ? Et tout à trac, sans prévenir, un mail de rupture. Cette façon-là aussi l'humilie. Même pas le courage de le lui dire en face. Et puis le pire, peut-être le plus dur, c'est cette soirée d'anniversaire. Pourquoi venir alors qu'on sait que c'est fini ? Ils avaient fait l'amour et c'était bien. Puis elle le quitte. Comme ça. Par mail.
Les rancœurs s'accumulent. Cette femme, il aurait voulu qu'elle soit la dernière. Elle ne le sera pas. Puisqu'être un homme bien ne sert qu'à ça, recevoir un mail de rupture négligemment envoyé, puisqu'il l'aime trop pour pouvoir se venger, alors ce sont les autres qui paieront. Il fera payer la facture aux autres. Tant pis si c'est injuste. Elle l'a humilié alors qu'il ne le méritait pas. Il humiliera de la même manière.
Lui, l'homme sage, posé et sensé se transforme en tout ce qu'il méprisait auparavant. Quand une femme sort par la porte, une autre entre par la fenêtre. Il essaie de ne pas se perdre. Ce n'est pas facile pour lui. Il faut être organisé quand on pratique ce genre de sport, ne pas se tromper dans les prénoms, dans les informations qu'on donne. A ceux qui lui font remarquer qu'il fait souffrir des femmes innocentes, il répond, amer : « Et moi, j'ai pas souffert ? Chacun son tour. »
Une de leur relation a sans doute vendu la mèche, raconté quelques détails, laissé tomber une anecdote car un jour, le jour où sa vie bascule à jamais, ce jour-là, elle laisse un commentaire sur son profil de réseau social. Il n'a pas réussi à la supprimer de ses « amis », il n'a pas réussi à l'effacer définitivement de sa vie. Elle ose. Elle commente une photo d'un concert où il est allé. Qu'est-ce qu'elle croit ? Qu'il a besoin d'elle pour aller au concert ?
Il se fend d'un commentaire aimable, un sourire sardonique aux lèvres. « Avise-toi de revenir... tu vas voir ce dont je suis capable... ah je suis un mou ? Un passif ? Un velléitaire peut-être ? Tiens, et pourquoi pas un attentiste, tant que tu y es ? Tu vas voir... J'en ai aussi du vocabulaire. »
Il continue à jongler avec ses éphémères conquêtes sans jamais satisfaire son plaisir. Toutes les femmes ont le même goût, celui de l'absence de son goût à elle, de ses parfums, des intonations de sa voix. Ces femmes ne sont rien. La seule, l'unique l'a quitté comme un malpropre. Elle a brisé ce lien puissant qu'il ressentait pour elle. Elle a tout saccagé, tout sali, tout gâché.
Un soir où il s'empêtre au milieu de conversations simultanées avec trois femmes différentes, il voit s'ouvrir une nouvelle fenêtre sur son ordinateur. Elle. Un frisson de dégoût acidifie sa salive. Il voudrait l'insulter, lui dire tout ce qu'il a sur le cœur mais il l'aime trop. Il se concentre sur les discussions qu'il a pu avoir avec les uns ou les autres. Cette rupture avec elle, ce n'est pas la première. Une fois déjà, elle a rompu. Quelques jours. Déjà elle doutait, elle se questionnait, elle disait ne pas trouver sa place. Il s'était accroché, avait bataillé, argumenté pour lui prouver qu'elle se trompait, qu'ils étaient fait l'un pour l'autre. Il avait ignoré les regards dubitatifs de ses amis, les : « elle te quitte, elle revient, elle ne sait pas ce qu'elle veut ta copine... question confiance ce n'est pas trop fiable, non ? » Qu'est-ce qu'il en a à faire ? Il l'aime, ne peuvent-ils pas le comprendre ? Il est prêt à tout pour la garder à jamais avec lui, pour lui. Il n'avait pas voulu les croire et pourtant ils avaient eu raison : elle était revenue, l'avait soi-disant aimé puis l'avait exclus de sa vie de quelques mots envoyés par mail.
Ce soir, la revoilà, via la messagerie instantanée... il laisse venir, ne ferme pas la conversation. Il l'écoute, lui répond. Il s'entend défendre son point de vue. Il s'entend lui dire posément des choses. C'est comme ça qu'elle dit : « Il faut poser les choses, les dire. C'est important de dire les choses. » Ouais, se dit-il, cynique, c'est surtout important de faire ce qu'on dit. Toi, tu causes, tu causes, mais tu ne mets pas toujours en pratique tes beaux discours. Moi je t'aime, pas besoin de me torturer avec des litanies de questions. Je t'aime, c'est simple. Avant la seconde rupture, il lui disait vraiment ce qu'il ressentait, ce qu'il pensait au plus profond de lui. Il se sentait en confiance avec elle. C'était fini. Il n'avait plus confiance en cette femme. Il l'écoute. Elle se confie, comme avant. Elle lui dit ses doutes, ses peurs... au final, pour lui, les mêmes réactions : peur de quoi ? doute sur qui ? Il lui dit qu'il l'a aimée telle qu'elle est, sans chercher à la changer et qu'au retour, ce n'est pas ce qu'elle a fait. Elle, c'est comme si elle avait voulu le transformer en son homme idéal, sa conception à elle d'homme idéal. Seulement voilà, elle a beau dire qu'elle sait bien que l'homme idéal n'existe pas, dans la réalité des faits, c'est ce qu'elle attend : son homme idéal et fatalement, il n'est pas équipé pour vu qu'il est un homme ordinaire. Un mec bien jusqu'à ces temps derniers, un mec bien mais un mec ordinaire.
Un soir elle l'appelle et lui avoue qu'elle s'ennuie, qu'il lui manque. "Ah je te manque ? Pense-t-il. Ben fallait pas partir... et surtout pas revenir. Tu me fais du mal. Chaque mot qui sort de ta bouche est une humiliation supplémentaire. Tu crois quoi ? Que je vais geler ma vie à l'instant où tu claques des doigts pour faire ci ou pour faire ça ? Tu me prends pour un pantin ? Une marionnette ? ". Les mots lui brûlent mais il les retient. Il ravale le peu de dignité qu'il lui reste et continue à discuter. Il l'aime toujours à en crever. Sauf que maintenant il ne peut plus lui faire confiance, sauf qu'il sait qu'elle est capable de le quitter comme ça, sur une impulsion, sauf qu'il a enfin vu son instabilité émotionnelle, son incapacité à se défaire de son passé, ce passé qui lui pourrit la vie même si elle nie, même si elle s'en défend, même si elle dit que non, non, non. Bla-bla-bla.
Il l'aime à en crever mais ne la supporte plus. Il l'aime mais sait que c'est sans espoir. Comment vivre un amour sereinement quand il grandit sur le sable ? Au moindre souffle tout s'écroule. Il ne peut pas accepter cela, juste l'idée de ne jamais pouvoir être sûr d'elle, de ne jamais vivre en confiance, de ne jamais savoir si un matin, en allumant son ordinateur, il ne va pas découvrir un autre email de rupture. L'idée de la perdre à tout jamais le désespère mais l'idée qu'elle en aime un autre le crucifie sur place.
Au détour d'une de ces conversations, elle lui propose une virée entre potes, « pas de confusion, rien qu'en amis ». Il dit oui. Il accepte.
Etrangement, il se sent mieux depuis que sa décision est prise. Une espèce de détachement l'envahit, comme s'il se regardait en train de faire les choses au lieu de juste les vivre. Ils font la tournée des grands ducs, partagent des fous rires comme jamais, se prennent la murge du siècle et fatalement, finissent par se remettre ensemble. Sauf qu'elle s'est remise avec lui mais pas lui. Lui, il fait tout pour qu'elle soit à jamais sienne. Plus jamais elle ne le quittera. Plus jamais.
Du jour où elle est revenue vers lui, il a tout préparé. Il s'est fabriquée une liste mentale de tout ce qu'il doit faire, de tout ce qu'il faut éviter.
Il faut éviter les témoins. Ce sera donc dans un lieu désert. Facile, comme elle habite à la campagne, ça fourmille de lieux déserts. Il fait la route régulièrement. Il y passe du temps, à traîner sur les petites routes à la recherche du lieu idéal. La semaine sans les enfants, il sort tous les soirs. Il entre et il sort de l'immeuble chaque soir, à des heures différentes, en faisant du bruit dans les escaliers, exprès. Il faut que ce bruit devienne une habitude, quelque chose de quotidien. Il faut que les voisins râlent en l'entendant passer, comme ça, « le » soir, ils l'entendront rentrer à l'heure qui lui conviendra à lui, ensuite il ressortira discrètement, en chaussettes. La voiture. Il ne faut pas qu'on reconnaisse sa voiture. C'est la seconde raison pour laquelle il se rend régulièrement sur son territoire à elle, tout autour du lieu qu'il a choisi. Si les gens ont l'habitude de le voir, ils ne le remarqueront plus. Son véhicule ne sera plus considéré comme une note discordante dans le paysage. Il se dit aussi qu'à cette heure-là, ils ne seront pas nombreux à regarder les voitures passer...
Tous les soirs, il l'appelle. Elle n'aime pas ça mais il déploie des trésors d'ingéniosité pour que ça passe. Très important. Tous les soirs il l'appelle sur son téléphone portable. Le coup de fil qu'il passera ce soir-là sera comme tous les autres, l'appel d'un homme amoureux qui souhaite la bonne nuit à son aimée...
Quand il rentrera, ce sera au cœur de la nuit. Il se garera sur la partie la plus déserte du parking. Quatre heures du matin, heure idéale, heure dépeuplée.
Il a tout prévu, tout préparé. Il faut que ça passe pour un accident. Il ne veut plus la perdre ni qu'elle en choisisse un autre. Jour après jour, il s'astreint à respecter le programme qu'il s'est fixé.
Un soir comme les autres, il l'appelle, tard, comme chaque soir, vers vingt-deux heures. Elle répond de mauvaise grâce. Elle n'a pas trop le choix, en définitive, il a su doser les reproches et les pardons. Il a su instauré entre eux une relation de sujétion : elle lui est redevable puisqu'elle l'a fait souffrir. Elle vient juste de rentrer du club de danse qu'elle fréquente. Il abrège en lui coupant la parole : « Je te coupe parce que je me les pèle dehors, là. Je voulais te faire une surprise et te rejoindre chez toi à l'improviste mais non seulement je me suis paumé et en plus j'ai un pneu crevé. Tu peux venir me chercher ?
- Oui, bien sûr... mais t'es où ? » Elle laisse échapper un soupçon de soupir d'agacement. Il sent bien que ça l'énerve, que ça la contrarie.
« Tu vois la petite fabrique abandonnée pas loin après le petit pont ?
- Oui, je vois.
- C'est là. Fais vite, ça caille ce soir. »
Il raccroche le téléphone. Il passe calmement deux paires de gants : la première paire, ce sont des gants chirurgicaux puis par-dessus, des gants de soie noire, tout neufs pour éviter ce que les experts à la télé appellent des « transferts ». Depuis plusieurs semaines, il regarde toutes les séries policières, toutes les émissions sur les faits divers pour se documenter. Il sait qu'il n'est pas à l'abri d'une erreur. Il le sait mais rien ne peut l'arrêter. Vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête lui est insupportable. Il ne veut plus qu'elle le quitte, plus jamais.
Il a trouvé un cric dans une casse-auto, là-bas, très loin. Il a payé en liquide, n'a laissé ni nom ni adresse. Il avait même laissé la voiture bien plus loin pour s'en retourner à pied. Laisser le moins de traces possible. Les témoins, c'est dangereux.
Il l'attend sans fumer. Une cendre qui tombe, un peu de salive, un mégot révélateur, trop dangereux. Il s'est placé à un endroit stratégique. C'est important, il ne devra pas bouger le corps. Il a donc tout prévu. Elle arrive, gare sa voiture derrière la sienne. Lui est devant, un peu plus loin dans la lumière des phares. Il reste immobile, calme, serein, le cric caché dans son dos. Quand elle s'approche en souriant, de son petit sourire mi-fragile, mi-confiant, il lui assène un violent coup sur le visage, de toutes ses forces. Elle s'écroule. Il frappe encore une fois sur le corps inerte en hurlant toute la souffrance qu'il a vécue, tous les reproches qu'il a à lui faire. « C'est de ta faute si on ne peut pas être heureux. Fallait pas revenir... »
Il s'arrête. Il ne doit pas trop la frapper. Ça doit passer pour une attaque improvisée. S'il frappe trop, ça fera crime passionnel et ça, il ne le veut pas. Elle ne mérite pas qu'il bousille sa vie pour elle. Demain on la trouvera là, gisant dans son sang. Il aura enlevé l'autoradio, pris la carte bleue, le chéquier, les bijoux. On croira qu'elle sera rentrée tard, qu'elle aura crevée et que par malheur, une personne mal intentionnée aura profité de l'occasion. Un triste fait divers.
Pour l'instant, il a besoin de quelques minutes pour retrouver son calme. Apaisé, il se sent apaisé, le sentiment du devoir accompli. Cette justice que personne n'aurait pu lui rendre, surtout pas elle, il vient de se la donner. Plus jamais elle ne le quittera, plus jamais elle ne lui fera mal. Il déplace la voiture de son aimée de façon à ce que le corps se retrouve juste à côté de la roue arrière dont il dégonfle le pneu. Ça va prendre du temps.
Dans la nuit éclairée par les phares des deux voitures, il vérifie qu'il n'a rien oublié. Un regard circulaire sur la scène le lui confirme. Sa check-list mentale est complète. Alors il s'assoit par terre près d'elle, immobiles tous deux, enfin posés, enfin en paix. Il la regarde et se souvient. Il voudrait tant lui prendre la main, la caresser doucement comme pour calmer une douleur fugace mais il ne peut pas se le permettre. A voix basse, à voix très basse, il lui parle. Il lui doit une explication. C'est normal. Il faut qu'elle comprenne. Cette fois-ci, elle ne l'interrompra pas, elle n'aura pas quelque chose d'autre à faire, elle sera toute à lui, rien qu'à lui. « Si tu savais comme ça m'a fait mal, ce jour-là... j'étais pourtant si heureux en rentrant du travail... »

By Ma Cocotte
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