S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

Le revoilà, le type. Réglé comme une horloge, celui là. Toujours à l'ouverture du magasin, des fois il attend derrière la porte. A mon âge, je ne me tracasse plus de dépasser l'horaire de quelques minutes pour finir ma chicorée. Ma femme m'engueule un peu, mais ça passe. De toute façon, elle aime bien prendre son temps aussi, elle. Ça doit être l'âge. Quarante et un an de magasin aussi surement. Quarante et un an. On en vu défiler des clients sur ce temps. Des couples se faire et se défaire. Des enfants grandir, des disputes, des mensonges, des trahisons,...
Lui c'est un nouveau. Je suppose qu'il a racheté la baraque de la vieille là. Elle est morte voilà plusieurs mois, et depuis la maison était à vendre. Apparemment, ça n'a pas été simple de la fourguer. Le panneau est resté là, sur la pelouse jaunissant progressivement des lustres. Plus personne à l'entretien, et le gazon devient affreux, c'est sûr. Je suis passé une fois devant chez eux. On dirait bien qu'ils ont installés des arrosages automatiques. Avant j'aurais maugréé, un truc de paresseux. Mais maintenant, avec mes os qui coincent et mes articulations qui couinent, je ne dis plus rien. J'ai même fait installer des volets automatisés. Pratique. Ils sont programmés, et je n'ai plus à m'en soucier. Bonne chose de faite.
Ce type a l'air sympa, pas celui qui se prend la tête. Plutôt à l'aise dans ses baskets comme disent les jeunes. Il porte des pantalons de jean, et des chemises plutôt classiques, mais pas de tenues très apprêtées. J'imagine qu'il ne bosse pas dans un bureau. Il doit être journaliste ou ce genre de métier où on ne bosse pas vraiment. Ils passent leur temps à se promener les journalistes. On a vu assez, Lucie et moi quand ils ont défilés après l'incendie du magasin. Il y a encore une trace, peut être la seule qui subsiste, un morceau de la cheminée en marbre du salon manquant. Un coin arraché quand l'énorme poutre en chêne est tombée dessus. Quand...
Je sais que je ne devrais plus y penser après toutes ces années, mais il me manque toujours. Je n'ai pas voulu qu'on remplace cette cheminée. On aurait pu, mais... Ça m'aurait donné l'impression de le perdre une seconde fois. L'effacer complètement de nos vies. Lucie ne comprenait pas au début. Puis elle s'y est pliée. Elle aurait voulu déménager, laisser ça derrière nous. Recommencer, ailleurs. Mais j'aurai eu l'impression de le nier. De faire comme s'il n'avait jamais existé. Paul. Paul, sur son tricycle, fendant l'air dans les allées du magasin. Paul, quatre ans et demi pour toujours. Paul, comme un pantin désarticulé, broyé sous la poutre. Le feu, pris trop vite, sans qu'on s'en aperçoive. Paul, mis à dormir dans le salon, parce que c'était la pièce la plus fraiche. Alors que dans sa chambre, peut être... La fumée piquant les narines, acre. Les yeux brouillés, et Paul qui pleure. Paul qui hurle maintenant. Le grand craquement, puis quelques secondes d'un silence total. Du moins, c'est ce qu'il me semble. Enfin, un long cri. Inhumain. A s'en déchirer les tympans. C'est d'elle qu'il sort, moi je ne peux pas crier. Paul, pantin désarticulé, Paul, gargouillis de chair sanguinolente, Paul, bouche et yeux grands ouverts, dans le vide. Paul....
Le pire c'est après. Perdre un enfant c'est aussi devoir affronter les gens démunis de mots. Ceux qui croient bien dire, bien faire. Ceux qui ne savent que faire plus mal. C'est voir les autres enfants grandir, s'amuser, rire. Le rire de Paul résonne encore en moi, comme enfermé dans une boite à musique. Il ne résonne plus que là. L'enterrement. Lucie, démolie, vieillie, usée. Je ne l'avais jamais vu comme ça, ma Lucie, ma douce lumière. Éteinte.
Il ne se passe pas un jour depuis sans que j'y pense. Pas un seul jour depuis trente huit ans. Paul serait un adulte, il aurait peut être une femme, des gosses. Un peu comme le type. Ils doivent avoir le même âge. Je ne crois pas qu'il ait des gosses, je n'ai pas vu de jouets sur la pelouse. De toute manière, il vient toujours tout seul. Même elle ne l'accompagne jamais. Ça lui fait peut être du bien d'être seul. Avec Lucie, on a eu une période comme ça. On ne pouvait plus être ensemble. Si elle était dans le magasin, j'allais dans la réserve. Si elle sortait faire une course, je commençais à respirer. Même le soir, si j'allumais la télé, elle prenait un bouquin.
Comme si elle ne pouvait plus supporter qu'on fasse des choses ensemble. Pareil. Faut dire que j'étais un peu comme ça aussi. Même frôler sa peau me semblait impossible. On est restés des semaines sans faire l'amour. De temps en temps, pour sauver les apparences du couple, je la prenais, comme ça vite, sans envie réelle, mécanique. Cinq à dix minutes à me laisser aller et venir en elle, cinq à dix minutes à penser à autre chose. Et puis me coucher à côté de son corps déjà presque tiède de sommeil, et laisser venir la longue nuit. La longue nuit peuplée de Paul.
Et puis un jour, elle m'a montré son ventre, et il était légèrement bombé. Émouvant. Dés ce jour, on est redevenus nous. Je l'ai protégée, câlinée, aimée plus que jamais. Son ventre grossissait autant que notre amour renaissant. Je crois qu'on a explosé de bonheur quand Virginie est née. Ça avait toujours été décidé, deux gosses que nous étions quand nous nous sommes mariés, de prénommer nos enfants virginie et Paul.Une espèce de romantisme à deux balles. Mais c'était dit, ça a été fait. Pour nous c'était évident qu'il y aurait un garçon et une fille. Il ne pouvait pas en être autrement. On était plein de cette certitude qu'ont les gens plein d'avenir. Tout était à faire, c'est pour ça qu'on planifiait tout. Même l'imprévisible. Lucie, ma femme, ma vie. Je suis content de toujours tenir sa main, après tout ce temps.
Voilà qu'il pose ses courses sur le tapis. Rien que du basique, de l'ordinaire. Sauf le savon, probablement le plus cher que j'ai ici. Sa femme. Je ne l'ai vu que de loin, jolie ombre derrière les hydrangeas. Elle avait un chapeau, des cheveux s'échappaient, châtain. Elle est plutôt grande, ni fine ni grosse. Entre les deux. Elle regardait juste les fleurs, je crois qu'elle devait écouter de la musique sur un baladeur, parce que sa tête oscillait doucement, comme quand on se laisse emporter par une chanson. Je crois bien qu'elle est belle. Mais avec ma vue qui baisse, et la distance...
« C'est bon ? Rien oublié ? »
« Je ne crois pas, non... Merci »
Il me sourit, tristement. Un sourire las. Les gens qui s'installent aussi rapidement quelque part, c'est souvent qu'ils fuient quelque chose. J'espère que ça s'arrangera, pour lui. Pour elle aussi. La vie est déjà bien dégueulasse assez comme ça. Il a l'air d'un brave type au fond. Je ne me trompe que rarement sur les gens. A force de côtoyer le genre humain toute la sainte journée, on finit par avoir une sorte de sonar à gens déréglés. Repérer les individus qui pourraient poser problème. Les louches, les interlopes, les dangereux.
Il traine un peu des pieds en s'éloignant. Pourtant il doit être à peine quadra. Je donnerai mon magasin, et tout le reste pour retrouver mes quarante balais. Savoir de nouveau dérouler un pas élastique, ventre plat, et maxillaires carrées, efficaces. Mordre dans un steak, avec mes dents à moi. Serrer Lucie, la faire valser entre mes bras, puis la porter jusqu'à la chambre, et faire l'amour avec elle des heures. Jouer au foot avec les petits de Virginie, sans être essoufflé...
Il monte dans sa voiture. Une grosse américaine, plutôt pas courante ici. Il m'étonne ce gars, de conduire un truc aussi gris. Je l'aurai bien vu dans un vieux break. Ou une française défraichie. Celle-ci a l'air flambant neuf. Je n'y connais rien en bagnoles, mais elle doit couter un max. Ça ne cadre pas tellement avec les courses qu'il vient de faire. Curieux. Peut être un coup de folie dans une vie raisonnable ? En tous cas, c'est de la belle mécanique. Qui doit être confortable. Je me verrai bien emmener Lucie, elle qui a toujours aimé rouler. Pas pour aller quelque part, non... juste rouler pour le plaisir de partir, de voir les arbres et les maisons défiler, de regarder le ciel changer, fenêtre ouverte, vent cinglant le visage. Dans ces moments là, je sais qu'elle est vraiment heureuse, ma Lucie. Son visage serein n'affiche plus que la vie animale qui coule en elle. Et j'aime ça.

Sand
Illustration de Jim O'Connell trouvée ici.
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Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...
moi, j'étais sur le nuage avec toi, ...
je l'aime pas tellement. mais du coup...
ah mais je crois que beaucoup d'abste...