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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Hydrangéas

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Ça doit être des hydrangeas. En tous cas c'est joli; des grosses fleurs nébuleuses, blanches comme du lait, sur des feuilles vert tendre, en gros buissons. Je ne sais pas le nom des fleurs, juste si c'est joli ou pas. Et là, ça me plaît. Elles sont un peu incongrues ces fleurs, trop énormes sur des branches graciles. Comme si à tout moment, le poids à supporter pouvait les briser. Mais elles tiennent, pleines, rondes, braves. Ce ne sont pas de ces fleurs qui vous séduisent par leurs parfums. Un hydrangea ça ne sent rien. Ou pas grand-chose. C'est juste leur difficile équilibre qui me fascine.

Le quartier est tel qu'on pouvait l'imaginer. Juste ce qu'il nous fallait : pas de questions, des gazons proprets devant des maisons aux rideaux souvent fermés. Et les hydrangeas. Pas vraiment joli, mais clean. Hospitalier au sens clinique. Des propriétaires sans doute heureux d'un bien pour lequel ils ne comptaient pas les heures de boulot. Des gens qu'on ne fait finalement que croiser. A la première visite avec l'agent immobilier, on l'avait pressenti. Un phénomène celui là... Je l'ai vu arriver vers nous, comme un automate mal réglé, dans un costume trop grand pour lui. Sa calvitie naissante, sa chemise mal repassée, signe d'un certain laisser aller, ne laissait rien présager de la poigne énergique que j'eus à subir, et ensuite au verbiage incessant dont il nous a gratifiés. J'ai cru, vraiment cru qu'il ne s'arrêterait jamais, et dans la voiture, tout en démarrant, j'avais encore l'impression de l'entendre.

« Vous verrez, c'est calme. Parfait pour élever des enfants... Mais vous êtes encore tous jeunes bien sûr... Vous comptez avoir des enfants, n'est ce pas ? Voici le tableau électrique, il a été refait entièrement à neuf... »

Le bail était signé le lendemain, et nous nous installions dans la quinzaine. Le strict minimum. Quelques meubles conservés on ne sait pourquoi. Pour l'essentiel, il y a eu un ballet incessant de camionnettes de livraison, de déballages au cutter, et des montagnes enchevêtrées de cartons et plastiques sur les trottoirs. Du neuf. Des tas de meubles choisis méthodiquement, sur catalogue, commandés par téléphone. Limiter les déplacements. Limiter les entrées au monde. Limiter les questions.


Rien ne fut compliqué à mettre en place. Mis à part la cuisine, à équiper, qui nous imposa une équipe complète de monteurs pendant deux jours, certains éléments techniques semblant poser problème. Deux jours pendant lesquels nous fûmes des fantômes dans notre propre maison, marchant sur des œufs, invisibles aux ouvriers. Je descendais doucement les escaliers, et trouvais déjà un gars râblé, de la sueur perlant sur sa lèvre supérieure, une poche à outils descendue sur les hanches, s'escrimant à visser une porte, la maintenant dans un angle précis, la concentration plissant son front. Deux jours. Et puis nous fûmes chez nous.

Les voisins ne se sont pas montrés plus curieux qu'ailleurs. Une voisine nous a invité à boire un apéritif, un soir... Mais tout cela est resté tellement vague que je n'ai pas même eu à refuser. Du moins pas franchement. Ça m'arrange. Ça nous arrange. Les gens ont toujours des questions. Même pas malintentionnées, souvent maladroites. Je dois lui éviter ça. Elle...

La tête entre les mains. Je la regarde encore en biais. Ne pas lui montrer que je l'observe. De petites rides lui ont poussé au coin des yeux. Entre ses doigts, écheveaux de cheveux châtains. Elle soupire presque silencieusement. Mais je la connais. Un bref sursaut, sa poitrine qui se soulève un brin, ses épaules qui s'arrondissent comme prêtes à supporter un fardeau bien trop pesant. Je connais ces minutes. Elle est épuisée, prête à renoncer. Elle ne me demandera pourtant aucune aide. Pas son genre. Elle préfère rester dans son coin, imposer le moins possible aux autres. En faisant ça elle m'exclut, mais qu'en sait-elle ?

Alors je me lève. La cuisine est vide sans elle. Tout est vide sans elle. Une forme de trou noir qui aspire tout sur son passage. La machine à café émet un drôle de bruit. Je devrai penser à la faire réparer avant qu'elle ne nous explose entre les mains. Je m'étais fait la même réflexion au sujet de la machine à laver. Je comptais sur elle pour l'avoir remarqué. Noté le roulement comme empêché. Quelque chose ne tournait pas rond. Je pensais qu'elle ferait comme elle en avait l'habitude. Gérer. Parer au problème. Appeler le réparateur, convenir d'un rendez vous. L'attendre en trépignant. Puis m'annoncer le soir la bonne ou moins bonne nouvelle : réparation sans trop de conséquences ou changement de machine obligatoire.

Sauf que rien de tout ça ne s'est produit. Un jour je suis rentré, elle était à genoux dans une mare de flotte savonneuse. Epongeant tant bien que mal, dépassée. Son regard.... Vide. Inexpressif. Elle m'a fait peur. Je l'ai soulevée tant bien que mal, passant mes mains sous ses aisselles, la forçant à se mettre debout, puis à marcher jusqu'au salon, l'entrée. Là, je lui ai passé un manteau autour des épaules, et nous sommes sortis. Ce n'est que dehors, sur le trottoir lavé de pluie jaune, qu'elle a prononcé un mot, plutôt une phrase :
« Je suis désolée ».

Désolée. Elle n'a que ce mot à la bouche. J'ai envie de la gifler quand elle le murmure, le soir, dans notre lit, qu'elle fait suivre de « je ne peux pas ». J'ai envie de griffer cette belle innocence. De déchirer ces paquets d'insultes cotonneuses qu'elle me lance sans y penser. Depuis combien de temps n'avons-nous pas fait l'amour ? Je me contenterais même de la baiser, pourvu qu'elle veuille. J'éviterai ses lèvres, sa bouche, je me concentrerai sur son con, sur ses seins à la rigueur. Je la foutrai longuement, doucement. Je me déchargerai en elle, elle fermerait les yeux, serait un peu absente .... Alors contractant mes fesses, cherchant au plus loin de mes reins l'impulsion, je la baiserai. A mort. Finissant par jouir en elle, un peu honteux de l'avoir utilisée, soulagé. Je rêve parfois de l'attraper, de guider sa tête, ses lèvres jusqu'à ma bite, et la forcer.
Elle en aurait plein la bouche de ces « désolée » et de ses « je ne peux pas ».

Elle continue. Elle ressasse. Et moi je n'en peux plus. La quitter ? Je ne peux pas... Le café finit par couler, lentement, mais ... La tasse ne sera pas remplie à fond. Faudrait décalcariser. Ca aussi, ca fait partie des choses auxquelles elle ne pense plus. Avant je savais qu'elle n'aurait jamais laissé passer ça. A la limite de la maniaquerie, mais je crois que c'est une des raisons qui ont fait que je l'ai aimée si fort. Aussi. Ce côté extrêmement sure d'elle, cette impression de dominer son petit monde. Une reine.

Le café, fortement amer coule dans ma gorge, me brûle un peu. Je l'aimais sucré. Avant. Je ne le supporte plus que comme ça. J'ai bu trop des ces cafés lavasses trop sucrés. Ca m'en a dégouté, à tout jamais. Comme je ne supporte plus la lumière des néons. Je n'ai fait installer que des ampoules « lumière naturelle » à la maison. Je ne supporte plus le blanc, non plus. Notre chambre est taupe, la salle de bain est chocolat, la cuisine est anthracite et prune... Aucune pièce n'est entièrement blanche. Les couleurs sont suffisamment sourdes pour ne pas êtres agressives, mais elles sont là.

J'entends des pas en haut. Précipités. La porte de la salle de bain, qui grince un peu... Un choc sourd... Elle a du se cogner. Plus rien, puis après quelques minutes semblant peser des heures, la chasse d'eau. Elle ne me dira rien, bien sûr, mais elle est encore malade. Les médicaments prescrits, loin de lui faire du bien, semblent la marquer... Ou lors peut être qu'elle ne les prend pas... peut être qu'en fait ces crises de nausées ne sont pas une réalité... qu'elle force, utilise ses doigts, pour rendre... Elle a toujours eu ce quelque chose des animaux rétifs, prompts à ruer dans les brancards, même quand tout indique que c'est le bon chemin. La voie à suivre. Elle déteste se sentir obligée. Pour l'amener à faire quelque chose, il vaut mieux lui laisser dans l'idée que c'est d'elle que ça vient. Le désir, l'impulsion...

Mon café est presque froid. Je le finis, puis j'irai voir. A quatre-vingt dix pour cent de chances, elle me dira qu'il ne lui faut rien, que tout baigne. C'est comme si elle ne supportait plus que je puisse l'aider qu'une quelconque façon. Je renonce, finalement. A quoi bon encore se faire rabrouer, dans le meilleur des cas elle me repoussera gentiment, et je ne m'en sentirais que plus seul. Tant pis... je vais boire un autre café...

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Sand

Commentaires
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Ouch !
Apophtegme 15-03-2011 12:56:56

C'est très beau. La nostalgie du passé, le rappel perpétuel du fragile équilibre qu'est la vie, la force de l'inertie... C'est très beau.
MissMadame Zan' 16-03-2011 14:48:50

Comme nous le disions avec Minorite_, ce billet est tel qu'il nous est tout simplement impossible de commenter. Tout particulièrement après le com' d'Apophtegme...
(Et comme il n'y a pas de bouton "j'aime" derrière lequel se cacher...)

Merci de nous avoir permis de faire une si jolie lecture, Sand.
sand 17-03-2011 10:49:06

merci à vous d'essayer de commenter, je sais que ce n'est pas facile (et merci à ceux qui ont lu, mais sont restés silencieux... le plus important c'est ça: être lu )
baci 18-03-2011 00:18:04

moi je n'aime pas trop les hydrangées parce qu'elles imitent d'autres fleurs, l'air de rien...

et je n'aime pas trop non plus qu'il pense être fier et fidèle alors qu'il est juste lâche et culpabilisateur...

et je n'aime pas non plus pas savoir ce qu'elle faisait dans la salle de bain...

(mais j'ai aimé lire par contre. en vrai.)
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