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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Hydrangeas (3)

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Décidément, je passe trop de temps dans cette cuisine. Mais c'est tentant. D'ici, je vois tout ce qui se passe dans la rue sans qu'ils ne me devinent. Au départ, je n'aimais pas ca. Je me prends au jeu. J'ai dû être une des premières à savoir que les Marchand se séparaient. Et sûrement aussi qu'il avait une autre en fond de tiroir. Elle venait, pas discrète dans son gros 4x4, le voir. La rumeur courait que c'était son avocate. Sauf que moi des avocates qui apportent des Tupperware et embrassent leur client à pleine bouche, je n'en connais pas des masses. Évidemment je n'ai rien dit. Pas mes oignons. Je l'ai bien observé leur petit manège... c'est après que j'ai su que la femme était toujours mariée. Que le 4x4, c'était un cadeau du mari... et là, j'ai vu les implications dallastiques de la chose... alors, j'ai guetté... Un peu de médisance derrière un store, ça n'a jamais tué personne.

Pour ce qu'on vous sert du fait divers dans les journaux, j'en avais un potentiel devant chez moi, je n'allais pas me gêner. Observer les retours aléatoires, les disputes sur le pas de la porte, les baisers entre gens qui ne devraient théoriquement pas s'embrasser. C'est comme ca que j'ai su avant tout le monde des tas de trucs. Sans même en parler, mais... C'est devenu une drogue. Observer tout ce petit monde dérouler des partitions parfaites puis dévoiler petit à petit un jeu autre. Trouble. Des oignons.

Exactement comme ça, les gens sont multicouches si on gratte un peu. D'ailleurs, la pimbêche cul serré trois maisons plus loin, pour le coup elle est vraiment multicouches elle. Vu le nombre de berlines allemandes et de ronronnantes françaises en stationnement régulier, j'imagine que les draps sont souvent changés. Le genre de fille à coucher à tout-va sous ses dehors de reine de glace. Faire la conversation, on dirait que c'est trop pour elle. J'ai tenté, comme avec tous les nouveaux je le fais, proposer un apéro, discuter un brin. Et rien. Déjà deux ans qu'elle est là, et c'est à peine si elle me dit bonjour. J'ai abandonné. J'imagine que gérer ses rendez vous cul l'empêche d'avoir une vie sociale. D'ailleurs je me demande si ce ne serait pas ça sa vie sociale. Son boulot. Sociologue du cul, poliment.

Y aurait rien d'étonnant, on en voit tellement des trucs bizarres... elle n'a pas de gosse. Pas de mari... et ces hommes qui défilent... Je suppose qu'elle est pute. Du moins, je n'ai pas de meilleure explication

Tiens, ma sœur a oublié son écharpe. Faudra que je la rappelle, encore. A croire qu'elle pense que je n'ai que ça à faire trainer derrière elle et ramasser ses affaires comme quand on avait 15 ans. Hier soir elle et moi on a beaucoup trop bu. Les verres tout poisseux de margarita sur l'évier, pas rincés, et les petites flaques autour... On a beaucoup ri, mais beaucoup bu aussi. Monter, dans la salle de bains: il doit me rester quelques doliprane. Mon pied bute contre ma chaussure, en plein milieu du couloir. Les escaliers craquent un peu, comme toujours. Bonheur des vieilles maisons. La porte, et mon reflet dans la glace. Mes yeux sont légèrement injectés de rouge, comme ceux de cette clocharde tuméfiée à l'entrée du supermarché quand je vais chercher mes packs de lait et mes serviettes hygiéniques. Utilitaires. Je déteste flâner, alors les courses c'est à l'essentiel et basta. Et je déteste quand elle me fait ce regard par en dessous, rouge douloureux, qu'elle m'implore sans un mot. Tout en m'emmerdant de toutes les forces qui lui restent. Je le sais. Je le sens. Je ressemble à cette clocharde pouilleuse là.

Moi qui déteste perdre le contrôle. Moi qui ai toujours prêté tant d'attention à mon physique. Mon outil de travail. Bien longtemps qu'il ne fonctionne plus. Licenciée. Claquement de doigts. Attendre 18 mois pour faire bonne mesure, mais jetée. 18 mois après l'accident qui m'a laissée pissant dans une bassine et la gueule en vrac. Mickey Rourke et moi, on aurait pu être frère et sœur. En tous cas, je me suis accrochée. J'ai envoyé paître les médecins qui me disaient « vous ne marcherez plus ». Je marche. Je me suis accrochée, comme une dingue. J'ai mordu les lèvres jusqu'au sang, et j'ai forcé mon corps à oublier, réapprendre, refaire, revalider les compétences. Tous ces mois je pensais : « Si je ne marche plus, je ne pourrai plus bosser ». Sans savoir qu'en fait la circonstance la plus grave pour eux, c'était cet énorme lardage courant de mon œil droit à la commissure de ma bouche. Déformant tout sourire, faisant de mon visage une ombre de ce qu'il avait été.

« Vous ne pouvez plus être en contact avec la clientèle, vous comprenez ? » Sous entendu, j'effraie le bon peuple. Je fais s'évanouir les femmes enceintes et hurler les pré-pubères. Je ne comprenais pas au début, et puis je m'y suis faite. A force. L'indemnité confortable versée pour mon départ suffit à solder les traites du pavillon, et bien géré, elle devrait me permettre de tenir jusqu'à ma vraie retraite. Je pensais ne pas supporter... Les petits faits divers de mes voisins assurent l'essentiel de mon divertissement. Et quand j'ai vraiment un gros coup de mou, quand ça va mal, y a ma sœur.

Elle devine. Saleté de sixième sens à la con. Elle débarque avec selon les cas plus ou moins désespérés, ou désespérants, du vin ou du gin. Voire de la tequila comme hier. Elle déboule, dans ma cuisine. Elle ne dit pas un mot, elle s'active. Bec pincé, plus oiseau de proie que femme. Couper les citrons, mesurer le sucre, pester à la recherche du blender, puis tintinnabuler les mains pleine de glaçons, les jeter dans de grands verres, servir les Margarita bien tassées, avec un paquet de chips au fromage, et c'est seulement là qu'elle consent à ouvrir la bouche et à lâcher un « comment tu vas » qui ne laisse pas d'autre choix que d'être sincère et de tout déballer.

Comme hier soir. Hier soir, ça n'allait pas fort. Faudrait vraiment que ça cesse de ne pas aller fort, parce que ma peau en prend un coup. Couperose, boutons, elle marque. J'ai l'impression d'avoir une nouvelle ride à chaque soirée sororale. Et merde... La bouteille de sirop pour la toux qui éclate dans le lavabo. Ça colle en plus, avec toutes les saloperies qu'ils foutent dedans. Redescendre et aller chercher de quoi nettoyer ça. Dégraissant senteur lavande. Un truc apaisant, laissez moi rire. C'est chiant à nettoyer et évidemment, un bout de verre se plante dans mon pouce. Achevez moi bordel! La main en sang, mon armoire se répand lentement dans le lavabo, au rythme des boites que j'écarte... Ou sont ces foutus sparadraps ? Un bout entre les dents, rincer mon pouce, et puis appliquer comme je peux le sparadrap. Avec un mickey dessus. Ma sœur. C'est elle qui me les a ramenés un lendemain de soirée... Glissante. Avec belle entaille du gras de la main en cadeau bonus. Elle aurait pu prendre n'importe quelle sorte, mais non... Des mickeys. Sûrement parce quelle sait bien que dès que je vais avoir les yeux posés dessus, je vais me marrer

Gagné. Je me marre, les mains humectées de sirop et de nettoyant lavande. Un grand fou rire débile venant du ventre. Les gens me prendraient pour une folle, s'ils me voyaient. Folle. La folie. L'approcher de trop près que pour encore en avoir peur. En essayant de remettre un peu d'ordre et de propre dans le chaos, je ne peux pas m'empêcher de penser à elle. Elle, surtout, quoique lui fait partie de l'équation. Nouveaux. Jeunes. Du moins par rapport à moi. Pas de gosses, on dirait. Ont débarqué presque à l'improviste, ils n'ont fait qu'une seule visite avec l'agent immobilier (ce sale obsédé qui me reluque les seins dés qu'il peut), et dix jours ou quasi plus tard, ils étaient là.

J'ai tenté une incursion. Vite repoussée. Mais je n'ai pas insisté. Elle me met mal à l'aise. Il y a quelque chose de... Je ne sais pas vraiment comment dire ? De fêlé, en elle ? Un truc que l'on ressent, qui force à s'éloigner. Ou à pleurer comme une madeleine sur son seuil. En tous cas rien de très sain. Lui a juste l'air d'un type normal, peut être un peu perturbé par cette grande bringue, mais... Pas plus dérangé qu'un autre. De cette fenêtre, je vois leur pelouse, devant. Elle y est justement. Avec un couteau, ou un truc du genre. Je ne vois pas bien d'ici, mais un éclat métallique au soleil, un objet que l'on imagine tranchant. Elle est immobile, devant les hydrangeas.

Puis d'un coup, elle attrape une branche, et ... Coupure nette, presque coléreuse. La grosse fleur tombe mollement au sol. D'autres suivent. Je m'attends à ce qu'elle les ramasse. Mais non... Elle prend une grande respiration, et puis très calmement, elle les piétine. Comme on foulerait du raisin.

 

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by sand

 

Commentaires
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Rolanda Bibine 15-04-2011 17:48:54

J'aime les nouvelles qui se suivent et se complètent !! .... et du coup, j'ai relu les deux premiers chapitres d'Hydrangeas pour y chercher où l'on retrouvait la narratrice de ce dernier volet !
Encore ! Encore !!

(en haut à gauche, rechercher, Hydrangeas)
Fleurs
milllie 18-04-2011 15:50:02

Finir de relire ce texte et me dire que je voudrais tourner les pages du livres et avancer dans l'histoire.

( malgré la relecture je ne sais pas qui parles mais j'aime toujours autant )
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