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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Jud

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Finalement ça n'avait pas été si difficile. Pas tant que ça. Sortir, "couvre-toi-bien-mets-ton-manteau", s'extraire de cette gangue et aller voir dehors, "et-ôte-moi-cette-mèche-de-devant-tes-yeux-on-ne-sait-pas-ce-que-tu-regardes".
Souffler un peu, pour la forme, pour rester dans ce code de non-conversation qui existe entre eux. Entre elle et les gens. Le souffle est devenu son mode d'expression le plus usité. Il existe des multitudes de façon de communiquer, rien qu'avec le souffle. Le long, terminé presque comme un sifflement, qui dénote l'agacement. Celui qui commence comme un envol, une inspiration, puis s'écroule, toutes ailes rabattues, le découragement. La succession de petits souffles, l'excitation, comme découvrir les cadeaux au matin de Noël.

Ça fait longtemps qu'il n'y a plus eu de matins de Noël, songe t elle, en tournant la clé.Trois fois. Un tour à droite, revenir, à droite, revenir, et encore à droite. Puis, ouf, tourner la clé jusqu'à tordre son poignet, jusqu'à l'extrême limite des tendons. Elle aimerait parfois entendre le craquement qui dirait: "Voilà. Tu y es arrivée. C'est déchiré. Cassé. En mille morceaux, en miettes". Elle ne pleurerait pas, elle n'aurait pas mal. Elle serait parvenue au bout d'au moins une chose dans son existence, même si en soi arriver à se déchirer le tendon à force de tourner une clé est un but minable. Elle le sait bien.

Dans la rue, tout est calme. Au sol passent des ombres triangulaires, elle évite un morceau de chewing gum rose grisé, puis un nouveau pas de côté pour éviter une déjection. Avancer le regard constamment par terre possède quelques avantages. Elle repère tout. Les accidents de parcours, les risques de chute, les merdes qui traînent. Elle, ça ne lui arrivera pas. La petite honte quand une odeur suspecte flaire, s'échappe. Les regards inquisiteurs, et enfin la découverte de la coupable, sournoisement lovée entre les stries de la semelle d'une bottine, autour du talon aiguille, montant comme à l'assaut d'un pic inaccessible, débordant sur les côtés d'une ballerine en cuir. Les solutions pour s'en débarrasser rapidement, tout à la honte de s'être laissé avoir, berner, par cette salissure de trottoir, par cet affront canin. Frotter dans l'herbe, comme un patineur qui aurait oublié d'avancer. Le ridicule des choses. Le ridicule des gens.

Une gigantesque force, qui ne lui laisse même plus la force de rire. Si elle commençait à rire, alors elle ne pourrait plus s'arrêter. Elle rirait aux arbres, aux immeubles, aux macadam, aux brushing violets, aux caniches, aux mocassins à glands, aux costards trop serrés, aux "bien-sûr-je-t'appelle-demain". Elle exploserait à force, elle finirait par vomir les propos insipides, les robots ménagers en inox, les fausses révolutions de ceux qui n'aspirent qu'à retrouver leur canapé, et un animateur de télé à la syntaxe et au vocabulaire approximatifs. Pour pouvoir s'en moquer. Pour être un peu au dessus. Sans se rendre compte que ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas derrière des caméras qu'ils ne sont pas eux même risibles. Fats. Vains.

Elle aimerait bien être photographe. Elle se dit qu'à ça elle pourrait être bonne. Des clichés de ces choses là, de ces gens là. En noir et blanc. Parfois elle "voit" les photos dans sa tête. Exactement l'angle, la position. Son cerveau se met en position capture, et quand le moment est parfait, elle cligne des yeux, et l'image se fige et s'imprime, se colle quelque part dans un coin de sa tête, classée, répertoriée. Elle n'aura plus qu'à y associer certains mots (clochard, dame en chignon, sac de marque, main tendue), pour retrouver le cliché exact. L'homme par terre, tendant la main, le regard bleu derrière la crasse, et la femme. Son expression à la fois étonnée et offusquée, comme si leurs mondes n'avaient pas pu se télescoper comme ça, sur un trottoir anonyme. Son expression de refus aussi, presque d'horreur, et toute la bassesse de la nature humaine qui s'est reflétée dans son regard. Rien ne la protégeait plus d'elle même, ni le maquillage étudié, ni le parfum onéreux, ni les escarpins et le tailleur. Toutes ses façades se sont envolées, à ce moment là. Il ne restait plus rien qu'un peu de graisse et quelques os. Et la peur affreuse, suintante, puante. La peur d'appartenir à un genre commun. A être de la même espèce que ce reliquat de société.

Si elle avait pu prendre cette photo, à cet instant précis,, on aurait vu tout ça. Et aussi que des deux personnages, ce n'est pas celui qui était assis qui ne se tenait pas debout. C'est cette femme, flageolante sur ses talons, barrée de ses certitudes, c'est elle qui était à genoux. Vaincue.

Mais il ne faut plus penser à tout ça. Un appareil ça coûte cher, et de toutes façons elle entend déjà la réponse si elle osait parler de cette envie là: "encore-une-de-tes-lubies-encore-un-truc-que-tu-vas-commencer-sans-jamais-le-finir"). C'est fou ça quand même. On la pousse, on lui dit "bouge-toi-tu-dois-faire-quelque-chose" et quand elle avance une idée, ce n'est jamais la bonne. Toujours à contretemps. Elle aimerait parfois hurler, leur crier dessus. Taper du poing. Cogner les murs. Les cogner eux. Voir le sang couler de narines gonflées, ça la soulagerait beaucoup. Les traînées commençant à noircir et la petite tâche de la coagulation, la croûte qui resterait quelques jours et qui lui rappellerait le plaisir pris. L'impulsion du poing, du bras, non de toute l'épaule, de tout le corps. La détente merveilleuse, mécanique et fluide. La perfection de l'action conjuguée des messages nerveux, des muscles, tendons, pour aboutir à une action parfaite. Son poing sur sa gueule. Son poing comme un point final. "Je-ne-vais-jamais-au-bout-des-choses?-et-bien-la-voilà-ma-finale-a-moi-elle-te-plait?"
Le trottoir a changé sous ses pieds. Plus propre, comme plus poli. Comme l'extrême politesse de ce monsieur qui lui ouvrira la porte dans quelques minutes. La moquette vert anis, assez courte moelleuse, mais pas trop. Le confort est permis, mais dans certaines limites tout de même.
"Asseyez vous, mademoiselle. "
Il ne demande pas comment elle va. Il connaît la réponse. Il dit juste :

"Je vous écoute."

La neige c'est un grand paradoxe.

C'est blanc et pur. Et puis un peu de passage. Un peu de vie qui passe. Et les gens la grisent. L'anthracitent. Elle devient collante. Terrienne. Alors il ne reste plus que le souvenir du saccage. Les pas qui crissent.

Comme du rimmel qui aurait coulé sur une joue. Qu'on ne prendrait pas la peine d'effacer. La trace de ce qui a été.

La neige garde la mémoire de tout. Elle en fait des trainées noirâtres. Des boues nostalgiques. Elle se dit tout ça en marchant dans la ville noircie déjà par le soir. Le froid pique son nez et ses joues. Elle sort les mains de son manteau, les offre au vent lisse. Finalement, ça n'a pas été si difficile. Saisir la main qu'on lui a tendue. Réprimer le frisson qui l'a parcourue au contact de la paume tiédie de chaleur, ne pas prêter attention à l'humidité molle de cette paume, de cette main. A l'humidité molle de cet humain au bout de la main. Répugnant. Mais il faut en passer par là. Deux fois par semaine, c'est ce qu'on lui a dit. C'est la condition. Sinon...

Et bien sinon, elle ne sait pas vraiment. Mais au ton qu'ils ont employé, à son regard moche à elle, à son rictus contrit à lui, elle s'est doutée qu'il valait mieux accepter ce marché là sans chercher à en savoir plus. Un instinct comme ça. De conservation peut être. Si c'est la condition, alors soit. Sortir, fermer la porte avec précaution, une vingtaine de minutes de trajet, et puis la main molle. S'asseoir. Ouvrir la bouche et en laisser échapper des sons. Des vrais, formés avec application. Des sons qui se suivent, dans un ordre logique apparent, des sons ordonnés, bien serrés en rangs par deux. Si elle était joueuse de tennis, les sons seraient des balles. Quelquefois longues et décrivant une ellipse, parfois courtes et percutantes jusqu'à en arriver à la balle ultime, l'ace. Le son qui résumerait tout. Par malchance, les aces ne se produisent pas à tous les coups, même quand on le veut très fort. Il y a toujours une ligne traitresse pour se dérober au dernier moment, une ponctuation manquante, un son ouvert.
Si elle était...

-"Hey toi, t'as pas une clope?"

Des yeux gris la scrutent. Sa silhouette fine, ses épaules un peu saillantes, son menton pointu. Tout chez elle est angulaire. Judith. Jud. Elle préfère qu'on l'appelle Jud. Ni trop fille, ni garçon. Et surtout, Jud ce n'est pas les gateaux au miel, les réunions de famille, les endimanchements.

-"Je fume pas, désolée".

Pas un sourire. Le "désolée" est juste un réflexe, une vieille politesse enfouie et mécanique. Elle n'est absolument pas désolée. Pas le moins du monde.

-"Une petite pièce alors?"

Elle résiste à l'envie de lui dire que oui, des pièces elle en a plein sa poche, qu'elle en est presque pleine à craquer, mais quoi ? Quand bien même elle lui en donnerait une, qu'est ce que ça changerait à sa vie à lui? Il la tiendrait dans sa main, un moment. Puis elle irait en rejoindre d'autres. Quand elles seraient assez nombreuses, il se paierait une bière. Pour finir la journée. A 21 h, il rejoindrait le centre d'hébergement. Il planquerait ses chaussures sous son oreiller. Son sac pesant entre le mur et lui. Ses rares papiers précieux (carte d'identité, vieux ticket de cinéma, photo cornée d'une femme et d'un bébé) dans son slip. Et ce serait une nuit de plus parmi les autres, les haleines avinées et les ronflements, les puces et les pous, la crasse et la peur. Quelques heures à se poser sans vraiment se reposer. Puis repartir au matin froid encore, les mains crispées sur le sac en toile usée, et errer. Encore.

Elle se tait. Et lui glisse dans la main deux pièces de deux euros. Au moins, il pourra s'offrir un bonus à sa bière. Peut être un truc à manger. Ça ne va pas changer quoi que ce soit. Mais au moins, elle aura servi à remplir.

Il ne la remercie pas. De toutes façons elle est déjà repartie, pressant le pas. Ses cuisses sont douloureuses de froid à travers le jeans, et elle est presque sûre que quand elle se déshabillera tout à l'heure pour prendre une douche, elles seront rouges. Ça la fait avancer plus vite. Presque en nage alors qu'elle meurt de froid, elle atteint enfin la porte. Tourne, tourne, et tourne encore avant d'ouvrir. Monte presque quatre à quatre les escaliers. Clape derrière elle la porte de la salle de bain . Tire le loquet. Ouvre la vanne. Et ôte toutes ses fringues à la vitesse grand V. L'eau chaude au contact de la peau glacée la picote à lui en faire mal. Sauf qu'elle aime ça.
Elle aime avoir mal, un peu.

Elle prolonge.

-"Judith!!!! Ju-dith!!! "

Une voix aiguë crie son prénom, d'en bas. Détache les syllabes, comme s'ils s'agissait de deux choses absolument dégoutantes et qui ne méritent pas plus qu'un bout de lèvres pour exister. Faire semblant de ne rien entendre, et pousser la radio interne au maximum. Jud répertorie, classe, fait des recherches, photographie les éléments de sa journée. Elle se met en mode veille. Elle protège son disque dur en faisant des opérations de maintenance. Elle repousse les virus, les Chevaux de Troie, en se coupant de l'extérieur. Pas d'accès, pas d'intrusion possible. Pas moyen de la pirater.

Jud, en circuit fermé, l'eau remplissant ses oreilles, est bien.

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By Sand

Commentaires
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Fan anonyme 26-01-2010 16:07:18

C'est toujours aussi plaisant à lire... On ne sait pas toujours ou tu nous entraînes, mais ce suspens ou se croisent la curiosité et l'effroi me tiens en haleine jusqu'au bout. J'adore !
ouèèèèèèèèèèèèèèèèèèèè
sand 26-01-2010 17:12:28

j'adore avoir un fan anonyme.
J'adore le concept d'avoir un fan anonyme.
J'adore l'idée du concept d'avoir un fan anonyme.

J'adore quand on fait des comms sur mes textes avec plein de smileys.
Zan 26-01-2010 17:46:09

huhuhuhu sand est bargeuh !

mais bon dieu d'ours quel texte ! j'adore !
en tant que fan non anonyme...
j'peux quand même ?
sand 26-01-2010 19:36:13

YES YOU CAN.

Rolanda Bibine 27-01-2010 11:26:13

Mais où tu nous emmènes encore ? dans quel obscure recoin de ton toi ?? C'est un très beau texte Sand

(La vache, tu as un fan anonyme !!! respect !)
sand 01-02-2010 09:20:00

Merci rolanda


D'où l'avantage d'être ronde tu peux cacher plein de coins
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