Le blog dont on ne dit pas le nom
Première partie ici.

Maintenant, elle y va sans réfléchir. Encore avant, elle marquait d'une croix sur le calendrier, être sûre de ne pas oublier, elle précisait l'heure, pourtant toujours la même, entourée en noir. Ovalisée l'heure. Jud aime bien que les choses soient ainsi réglées, même si en l'occurrence faire ça ne lui plait pas vraiment. Avec les températures qui s'adoucissent, la moiteur de la paume de l'homme ne s'arrange pas. Ça et puis cette odeur qui se marque sur sa peau. Des qu'elle sort de son cabinet, la première chose qu'elle fait est de se diriger à travers la salle d'attente encombrées de pieds de toutes sortes et de jambes en couples parfois fâchés. Curieux comme parfois les pieds, les chaussures, la façon qu'à la jambe droite de faire la gueule à la gauche, les orteils obstinément aux antipodes, ou au contraire serrés, solidaires, indissociables peuvent être plus parlants qu'un visage, qu'une voix. Pas se laisser distraire. Foncer aux toilettes et ouvrir en grand les vannes. Le visage blême qu'elle ne remarque pas dans le miroir, laver. Le bouton poussoir du savon liquide. Actionné trois fois. L'eau coulant sur ses mains, la mousse qui envahit son derme, sature ses pores. Une odeur doucereuse de chèvrefeuille enrubanne ses doigts. Pas top, mais mieux que son odeur à lui. Elle sait bien qu'elle est surement la seule à la sentir, cette sueur triste sur sa paume, au bout de la pulpe de ses doigts. Mais elle est incapable de rationaliser, il faut s'en débarrasser au plus vite. Elle ne prend même pas la peine de mettre l'eau chaude.
Vous savez parfois j'ai l'impression d'être étrangère à moi. Une sorte de lac gelé. Je glisse en surface. Ça brille, ca miroite. Ca aveugle même un peu. Juste assez.
Elle n'arrive pas à croire que ses mots là sont sortis. Qu'ils se sont ordonnés comme ça pour retransmettre exactement l'impression diffuse qui se colle à elle, à ses os, qui tambourine comme un leitmotiv depuis des... Des mois? Des années? Des siècles?
Alors les gens s'approchent. Ils tentent. Et je réponds. Je prends sur moi pour qu'ils ne voient que ce qui scintille. Ils s'en contentent la plupart du temps.
Elle frotte, et frotte encore. Ses doigts sont tout écorchés au bout. Des petites peaux mortes tout autour des ongles courts. Pas rongés, juste courts, limés, pour éviter la tentation de les enfoncer dans des chairs molles. Juste une goutte ou deux de sang qui perleraient. Et la douleur. Vivante.
Les gens n'aiment pas se compliquer l'existence. Ils ont déjà beaucoup à faire avec eux. Je les vois, près de moi, ne sachant sur quel pied danser. Alors je remonte le coin de mes lèvres, je plisse un peu les yeux, je grimace. A l'intérieur, je suis des rivières.
Jud ferme le robinet. Releve la tête, et par inadvertance croise son autre dans le miroir. Celle là a des yeux de chat, verts intense. Le lait de la peau, le bombé macaron des lèvres. Elle a l'air normale. Elle a l'air. Mais si Jud fait attention, elle est là. Les yeux cernés, sombres. Les joues creusées. Combien de nuits à déchirer le monde. Combien de nuits à déchirer l'enfance et les rêves. Elle ne reste pas longtemps, mais cette vision fugitive s'imprime dans cerveau. Photographiée. Et Jud la reverra encore et encore.
J'aimerai que quelqu'un me prenne la main et me dise que tout va bien. J'aimerai sentir que quelqu'un comprend, même un peu, même superficiellement. J'aimerai pouvoir dire à quel point je suis fatiguée de cette Autre. Je suis vampirisée.
Ranger ses affaires dans son sac. Carnet de notes, stylo, mouchoirs en papier. Jud vérifie que tout est là, même si elle n'a même pas entrouvert son sac. Peur de perdre, ces choses pourtant remplacables et communes. On ne peut même pas dire qu'elle y soit attachée d'une manière ou d'une autre. Ce sont juste des choses, mais qui construisent son monde. Sortir, vent frais, heure tiédie, les pas élastiques, bientôt à destination. Et puis... Non. Finalement, Jud change d'avis.
Et en même temps, je n'ai pas envie de la laisser. Quand je lui dis que tout est fini, que je ne veux plus d'elle alors elle ne dit rien. Un long moment. Puis au moment où je ne m'y attend pas, elle surgit. Elle vomit tout ce qu'elle ne peut plus contenir, elle décompense. Elle s'immisce entre moi et moi, je n'arrive plus à la contrôler. Elle sanglote, elle suffoque, et je me sens si seule. Angoissée.
Les arbres la regardent de haut quand elle passe. Machinalement pousse une pierre du bout de la basket. Elle vole un peu plus loin, puis butée s'arrête contre une souche. Ça craque, ça siffle, ça murmure, ça bruisse. Le soleil jaunit. D'une sale nuance menaçante.
J'ai essayé de lui lâcher la main une fois. Complétement. Elle n'a plus donné de nouvelles un temps. J'avais installé tout ce que je pouvais comme contreforts. J'avais barricadé la porte. Posé plusieurs loquets. Trois. Une chaîne de sécurité. Je m'étais entourée de coussins, de choses roses et douces. J'étais anesthésiée.
Curieux comme alors que l'on marche, on peut remarquer certains détails propres à vous hypnotiser. Une coccinelle à l'affût d'un puceron, sur un feuille de rosier. Une petite bête capable de patienter immobile jusqu'à son heure. Tapie. Attentive.
Et j'en ai eu marre. Alors j'ai tout fait sauter. Chainettes, verrous, porte. Elle est revenue. J'étais contente de la revoir et j'avais peur aussi. De ce qu'elle allait bien pouvoir me faire pour se venger. Comme je l'avais mise dehors. Tous les jours j'ai tremblé. Mais elle me disait: Tiens toi plus tranquille.
Jud choisit bien son endroit. L'endroit où se poser, réfléchir un peu. Un banc là, un peu à l'écart. Quelques canards patauds se précipitent sur des miettes de pain lancées par un gosse aux joues rondes. Il prend un malin plaisir à en jetter de minuscules entre deux d'entre eux, les plus gros, qui immanquablement se disputent à grands coups de becs le ridicule trophée.
Elle ne faisait plus rien. Elle se contentait juste d'être là. De temps en temps, elle me murmurait des choses à l'oreille. Elle racontait les peaux meurtries, la saveur salée des larmes, le rougeoiement de l'eau, les tissus éponges remplis de sueurs. Et je l'écoutais. J'essayais de me dire que tout ça n'était pas réel.
Assise, carnet sur les genoux. Elle écrit. Et les mots s'entrelacent et s'entrechoquent. Son poignet commence à lui faire mal. Elle n'a jamais dessiné tant d'arabesques, jamais convoqué tant de mots. Tout ceux qu'elle aurait voulu dire et qui restaient fermés. Verrouillés. Maintenant ils coulent de son stylo, comme un torrent. Ils ne vont plus s'arrêter.
Mais c'était réel. Quand j'ai vu ma mère au pied de l'escalier, sa jambe tordue dans un angle bizarre. Quand j'ai eu les phalanges brisées d'avoir tapé dans les murs. Quand j'ai lu la douleur et la tristesse de me voir dans les yeux des gens qui auraient dû être heureux et ne voyaient plus en moi qu'une source inextinguible de souffrance.
Jud, soudain s'arrête d'écrire. Elle a fini. Point final. Elle pose le carnet. Cueille une rose, la porte à ses narines, hume son parfum sucré et vaguement écœurant. La glisse entre les pages. Le sac est bien aligné, parallèle au carnet. Le stylo en parfaite diagonale. C'est joli et doux. Jud avance. Ça fait des clapotis tout autour de ses chevilles. Puis de ses genoux. S'enroule autour de ses hanches l'eau glacée. Jud avance. Les seins, les épaules. Un trou d'eau. De vagues roulis. Elle se laisse aller. A pic.
Mademoiselle, je suis désolé. Nous avons fait et refait tous les tests. Le diagnostic est confirmé. Vous souffrez d'une tumeur au cerveau. Elle est inopérable.

By Sand
Image trouvée ici.
| Commentaires |
|
|
|
|
Salut Lili, Bienvenue ici !
La politique du renouvellement perpet...
Hello
Merci. - Je suis tombée sur ton blog...
asics - LYCY20100827 Successful peopl...
asics - LYCY20100827 Successful peopl...
asics - LYCY20100827 Successful peopl...
asics - LYCY20100827 Successful peopl...
asics - LYCY20100827 Successful peopl...
asics - LYCY20100827 Successful peopl...