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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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L'amour f(l)ou

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Maintenant que tant d'années ont fui devant nous, que le temps a laissé sa marque puis s'en est allé comme les mortes-eaux en décrue, que ma peau moins lisse, ton regard moins acide rendent les choses plus floues...


Avant que les plus jolies images ne finissent de fâner...
Avant d'abdiquer devant ma mémoire défaillante, vacillante...
J'ai eu cette envie de prendre la plume. Ou plutôt, de m'attaquer à ce clavier qui me nargue, qui me dit que je suis à tout jamais d'une autre époque. Aujourd'hui, les échanges sont numériques. Plus personne ne prend le temps, langue tirée, de former de beaux jambages qui seront autant de preuves d'amour que les mots que contiennent la lettre. Je ne sais combien je t'en ai écrit... Des dizaines, des centaines peut être... Parce que ton sourire à lui seul aurait pu contenir dix mille mots. Je t'ai aimée, mon dieu comme je t'ai aimée.


Je te revois, dansante, légère, ce premier jour. Mes yeux se sont posés sur toi, et ne t'ont plus jamais quitté. Ta peau presque transparente, les veines de ton front comme des dentelles arachnéennes, ta bouche.


J'aimerai pouvoir raconter précisément ce qui s'est passé. Démontrer quasi scientifiquement, disséquer ce phénomène qui m'a attaché à toi instantanément. C'est impossible. Tu es apparue, et je t'ai aimée. Intégralement. C'est comme ça.


Il suffisait que tu apparaisses pour que tout mes mondes s'écroulent. Je préparais mes mots, mes phrases, pesait chaque adjectif, et d'un coup je n'étais plus qu'un brouillon informe, un pisse copie bas de gamme, tant j'étais vain et stupide. Quelque chose en moi, gouverné par toi. Un regard, un cil frémissant, une joue satinée, et je n'étais plus que tremblements.


C'est à peine si j'y ai cru, quand après une douzaine de tentatives toutes avortées par ma timidité, j'ai enfin réussi à te parler et que tu n'as pas ri. De l'air le plus sérieux du monde, tu m'as dit que oui, tu voulais bien, à l'occasion, aller boire un chocolat. J'imaginais déjà la mousse sur le revers de ta lèvre supérieure, et mon doigt comme une esquisse l'ôtant... nos yeux noyés et nos mains nouées.


J'imaginais d'autres rendez vous, des matinées d'hiver serrés l'un contre l'autre,à se promener dans ce jardin du Luxembourg que tu aimais tant. Des langueurs d'été, quand un simple souffle sur ta peau ivre de chaleur aurait suffi à te faire frissonner de plaisir.


J'en ai conté, des dizaines et des dizaines, dans les lettres que je t'ai écrit. De ces moments parfaits qui n'auraient appartenu qu'a nous. J'ai refait le monde à la source de toi.
Les mots, j'ai toujours su. Jouer avec, je crois que c'est ce que j'ai préféré au monde. A part toi. Je t'en ai livré des milliers, le coeur battant.


Et maintenant, je te regarde. Tu as un freesia accroché à ton décolleté. Ce parfum qui me transporte, et qui es tellement toi. Un très fin foulard de soie autour du cou, inutile... Les traces bleues qu'il tendait à dissimuler sont évanouies. La lumière déclinant te caresse encore l'avant bras, l'épaule.


Je t'aurais eue à moi, pendant toutes ces années. Quarante ans, c'est long et c'est si peu. J'ai été tellement heureux à tes côtés. Pouvoir te raconter toutes mes journées, assis près de toi, en paix.


Je n'ai jamais regretté. Pas une seconde. Que tu sois là aurait mérité tous les sacrifices. Je n'ai plus vu mes amis, pour être le plus possible à toi. Je nous ai créé un nid, un cocon.


Seulement mon amour, je sais que ma mémoire est immanquablement condamnée, que le temps et les choses ne seront plus bientôt pour moi qu'un borborigme infâme. Je préfère encore à cet effacement de données progressif programmer la fin moi même. Il fallait juste que je te raconte, toi.


Quand la police trouvera cette lettre, j'aurai fermé les yeux sur ce monde.
Mais mes derniers mots n'auront été que des mots d'amour pour toi.

C'est après quatre jours sans voir sortir le vieil homme que les voisins ont appelé la police. Quand ils ont réussi à pénétrer dans le salon, ils l'ont trouvé dans son fauteuil. Une tache cramoisie sur la tempe. Mort. A coté de lui, un squelette féminin, un freesia se flétrissant sur la poitrine. L'identification a révélé son identité: une jeune fille disparue il y a quarante ans. Ses amies se souviennent qu'un jeune homme lui avait donné rendez vous pour boire un chocolat. Elle n'y est pas allée.

 

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By Sand

Photo trouvée ici.

Commentaires
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Spleen sans idéal 16-03-2010 01:01:57

comme quoi, le manque de chocolat est nocif pour la santé
sand 16-03-2010 12:12:11

exactly (je fais secretement partie du lobby prochocolat. Belge of course)
Zan 16-03-2010 01:19:01

il est horriblement beau ce texte
Zan 16-03-2010 10:21:11

comme dit un ami proche, il est bleauque...
sand 16-03-2010 12:13:15


Belam 16-03-2010 10:56:42

En fait Sand, c'est aussi le dexter de l'écriture...
sand 16-03-2010 12:12:33

I kiffe the compliment
  Manu 16-03-2010 11:08:28

Euh, ton texte est très troublant, et finalement la photo va bien avec parce qu'il m'a mis en situation, nausée directe. Mais c'est quoi ? Un cancer du poumon ?
Zan 16-03-2010 11:15:08

un détail d'amour en cage ^^
c'est justement parce que c'était très organique que cette photo a été choisie.
et aussi pour la symbolique du nom qui prend toute son ampleur là.
sand 16-03-2010 12:14:27

Merci Manu...
J'aime les textes un peu borderline...
C'est comme ça. J'en discutais justement hier: je sais pas faire du Disney. Je fais juste du moi
Rolanda Bibine 16-03-2010 19:45:56

Les textes à chute sont mes préférés ! J'aime être surprise, ne pas m'attendre à une fin précise.
Il y a bien de l'amour quand on séquestre
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sand est membre de Voldemag depuis le Mercredi, 25 Février 2009.

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