Il m'a fallu trouver du courage pour oser demander ses mots à Ulrich.
Et je suis ravie de l'avoir fait parce que comme toujours
c'est autre chose...

Malgré tout, une intense lumière nimbe l'espace, faisant naître ici et là quelques objets : ici un vase d'une éclatante blancheur, là le flacon vert d'un ancien breuvage ; vous vous retournez et vous vous retrouvez devant le mur aux grimaces, mur de masques aux sourires figés pour l'éternité, carnaval muet de vos peurs ou de vos délires. Et puis, il y a cette commode, vieux meuble fragile, sur lequel sont posés plusieurs pots dont l'un d'entre eux est rempli de pinceaux. Toutes sortes de pinceaux, de différentes tailles, formes, poils, des gros, des fins, des petits, des à poils synthétiques et des à blaireau ou à crins de cheval... Un royaume de poils, tous plus hirsutes les uns que les autres, raides comme la mort lorsqu'ils sont au repos, souples comme le roseau dès qu'il s'agit de donner la vie sur une toile. A côté de ce pot, il y a les pigments, les liants, les solvants... Cette explosion de couleurs dans un si petit espace vous font cligner les yeux à chaque fois. Vous avez envie de les toucher ces couleurs, mais un autre grognement suspend le vol de votre main dans l'air. Penaud, vous portez alors votre regard sur la grande silhouette qui ne vous parle que par borborygmes depuis votre entrée. Elle regarde le début de tableau qu'elle a devant elle, les bras croisés, un morceau de fusain dans une main. Juste à côté de lui, il y a des tableaux encadrés ou non qui sèchent dans leur coin, attendant quelques heureux preneurs. Ceux-là vous pouvez les toucher, les contempler ; ils sont finis, ils ne lui appartiennent plus. Il vient justement d'en terminer un : une scène de cirque avec Arlequin en Monsieur Loyal, grimé de blanc et le plastron multicolore. Quelle histoire me racontes-tu ? Que fais-tu là, petit Arlequin, perdu au milieu d'une comedia dell'arte dont on ne saisit pas d'emblée le sens ? Le tableau sent encore la gouache fraîche, les aspérités de la peinture se devinent au regard, donnant à l'oeuvre une épaisseur toute symbolique. Dans un coin de votre tête, vous chassez la docte voix qui vous rappelle les quelques cours sur l'histoire de l'art. Présentement, vous n'avez que faire de la texture de l'oeuvre, vous vous enivrez des couleurs et de l'odeur et entamez avec Arlequin un dialogue muet sur l'amour, le rire, la fête et la perte de soi. Après ce voyage imaginaire de quelques minutes, vous aimez vous vautrer dans le sofa à demi éventré et dans ce silence de cathédrale, contempler son dos dont les contours se brouillent de plus en plus à la vive clarté de cette lumière. Vous portez votre main en casquette, chassez les larmes de l'autre, clignez plusieurs fois les yeux. Un fantôme de votre vie vient de disparaître.
Vous êtes assis dans ce sofa déglingué qui demain rejoindra le cimetière des objets trop utilisés. On devine encore dans l'air les quelques senteurs d'une peinture ; le mur des grimaces a disparu, laissant paraître un mur rouge brun dégueulasse ; mon vieux cheval à bascule traîne dans un coin sous un drap sale, je me suis battu pour qu'on le garde ; Arlequin a été vendu, il y a des années mais j'entends encore sa voix rieuse qui se moque de l'adulte trop sérieux que je suis devenu mais c'est sans compter sur les pinceaux, sentinelles de mon passé. Je les sors de temps en temps et dans un demi-sourire, j'entends encore ce grognement : "Sacré bleu, hein ?"

Ulrich
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