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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Le pharmacien sur le pont

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Je les vois défiler, les uns après les autres. Tous différents, avec leurs problèmes différents, venant chercher une solution unique : des médicaments. Moi, de l'autre côté du comptoir, je les écoute avant de m'efforcer de tout oublier. Je les écoute, mais surtout, je leur donne ce qu'ils sont venus chercher.

Anxiolytique, antidépresseurs, hypnotiques, sédatifs, neuroleptiques... l'éventail est large. A chaque trouble, sa solution. C'est scientifique. Dépression : Défaut de sérotonine : On prescrit un inhibiteur de la recapture de sérotonine. Voyez comme c'est simple, quand on ne considère les sentiments que comme des sommes d'atomes.

Ceux qui me disent cyniques sont les mêmes que ceux qui me félicitaient lorsque je faisais ces études qui m'ont rendu ainsi. « Bravo, bravo ! Quel courage ! Tu auras un bel avenir ! ». Ils trouvent ignoble de calculer le malheur avec des concentrations de molécules, mais ils ne se gênent pas pour estimer mon bonheur à la mesure de mes revenus.

« Tu auras un bel avenir...» Dieu qu'il était beau, mon avenir. Et qu'il est laid, mon présent.

Le temps qu'ils passent à m'envier, je le passe à les jalouser. Eux, qui ne savent pas.

Je suis dépressif. Je le sais, je connais la maladie, j'en connais les symptômes. J'en connais les remèdes aussi. Seulement...

Seulement ce qui m'a entrainé dans cet état, c'est ce qui m'entoure : cette officine minable, ces patients qui vous déversent leurs malheurs sur la gueule sans se demander si vous voulez les entendre, ces récits de vies ratées à chaque seconde, cette blouse inutile que je porte par prétention, ces boites, ces milliers de boites dont j'ai fait un métier.

Alors que faire ? Ce qui me donne la nausée ne saurait me soigner ? J'ai essayé, vainement. On appelle ça l'ironie du sort.

Ça allait à peu près avant l'accident. Je vivais comme un robot, métro-boulot-dodo. J'agissais comme un zombie, chaque geste était automatique, aucune réflexion ne les guidait. Pas étonnant que ce soit arrivé.

Biperydis et Bipreterax, ça se ressemble tellement. Mais allez expliquer ça à une veuve. Essayez de vous faire pardonner le malaise au volant qui a suivi la prise du médicament. Allez parler dyslexie à une femme qui a perdu son mari parce que vous avez confondu son anti-nauséeux et un antihypertenseur.

Ne vous inquiétez pas pour moi, je n'ai pas eu à fournir ces explications. Personne ne m'a rien demandé. Officiellement, ce n'est qu'une voiture de plus dans un platane. Mais moi je sais. Et je me tais.

Comme j'aimerais n'avoir pas de conscience.

Comme j'aimerais qu'elle change de pharmacie. Qu'elle ne vienne pas me voir moi, pour me demander des conseils pour son bébé à naître.

 

Je délivre des antidépresseurs sans pouvoir soigner mon mal-être.

Je suis comme ces prêtres qui n'ont personne à qui se confesser.

 

Le paradoxe du pharmacien.

 

La nuit, je fais ce rêve, de la veuve sur un pont. Robe pourpre et cheveux noirs de jais, le visage grave. Elle ne sourit pas. Elle avance, lentement, sait où elle va. Elle a l'élégance, la gravité et la grâce de ceux qui connaissent la vie, en ont découvert un sens, et méprisent les insectes rampants à qui ce sens échappe.

Ce rêve, il ne me sert à rien, il m'encombre. Il me tourmente comme une mouche qui tourne autour de votre visage. Il est là, et ne semble ne servir qu'à faire sentir qu'il est là. J'imagine que c'est ma croix. Un fardeau trop lourd pour moi.

Alors ce soir, j'irai là-bas, sur le pont, et je me saoulerai de poudres et de drogues variées. Je me ferai exploser le foie, faute de me crever le cœur.

J'irai là-bas, sur le pont, là où on voit le soleil se coucher, et je me coucherai avec lui. Ce soir j'irai sur le pont, suspendu au-dessus du fleuve, au-dessus du temps, et je me pencherai pour en retrouver le cours.

Et je la verrai, dans sa robe pourpre, elle me sourira pas.

 

Elle me toisera, lâchera:

« Vous êtes le pharmacien, c'est ça ? »

« Oui. C'est moi. J'ai tué votre mari»

Et elle me rira au nez, me crachant au visage avant de s'en aller.

« Mais je le sais ça, pauvre merde. »

 

 

Je suis sur le pont. Elle y était.

Elle m'a souri.

« Vous êtes le pharmacien, c'est ça ? »

« Oui. C'est moi. Je...Je.... »

« C'est un beau métier. »

« Oui, c'est un beau métier ».

 

C'est un beau soir pour mourir.

Voyons si demain ne sera pas plus beau encore.

 

Minorite_
Illustration by àFeuVif

Commentaires
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Henri 23-05-2011 12:04:13

J'aurais aimé avoir l'idée de ce personnage... vraiment.
Rolanda Bibine 23-05-2011 16:20:30

Et moi j'ai aimé lire cette histoire !
Zan 23-05-2011 23:27:14

je l'aime vraiment cette histoire. vraiment. je ne m'en lasse pas.
  La Sauterelle 24-05-2011 01:57:29

Oh la belle lecture qui te prend aux tripes! Voyons si demain...
baci 27-05-2011 00:05:23

je kiffe grave
merci a lot
  Princesse Sarah 27-05-2011 12:19:15

Triste paradoxe.
C'est beau. Il n'y a pas d'autres mots. Un texte fort, poignant.
Et quand on y réfléchit, si réaliste...
Pharmacie, etc.
Duracelle_ 23-06-2011 13:52:01

Troublant de te voir dévoiler quelques parcelles de ton être ...
xyohmx 06-08-2011 10:03:52

Je ne te connais pas. Je t'ai lu. Je te remercie d'avoir partagé.

Dans le vertige de ton texte se trouve la beauté. Tu finiras par trouver la direction.

Ce n'est pas marcher à reculons, fuir en avant, faire un pas de retrait, la direction est intérieure.

La vie, ça s'explique pas. Ça se vit.

Paix à toi! (Oui ça sonne lyrique alors que ça se veut simple ;-) )
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