
Madeleine n'avait jamais vu son salon sous cet angle. Normalement, son fauteuil trône dos à la fenêtre pour recevoir la lumière du jour quand elle bouquine. Elle a ses petites habitudes, Madeleine. À son âge, elle prend soin de tout, un petit peu chaque jour. Elle met des patins pour ne pas salir son beau parquet ciré par l'aide ménagère. Aujourd'hui, c'est différent. « Elle » est revenue. Surmontant sa terreur et malgré les ans qui l'ont rapetissée, transformant la tigresse qu'elle fût en belette apeurée, Madeleine, ces deux derniers jours, a modifié l'agencement du salon afin de mettre de son côté toutes les chances pour vaincre l'ennemie.
Petit à petit, tout petitement mais sûrement, elle a poussé son fauteuil à l'endroit stratégique défini comme le meilleur pour le combat à venir. Ce matin, elle s'assoit, les armes à la main. Son visage asexué par le temps est fermé, clos, résolu. Il n'y aura pas de quartier, pas d'attendrissement, tolérance zéro. Madeleine va la tuer.
Une fois la décision prise, elle a souri, réfléchi et agi. Brisant les habitudes et les rituels, Madeleine a chamboulé sa vie. Elle regarde la commode, savoure le spectacle de sa collection de boules de neige sur le devant. Derrière trônent les petites cuillers ornées d'un écusson. Chacune d'elle lui rappelle les escapades d'antan, les voyages et les amants. Elle y puise courage et force car aujourd'hui, elle ve le faire.
Madeleine n'est pas la seule étonnée d'une telle révolution dans son quotidien de métronome. De l'autre côté de la cour intérieur, aposté à sa fenêtre, Louis n'en revient pas. Derrière ses jumelles, il observe Madeleine. Depuis tout ce temps qu'il la connait, c'est bien la première fois que Louis est le témoin d'un tel évènement... Louis vit d'expédients, de combines, de petits travaux au black. Sa vie connait des hauts et des bas et quand elle dévale dans un gouffre financier, Louis se débrouille comme il peut. À Madeleine, il n'a jamais fait de mal jusqu'ici car Madeleine, c'est l'un de ses garde-manger. Il a fait sa connaissance il y a longtemps maintenant, le jour où il l'a aidée à remonter ses courses. Victime d'une petite défaillance, elle avait eu un léger malaise à l'épicerie. Au fil du temps, il s'était proposé pour lui faire ses courses au supermarché. À chaque fois, il ponctionnait le panier, la part du pauvre, se disait-il en riant. Il avait dans le quartier plusieurs garde-manger, ce qui lui assurait sa pitance. Les personnes âgées ne se doutaient de rien, mises en confiance qu'elles étaient et si, au début, Louis leur donnait le ticket de caisse, ce n'était plus le cas maintenant. À la télévision, ses garde-manger entendait parler tous les jours de la vie chère et de la crise alors comment auraient-ils pu deviner ? Louis attendait patiemment, notait tout ce qu'il apprenait, les déplacements, les habitudes, la famille et surtout, le jour de la banque. C'est ainsi que parfois, quand le besoin d'argent devenait trop pressant, un garde-manger devenait un porte-monnaie. Cela désolait Louis de devoir les cambrioler. Sans violence puisqu'il réussissait toujours à se procurer le double des clés. Il prenait un petit peu, un billet par ci, un par là. Au bout du compte, ces vieilles personnes accomplissaient ainsi une bonne action : elles lui permettaient de survivre.
Aujourd'hui, il comptait retourner chez Madeleine pendant la sieste de la vieille dame. Madeleine est devenue un porte-monnaie de choix depuis qu'elle commence à perdre le fil du temps, le fil des chiffres et des mots. Seulement voilà... Madeleine, aujourd'hui, a chamboulé sa vie. Il est 11 heures du matin et Madeleine ne bouge pas, assise dans son fauteuil déplacé. Louis a le temps. Madeleine va recevoir la visite de son aide ménagère dans un quart d'heure. Elle préparera le repas que la vieille dame mangera devant la télévision à midi pile. À 13 heures, elle débarrassera la table puis ira se coucher pour sa sieste bien méritée. Louis se dit que ce déménagement, c'est là caprice de vieille dame. Quelque part, ça lui convient bien puisque Madeleine a l'air de perdre un peu plus les pédales chaque jour.
« Attention, grand-mère, à force de perdre les pédales, tu vas tomber dans les orties... »
Un rire cynique lui échappe, un peu cruel. Il repose les jumelles. C'est l'heure pour lui d'aller faire les courses pour ses garde-manger du lundi. Tout à l'heure, vers 13 h. 30, il commencera la tournée de ses porte-monnaie par Madeleine... Résolu, il se retourne vers l'intérieur de l'appartement pour se préparer. Ses yeux venant de quitter le spectacle du salon encombré de meubles et de ramasse-poussière de la vieille, l'aspect dépouillé du sien lui saute aux yeux. Un matelas contre le mur face à une vieille télévision, une console de jeux, un ordinateur sur une table qui lui sert aussi pour manger, des cageots de bois relevés par des briques en guise d'étagère. Elles ont tout, il n'a rien. C'est une motivation pour lui, un dédouanement. Il se voit comme une espèce de Robin des Bois original qui n'aurait qu'un Louis à sauver en ponctionnant les riches.
De l'autre côté de la cour intérieure, Madeleine papote avec son aide ménagère. Celle-ci s'inquiète du déménagement dont elle est le témoin. Elle cherche à comprendre, à savoir mais la vieille dame ne dit mot. C'est son secret. Son terrible secret. Il ne faut pas qu'elle sache. La jeune femme s'en va. Madeleine ne se lève pas. Elle ne va pas manger. Non. Elle reste dans son fauteuil et attend. L'heure de la sieste arrive et Madeleine n'a toujours pas bougé. Elle observe le plafond. Elle attend. Enfin, l'ennemie arrive. Un si petit ennemi mais une vraie terreur pour Madeleine. Le retour du prédateur sur sa toile, chaque jour, l'obsède et la hante car chaque jour, l'araignée fait son apparition à la même heure, vers 13 h. 30. Cela étonne grandement Madeleine. C'est un mystère insondable. Les araignées auraient-elles la notion du temps ? Impossible, se dit-elle, c'est un concept purement humain de mesurer le temps. L'instinct alors. Ou peut-être... la lumière ? Un sourire de joie intense rayonne et accentue les rides sur le visage de la vieille dame. C'est ça. C'est l'ensoleillement de la pièce, l'instant où le soleil arrive sur la toile, c'est à ce moment-là que la terrible bête sort de sa cachette pour venir prendre son poste de guetteur.
Madeleine la regarde. Depuis toujours, elle a une peur viscérale des araignées. Elle ne supporte pas d'en avoir une chez elle et les tue. Avec plaisir. Avec délectation. Chaque araignée tuée atténue sa phobie. Comme Madeleine n'a plus vingt ans, elle a dû adapter sa méthode avec le temps. Pour cette victime-là, il lui a fallu bien réfléchir pour tout mettre au point : pousser tout ce qui aurait pu gêner sur la scène du crime, poser une grande boîte, cercueil de plusieurs araignées, juste en-dessous de la toile. La grande boîte, c'est primordial. La bête, censée y tomber, cherche la sortie. Le temps pour elle de comprendre que le salut est en hauteur, Madeleine peut l'écraser sauvagement avec son vieux buvard de bureau en ébène. Les tâches de sang séché sur le buvard racontent les exploits de la vieille dame. Madeleine, munie de sa raclette à carreaux à manche télescopique à main droite, le buvard de bureau, objet assez lourd pour être efficace dans la main gauche, Madeleine est prête à faire tomber le terrible prédateur dans la boîte...
C'est juste au moment où elle s'apprête à commettre l'irréparable que la porte de l'appartement s'ouvre. Madeleine se fige. Ce bruit, ce qu'elle voit, Louis.. mais... que fait-il... comment... Toutes ces informations ont bien du mal à se frayer un chemin jusqu'à son cerveau.
Tétanisée, paralysée, incapable de bouger, Madeleine essaie de comprendre, de déchiffrer le visage de Louis, là, maintenant devant elle. Louis qui semble aussi désemparé que la vieille dame, Louis qui panique, s'affole et dans ce moment d'urgence, voyant le regard de Madeleine s'éclairer de compréhension, Louis, acculé, Louis, terrorisé mais décidé, Louis qui arrache des mains de Madeleine la raclette à carreaux pour l'empêcher de se défendre puis qui s'empare du gros buvard de bureau en ébène.
Et Louis qui frappe.
Qui frappe encore et encore.
L'homme agit sans retenue, avec force et rapidité.
La vieille dame n'a ni la force ni le temps de hurler.
La lumière s'éteint et dans un dernier halo, elle sent sur elle le regard de l'araignée, ignoble, énorme, perçant et cruel à la fois, moqueur aussi. Elle semble souffler quelques mots dans l'esprit de Madeleine : « A prédateur... prédateur et demi... »

By Ma Cocotte
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...
moi, j'étais sur le nuage avec toi, ...
je l'aime pas tellement. mais du coup...
ah mais je crois que beaucoup d'abste...