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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Le taureau

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Où il est question de randonnée, d'homme hâbleur, de goûter d'anniversaire et d'un taureau... [Marie]

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Un homme aux cheveux gris parle de ses vacances de marching dans un département de la Creuse, soulignant avec aisance son propos par des gestes pittoresques et de l'humour, et tout le monde rit du fait de l'humour. Cet homme a un genre Lord of the Milfs que je n'aime pas du tout. Je pense qu'il doit vendre des fichiers Excel, quelque chose comme cela, durant la semaine, et que cette activité, portant sur des tableaux carrés, lui donne une confiance globale dans la carréitude des choses. Je ris aussi, évidement, un petit rire joyeux de porte qui faudrait huiler, mon ridicule gobelet en plastique de mousseux à la main, pour ne pas montrer que je suis un sacré sociopathe. Je me tiens un peu en dehors du cercle des parents, regardant des dessins d'enfants chamarrés sur les murs, affreux. Les dessins d'enfants, aux murs, cela fait tellement penser à un hôpital pour enfants, je trouve. Cet homme là, que j'observe de pieds en cap, est habillé décontracté, je pense qu'il doit être habillé contracté la semaine.

Les enfants jouent, c'est à dire qu'ils essayaient de remplir l'existence avec leur bruit, je les constate, petites perceuses dans l'harassant chantier de la vie. Ils ont les fesses posées sur des biscuits, et égaillent les miettes sur les tapis criards. Certains ont au nez des morves, séchées, et tentent de faire des bisous aux pantalons propres des adultes sur leur passage. Il y a une grande tolérance à tout ça qui est un peu sucré, le temps est vraiment long.

Je m'ennuie dans les goûters d'anniversaire. J'aime bien vieillir, pourtant, j'aime cette indulgence globale qui vous gagne peu à peu, j'aime bien ces petites illusions sans intérêt qui se fanent surement et dont vous vous libérez, et qui réduisent votre temps à un permanent temps présent, tranquille. Mais les goûters d'anniversaire, non, je les trouve glauques, et je pense que c'est normal de ne point les aimer : les enfants vont tous nous enterrer, ceux-là même qui s'agitent ici, maladroitement, dans les diaprures étranges de leur vêtement bizarres et peu sérieux, ils sont, ainsi à l'état de projet, nos fossoyeurs aux grands yeux ronds.

Pour nier cette triste disposition chronologique des choses, un papa montre sa console de jeu, fier, un autre débouche une bière, ravi de se faire vilipender par des épouses ; les enfants dansent la farandole sous un Lou Reed déclamant des insanités en anglais. Je tente de m'éclipser juste avant le moment sinistre où un papa éméché tente de monter un groupe de rock.

Le Lord of the Milfs en est à un passage épique de son épopée, il doit traverser une rivière en marchant sur des cailloux, c'est épineux parce qu'il y a de l'eau dans la rivière, et une chute pourrait bien mouiller les vêtements. Il s'amuse bien à raconter, les autres à écouter, je me demande quel est mon problème, à moi.

Je hausse les épaules, intérieurement. Il m'est moi-même arrivé des aventures. Nous nous promenions un jour avec ma compagne, par exemple, sur un chemin de randonnée dans des plaines d'Auvergne, ou des plateaux, je ne sais pas comment cet endroit est organisé. Il s'agissait de grands lieux plats, étendues paisibles où la vue portait loin, c'était grisant. Nous longions un pâturage ; derrière les barrières rassurantes, des vaches nous regardaient. Nous étions en vacances, le décor était beau, et nous étions seuls, triomphants humains face à une multitude de vaches, dominées, calmes, reconnaissantes, leur regard si caractéristique de vaches, nous dévisageant avec cette ferveur hébétée. Montant sur la barrière, j'improvisai d'humiliants sermons sur la supériorité des primates sapiens, sermons que ces doux animaux, dans leur sage et profonde bêtise, ne comprenaient pas, et ne s'en offusquaient pas, donc, me prenant sans doute pour un épouvantail mobile désertant ses plants ondoyants de maïs.

Après cet agréable épisode, continuant le chemin de grande randonnée, fier de cette démonstration du génie humain face à la vache, nous arrivâmes dans un autre pâturage. Il semblait constitué comme le précédent, à la différence qu'humains et bovidés étaient tous inexplicablement ensembles derrière les mêmes barrières. Mélangés. Je ne sais trop comment ni pourquoi le facétieux concepteur de randonnées avait fomenté le passage du sentier au beau milieu d'un troupeau entier de vaches, sans doute un personnage aigri voulant ridiculiser l'honnête touriste venu se délasser, toujours est-il qu'il y avait face à nous un inquiétant rassemblement de bêtes qui étaient toutes plus volumineuses que nous. Et comme ces animaux aiment à le faire, tous nous scrutaient, unis par la sourde solidarité de la bête jouissant de la liberté. Nous devions assurément traverser ces obstacles ruminants, ou nous perdre dans des bois inconnus où survivaient potentiellement des loups.

Au milieu des bêtes il y avait un taureau. Il était gros. Ses muscles étaient saillant, ses cornes aussi, et pointues de surcroît. Avec un air torve, Il mâchait lentement une étrange motte de terre vert-sombre, mais cela aurait pu être le bob d'un enfant impitoyablement ruminé. C'était inquiétant lorsqu'il mâchait, cela était pire lorsqu'il s'arrêtait, sans doute décidé, soudainement, à sceller notre sort funeste de fragiles bipèdes. Autour de lui, des bœufs, des génisses, des veaux, tous monstrueux, tous interdits par notre présence, paraissaient comme soudain animé d'une infernale conscience de revanche. Regardez ces humains ! Ils nous extorquent du lait ! Ils font de nous des steaks ! Nous pourrions faire un exemple maintenant que nous en tenons sous le sabot ! Je me souvenais alors qu'il ne fallait point paniquer, avec les chiens, pour ne point qu'ils sentent l'odeur de la crainte, alors, décontracté, d'une voix ferme et pas ferme je lançais, jovial : « Salut ! Nous venons en ami ! ». Les bêtes s'arrêtèrent de mastiquer toutes d'un coup. « Meuh ! » Tentais-je alors, afin de prouver que je m'intéressai à leur dialecte. Une dernière tentative pour nous attirer leur sympathie : « Promis, je deviens végétarien ! C'est cool ! »

Le conteur à la Milf, pendant ce temps, terminait son récit, triomphant lui aussi, dans le paisible foyer de l'anniversaire. Peut-être que cet homme là mentait, et qu'il s'était cassé la gueule dans le cours d'eau, et qu'il avait été attaqué par un thon de rivière, qui sait. Je dis alors, aussitôt sortant du silence, pour donner le change : "Un jour, j'ai traversé un champ où paissaient des taureaux. Et..." Quelqu'un est arrivé dans la pièce, a lancé à l'assemblée : "Voulez-vous encore du gâteau au chocolat ?" J'ai répondu oui, parfaitement, puis j'ai regardé rêveur les toits carrés, par la fenêtre, me disant que le taureau devait être mort à l'heure actuelle.

 


Balmeyer

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Balmeyer est très drôle sur twitter, et écrit très bien sur son blog. La lecture de ses correspondances avec Francis Frog, vous aidera à devenir "copurchic" au quotidien.

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Photo de Shaun Wamal trouvée ici.

Commentaires
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  bibz 19-04-2011 17:48:10

Citer:
Les dessins d'enfants, aux murs, cela fait tellement penser à un hôpital pour enfants, je trouve


J'aime !
  Henri 19-04-2011 20:13:30

The Lord Of The Milfs qui vend des fichiers Excel, cet élégant cocktail à cheval entre Villepin et Jean-Claude Convenant.
C'est si bon.
Zan 20-04-2011 00:10:20

Un certain agacement à lire ce billet. Ce narrateur. Agacement qui a fait sourire Marie. Personnages posés avec précision.
C'est très élégamment écrit.
Et j'ai adorer lire le blog http://www.copurchic.fr/ sincèrement !
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