S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

Elle n'avait plus un sou. C'était folie que d'avoir réservé sur un coup de tête ces quelques jours à l'hôtel très loin de chez elle. En déposant sa valise dans sa chambre, elle ne pouvait se départir du sentiment inconfortable qu'elle volait ce petit stock de temps au reste de sa vie. Une parenthèse au-dessus de ses moyens, dérobée à son travail, à ses enfants, à l'homme perplexe et doucereusement triste qui était encore il y a peu son compagnon. Elle avait préparé ses affaires en catimini et s'était tirée. Elle soupira. Le malaise perdurait.
Les abords de la piscine étaient grouillants de monde. Elle choisit une chaise longue à l'écart, d'où elle pourrait voir la mer étale et sombre en levant les yeux de son livre. Le ciel éclatant l'empêchait de lire. La page irradiait une telle lumière qu'elle devait plisser les yeux pour que s'immobilisent les petites pattes noires qui la colonisaient. Elle ne voulait pas mettre de lunettes de soleil qui l'isoleraient du paysage dont les couleurs piquantes, brûlantes, lui dévoraient les yeux. Une forêt au loin semblable à un buisson, le clignotement arythmique des voiles, si lentes qu'il lui semblait attendre une éternité pour les voir se croiser à la surface de la mer, le tracé d'un chemin creux le long des champs, parfois interrompu par la couronne sombre d'un arbre, le balancement plus proche d'un cerf-volant multicolore. Abandonnée à sa vision, elle lâcha le livre qu'elle tenait contre sa poitrine, il claqua sur le sol d'un coup sec.
Elle se leva. Elle avait soif, une soif avide et brutale, une de ces soifs inextinguibles que procurent le sucré, la grenadine trop dosée en sirop que se servent les enfants. Elle s'était redressée trop vite et un vertige soudain lui coupa les jambes. De petites tâches blanches électriques envahissaient sa vision, doublon maladif et inquiétant du clapotis aqueux et chloré des vaguelettes de la piscine d'un bleu écœurant, son cœur tambourinait. Elle fixa l'horizon en se tenant au dossier d'une chaise, attendant quelques minutes que les tâches s'estompent et que la chaleur du soleil sur sa peau l'emporte sur toutes les autres sensations. Elle lorgna sur la table voisine le verre embué d'un jus d'agrumes où nageaient des tranches de fruit. L'amertume aussitôt emplit sa bouche.
Au bar, elle commanda un thé glacé. Un homme accoudé au comptoir proposa de le lui offrir ; l'expression de son visage rendait la proposition sans équivoque. Elle le dévisagea une seconde, retrouvant en un flash l'indécision de soirées adolescentes où elle se laissait mollement draguer. Ce pourrait être comme une preuve de sa nouvelle liberté et la distraire d'elle-même. Mais l'entreprise de séduire, même a minima, lui parut insurmontable. Les minauderies par où l'on fait la légende de soi-même, les signes qu'on retarde, par gourmandise, d'interpréter, le calcul du mouvement de l'abandon, cela ne semblait pas pouvoir gagner sur sa paresse. Elle déclina gentiment.
Elle était étonnée de retrouver si facilement, après de si longues années en couple, ces émotions mêlées des rencontres. Elle voulait les chasser, garder ce moment inclus sur lui-même sans anticipation ni souvenir, mais le mouvement de les chasser ramenait au contraire à son esprit une pâte feuilletée de souvenirs et d'images condensés. Les larmes de son homme, lui qu'elle n'avait jamais surpris à pleurer de toute leur vie commune, quand il avait compris. Elle ne voulait pas s'en rappeler. Ces larmes étaient venues trop tard, c'était des larmes d'auto-commisération, elle les méprisait. Il l'avait trop trahie sans précaution aucune, sans prendre suffisamment le soin de camoufler les traces de ses adultères. Elle n'avait eu aucune pitié pour lui.
Elle pensa aussi à toutes les fois où il n'avait pas compris ses blagues, ou fait semblant de ne pas les comprendre, il aimait tant la réduire à une petite potiche idiote. Elle se sentait tellement conne avec lui, comment avait-elle pu rester toutes ces années ? C'était le même sentiment acide de ridicule qui la piquait, enfant, face aux sarcasmes de ses frères plus grands, quand ils jouaient à pac-man et qu'ils bousculaient sa manette pour la faire perdre. Elle avait si honte qu'elle s'enfuyait dans sa chambre, serrant les poings pour ne pas pleurer, et ne sortait de son lit qu'à la nuit tombée, comme si seule l'obscurité pouvait effacer la trace de son humiliation.
Elle but une gorgée si fraiche que sa gorge se serra et qu'elle plissa les yeux. Elle ne voulait plus penser à ça. Elle se revoyait plus jeune encore, une petite enfant dans une robe trop courte, au visage presque caché par un large chapeau de paille dont les trous tamisaient la lumière, image du passé faussée sans doute, trop nette, une photo, peut-être, qu'on lui avait montrée, et dont les évocations étaient si nombreuses qu'elle la confondait avec un souvenir. C'était dans le jardin de sa grand-mère, elle tenait un arrosoir en forme de canard qu'elle versait maladroitement sur les pots débordants d'herbes fraiches. Il y avait des mange-tout partout dans l'herbe dont elle faisait des bouquets avant d'en aspirer le suc, et de ces longues marguerites que sa grand-mère assemblait en colliers pour l'en affubler en l'appelant « princesse ».
Le seul moment où sa grand-mère semblait s'absenter du monde, ne pas se dévouer sans cesse aux prolongements d'elle-même qu'étaient les membres de sa famille, c'était le matin très tôt, quand elle préparait son thé et le dégustait seule dans un fauteuil, à l'heure où la maisonnée était encore endormie. Elle y faisait tremper dans une cuillère de petits morceaux de cake décorés de menthe. Personne ne l'avait aimée comme sa grand-mère. C'est ce qu'elle pensait quand elle l'observait sans bruit dans l'embrasure de la porte de la salle à manger. Elle avait dû s'enfuir pour ne pas être découverte, une fois que sa grand-mère s'était précipitée dans la cuisine en s'avisant soudain qu'elle avait oublié l'eau sur le feu.
C'était aussi ce qui était arrivé ce soir-là. Tout l'y ramenait décidément. Quand elle était revenue de la cuisine, son mari observait sa tasse de thé encore fumant avec soupçon pour la première fois depuis des semaines qu'elle y ajoutait petit à petit un peu plus de poison. Elle avait forcé la dose cette fois. Elle regarda sans réagir les yeux de son mari devenir vitreux, puis emporta la tasse dans la cuisine.
Elle soupira. Elle savait que le malaise au creux de son ventre grandirait et que tout s'arrêterait bientôt. Mais pour le moment, le soleil frappait sa peau comme le sentiment de la vie.
Dizaines

A boire !!!
Huit heures. Même si j'ai toujours eu tendance à me vanter, même moi, j'avoue être épaté. Imaginer qu'après toutes ces années d'abstinence et de fidélité poussive, j'aurais encore assez de fougue pour éviter de faillir face à de telles tensions sexuelles, dans ma psyché, ça tient encore du délire.
Encore qu'après tout, je n'y suis pour rien. Non, tout vient d'elle. Tout ! Quelle femme !!! J'avais déjà connu pas mal de monde, mais elle, c'est une vixen à l'état pur. Une vraie succube, mais qui n'en a rien à foutre de mon sang. C'est un autre fluide qu'elle voulait. Damn, ça devrait être interdit, un sex-appeal pareil. Dès que je l'ai vue, j'ai su qu'il se passerait quelque chose.... Non, c'est faux. J'ai espéré qu'il se passe quelque chose. Je ne suis qu'un comptable grassouillet. Un type insignifiant, qui n'a jamais ce qu'il veut. Normalement, je n'aurais même pas dû apparaitre dans son champ de vision. Elle, elle sent l'essence des reines. Ou plutôt, celle des courtisanes. Et ces yeux ! Deux émeraudes luminescentes absorbant l'âme littéralement. Un vert opalescent qui donne envie de s'agenouiller. Une déesse des temps modernes.
J'ai fondu quand elle m'a regardé. Et je me suis tassé quand elle s'est approchée. J'aurais voulu disparaitre. Elle m'a fait peur. Bizarre, je sais. Mais sur le coup, j'ai été terrorisé, plus que tout le reste de ma vie. Pourquoi ? Allez savoir. Instinct ? Logique ? Honte ? Je n'en sais rien. Mais quand elle s'est assise en face de moi, je n'ai même pas eu le courage de fuir. En fait, je n'ai rien eu le courage de faire, excepter éviter de respirer.
Ma gorge s'est asséchée quand elle a bu mon mojito entamé. Elle est juste restée à triturer la rondelle de citron, la lumière de la bougie jouant des ombres sur son visage. Puis elle a pris ma main. Ses doigts étaient glacés. Les miens étaient gourds. Mon cerveau a sauté une marche, et mon cœur un battement quand elle m'a demandé de l'emmener chez moi.
Minute ! Il y a un problème. Ça ne devrait pas arriver. Je n'ai ni le style ni la carrure pour que ce genre de truc m'arrive. D'habitude, je suis obligé de faire tellement de choses. Mais elle m'a levé de ma chaise comme si je n'étais qu'un enfant de 2 ans, et je l'ai suivie, comme un chiot. Mon cerveau était en panne. Mes hormones, ne sachant pas si je devais fuir ou être excité, m'ont joué toutes leurs gammes. Mon cœur battait à la vitesse d'une sulfateuse. Elle avait une odeur étrange. Acide. Ferreuse. Sanguine. Enivrante.
J'ai ouvert la porte, et un monde étrange s'est ouvert à moi. Celui de la volupté. De la bestialité. De l'amour ? Sans doute pas. Mais celui de ses meilleures expressions, en tout cas. Je me demande pourquoi j'ai attendu aussi longtemps. J'ai gouté, lécher, trituré, torturé chaque centimètre de sa peau, douce, sucrée, acide, comme le mojito qu'elle m'a volé. Encore que c'est peu cher payé, vu le remerciement. C'était .... Bien. Sans doute suis-je encore trop repu pour arriver à reconnecter correctement mes facultés mentales, mais c'est le seul adjectif qui me vient à l'esprit. Sans doute trouverais une kyrielle d'autres après coup. Mais sur l'instant, je suis juste bien. Et j'aime. J'ai découvert ce soir des choses, ou la douleur se mêle à la passion, à l'excitation, au péché. Et je donnerai n'importe quoi pour recommencer. Après tout, je suis attaché sur mon lit et je souris. Elle est pas belle, la vie ?
Tiens, mon odalisque revient. Et soudain, je hurle ! Elle m'a coupé ! Au bras. Un filet de sang coule. Elle recommence. Encore ! Encore ! Encore ! Encore ! Des estafilades me parcourent. Elle n'arrête pas. Mon sang commence à pleuvoir sur le lit. J'ai mal partout. Elle s'arrête. Va-t'elle me libérer ? J'hurle encore plus fort. Cette fêlée vient de me balancer du citron sur les plaies. Une malade. Une vraie. Faut avoir un grain pour penser à quelque chose comme ça ! Je veux m'en aller. J'ai mal. J'ai envie de pleurer. Mais je me retiens. Une idée. Une bonne idée. Le citron brule ma peau comme des crocs qui me grignotent. Elle joue avec ma chair. Appuie. Mélange le sang et l'acide. Elle sourit. D'un air étrange. Ça me fait peur. Elle commence à me lécher. Cette cinglée se prend pour une vampire ? Ou c'est juste le goût ou l'acte qui l'excite ? J'ai rien fait pour mériter ça. Ça ne devrait pas m'arriver. Je ne suis qu'un comptable, merde ! Elle empoigne ma verge. Merde ! Je suis excité ! Qu'est ce qui va pas chez moi ? Elle m'enfourche. Chaque mouvement tire sur une plaie, me déchirant un peu la peau, l'acide me mordant toujours plus. Je gémis. Elle me mord les lèvres. Je crois que j'aime ca. Elle va de plus en plus vite. Je gémis encore, mais je ne sais plus trop pourquoi. Plaisir ? Douleur ? Tout se confond. Tout se mêle. Ma peau brule. La sienne est toujours aussi douce, chaude sous la sueur, acide sous ma langue. Je dois vraiment être cinglé. Et elle, est a vraiment de l'énergie. Elle continue, sans arrêt, toujours plus vite. Ça fait mal. C'est bon. Elle me griffe. Elle ronronne sous le plaisir. Soudain elle crie. Elle a fini, on dirait. Pas moi. Mais on ne réclame pas face à quelqu'un qui a un rasoir. On se tait. On attend.
Elle m'embrasse. Tendrement. Me détache. Se rhabille. Me sourit. Se tourne pour partir. Et moi, je l'attrape par les cheveux. La gifle. Une fois. Une autre. Encore une autre. Et passe mes mains autours de son cou. Serre. Elle me griffe, mais ma peau est déjà endolorie, alors ça ne me fait pas grand-chose. Elle gigote comme un poisson hors de l'eau. Ses cris se coincent dans sa gorge, gonflants sous l'étau de mes doigts. Je l'embrasse à perdre haleine (après tout, moi, j'en ai encore une). Pour la faire taire ? Peut être. Ou pour capter ses derniers soupirs. Ils ressemblent à ceux d'avant. Elle aime peut être ça ? Et soudain, en plein baiser, je tords. Ses vertèbres craquent. Son dernier frisson est à l'unisson avec le mien. Je jouis enfin. J'ai vu son âme ! « Merci ».
... Zut. J'ai encore perdu mon sang froid. Tant pis. Au moins, je sais quoi faire. J'ai l'habitude. Je la roule dans le drap et la jette dans la baignoire. Tasse le tout et verse le produit. Ça fume. Moi aussi. La clope de la détente. Tant que ce n'est pas la dernière du condamné, ça va encore..... Je vais me faire prendre un jour. Je le sais. Mais bon, ici, des putes, il y en a tellement. Une de plus, une de moins. Tant qu'on ne sait pas ce qu'il s'est passé .....
Une vie est éphémère comme un bidon d'acide et un peu de Mr propre fraicheur citron vert.

Mots Dizaines
Photographie Axiome Maxime Prunet
Mots Spleen Sans Idéal
Photographie Kossumi
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Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...
moi, j'étais sur le nuage avec toi, ...
je l'aime pas tellement. mais du coup...
ah mais je crois que beaucoup d'abste...