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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Les garçons c'est la domination

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Je rentre du marché en tirant mon lourd panier. Mia, ma petite fille, est à mes cotés.
Le tramway est bondé. Mon panier cahote et nous nous bousculons en entrant.
Un homme me glisse un regard concupiscent répandant une graisse noirâtre qui dégouline entre mes habits et salit mes seins et mon sexe.
Cela m'importe peu. Je suis enceinte de 6 mois, et je maltraite déjà suffisamment mon corps pour que personne ne s'en aperçoive.

Je suis mariée. Il m'aime, c'est un acquis; il m'est fidèle, c'est un vœu. Nous nous frôlons même encore, parfois.
La différence, c'est qu'aujourd'hui je sais; je sais sa violence passive, je sais sa hargne civilisée de mec bien qui essaie de faire illusion.
Je sais qu'il ne pourra éloigner toujours ses instincts de confrontation, de pouvoir et de domination qui font de lui un homme.
Un jour il remplacera ses rêves par de l'ambition, deviendra fou de pouvoir et justifiera l'impardonnable.
Après la femme viendra la guerre.

Nous étions dans le même tramway, 6 années auparavant, Mia en moi et lui à nos cotés. Je la désirais, on le voyait à mon ventre exubérant et à mon sourire.
Je me rappelle ouvrir doucement mon panier, et déplacer délicatement fraises, framboises et figues pour saisir une poire généreuse que je savourais lentement, le partageant avec celle qui m'attend dans mon ventre. L'inconnu me regardait alors avec bonté.

Aujourd'hui dans les regards, je ne vois au mieux qu'une intention calculée.
Mia me parle, mais je ne l'entends pas.
Mon panier me tend un morceau de viande cru que j'entreprends de mastiquer consciencieusement.
Je ne veux pas d'un garçon, je veux une baleine bleue. Une toute petite baleine bleue qui navigue dans mon corps, déformant légèrement ma peau.

Mia tire ma robe de sa petite main fragile, plusieurs fois avant que je ne m'en aperçoive.
"Maman, c'est toi qu'as dis à papa de s'en aller ?" me demande t-elle.
Je hoche la tête et la pose sur ses cheveux.
Nos larmes se mélangent sur ses joues.

 

---

Je m'enfonce dans le quai numéro 14, trainant mon sac de voyage avec peine.
J'entends derrière moi le ronronnement de la valise de Mia qui roule, tourne et virevolte avec légèreté.
Un contrôleur s'avance vers mon gros ventre. Volontaire et compatissant il semble me proposer son aide.
Je m'arrête, me fige et attend son départ. Mia rouspète gentiment. C'est son premier voyage en train.
La baleine dans mon corps tourne et se retourne, pressée d'en finir.

Mia place consciencieusement son petit sac à dos rouge sur ses genoux, comme si les cahots du train risquaient de le faire s'envoler.
Elle l'ouvre lentement et en sort un petit carré argenté, d'une dizaine de centimètre de coté.
Elle le pose sur sa tablette, le déplie dans un froissement léger, et regarde fièrement le sandwich qu'elle s'est préparé ce matin.
Je regarde au dehors; le ciel de midi est un rectangle noir d'encre, immobile et brillant. Une multitude de teintes vertes et jaunes pâles se meuvent en dessous à m'en donner la nausée. Mes pieds sont enflés par la chaleur et contraints dans mes bottes. Mes fesses et mes jambes me font mal.

Je mets mes lunettes de soleil et observe Mia s'alimenter.
Elle termine, satisfaite, sa collation, et me souris, radieuse.
Elle devient tendrement floue, disparaissant et réapparaissant progressivement au grès de mes lents battements de paupière.
Je m'endors enfin.

Une brise fraiche et malicieuse caresse mes yeux clos.
"On est arrivées maman.", me murmure le ciel.
Nous marchons longtemps avant de trouver l'océan.
Le soleil, trop bas, ne me regarde déjà plus.

---


Mia pose sa valise à ses coté et, radieuse, s'agenouille sur le sable pour y tremper ses mains.
Je m'avance doucement dans son eau, les pieds, le bas des jambes, ma robe.
Mia met l'océan tout entier dans ses mains de petite fille jointes en forme de bénitier.
Je continue à avancer, dans le sable trempé.
De ma robe, seuls les pieds sont vivants, avancent, se doublent et se dédoublent avec lenteur et précision.
Arrivé sous la lune, je m'arrête. Je ne savais pas l'océan si sale.

Je regarde mon dos, je suis derrière moi, sur la plage, l'océan dans les mains.
Je suis arrivée maintenant, je ne me suis jamais trouvée aussi belle, je rayonne de toute la Terre des vivants.
Ma petite baleine bleu s'impatiente, je la sens très bien se perdre dans mon corps.
Je la vois dans mes mains, dans mes reins et dans mes seins.
C'est doux et apaisant.

Je regarde mon dos et ouvre les mains.
Doucement l'océan reprend sa place, aidé par le vent qui sculpte sa surface.
Je disparaît sous les flots.
Mia baille longuement et étire ses bras autour d'elle.
Je lui demande de ne pas partir tout de suite, mais elle ne peut plus m'entendre.
Elle ramasse sa valise et s'en va, la trainant avec peine.
Pendant se temps, une petite baleine bleue s'éloigne vers le large et nage jusqu'à dépasser l'horizon.

Sans se retourner Mia sourit, comme une petite fille qui sourit.

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By Spectrabul

 

Commentaires
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sand 15-04-2010 08:33:00

Ça c'est un texte totale surprise. Je savais bien que spectrabul pouvait être un lecteur attentif et critique (merci au passage a mes beta-lecteurs hein ) je ne savais pas DU TOUT qu'il écrivait d'aussi jolis textes le bougre.
Ça m'a completement transportée ailleurs ce texte. Un cote très je sais pas. Féerique ? C'est pas le mot exact. Y a vraiment des phrases juste magiques dedans "le soleil trop bas ne me regarde déjà plus".

C'est juste joli tendre poétique.
Merci spectra. Et maintenant j'en veux encore plein.
AU BOULOT !
http://novaiazemlia.com
Manu 15-04-2010 18:50:59

Encore une claque...
Je vais dire quelque chose de très bête, mais je n'aurais pas imaginé qu'un mec puisse écrire quelque chose d'aussi viscéralement féminin.
Bravo.
Manu 15-04-2010 18:52:11

(pardon pour le #fail entre la case titre et la case website -boulet-)
Zan 18-04-2010 22:36:18

quelle gifle ! quel texte magnifique...
Anonyme 22-04-2010 01:23:50

Spectrabul, you're a genious... I still want to have a cup of green tea with you!

"viscéralement féminin"
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