VOLDEMAG

S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

voldemag

Les papiers n'effacent pas les souvenirs

Envoyer Imprimer PDF

L'histoire que je vais raconter est une fiction. C'est une histoire que j'ai écrite mais de nombreux enfants vivent cette histoire. Et ça se passe dans notre pays.

Avec papa et maman, nous sommes arrivés dans une nouvelle ville. Depuis notre arrivée, nous passons des journées à marcher, à attendre, à faire la queue. Nous attendons des heures. Je ne comprends pas pourquoi c'est si long. Il y a beaucoup de monde. Nous arrivons tôt, le soleil vient à peine de se lever. Je vais parmi les familles qui font la queue dans cette file immense, où les enfants parfois attendent assis par terre tandis que leurs mamans allaitent ou simplement portent le petit nouveau ou la petite nouvelle ; d'autres tendent le cou pour essayer de voir au-dessus des gens pourquoi ça tarde autant. Il y a des gens de toutes les couleurs. Mais personne ne parle la même langue. Lorsque je demande à maman ce qu'une personne a dit, elle me répond qu'elle ne sait pas. Parfois elle invente une histoire pour me distraire.

Je suis sage, mes parents m'ont bien dit de ne jamais me séparer de ma maman. Sinon un monstre va venir m'emporter et je ne reverrai jamais papa et maman. Je ne lâche jamais la main de maman. Parfois elle me porte dans ses bras quand je suis fatigué. Je suis souvent fatigué parce qu'on doit toujours être prêt à partir, parfois en pleine nuit. Nous vivons dans une petite chambre. Avant nous étions avec d'autres personnes, des gens qui sont aussi arrivés comme nous dans ce pays nouveau. Mais je préfère maintenant, vivre dans notre propre chambre, plus calme et je ne suis pas obligé d'être gardé par une fille qui vivait dans cette même chambre. Elle était bizarre et je n'aimais pas quand elle fumait la cigarette. Elle passait ses journées au téléphone parfois elle riait, mais souvent elle criait. J'avais très peur d'elle.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous attendons dans cette file d'attente où on avance petit à petit. Je vois la rue à travers ces barreaux de métal. Les jambes des grandes personnes qui avancent petit à petit. Parfois maman me porte pour me donner un câlin. Petit à petit, je vois la porte d'entrée. Il y a des personnes qui font entrer petit à petit les gens qui attendent. Une fois qu'on est entré, une dame nous pose des questions. Elle a demande à mon père la raison de notre visite. Mon père explique tant bien que mal qu'il demande le statut de réfugié. Nous finissons dans un bureau où une autre dame remplit un dossier. Elle pose des tas de questions sur nous, notre famille ; comment nous sommes arrivés en France. Elle explique ensuite la procédure qu'elle va engager pour qu'on puisse obtenir des "papiers". La dame du bureau nous explique aussi qu'il faut que nous soyons discrets, que nous ne parlions à personne de notre situation, même dans notre communauté. Elle me demande enfin si j'ai bien compris et me dit que c'est comme un jeu qu'il faudra absolument gagner. "Papiers", C'est un mot que j'entends souvent. Apparemment c'était très important. C'est pourquoi nous avons passé autant de temps. Une fois qu'on est sorti de là, je demande à papa: "C'est fini ?" Il me sourit, me dit "bientôt".

Sur le chemin du retour, papa nous quitte en nous disant d'attendre à la maison. Il est déjà en retard pour travailler. Il fait des travaux, parfois je le vois rentrer très tard, couvert de poussière. Il me dit souvent qu'un jour il nous construira notre maison. Maman et papa s'embrassent puis maman me prend dans ses bras pour faire un bisou à papa. Tout d'un coup, il se fige. Il dit à ma mère de rentrer vite. Il nous accompagne dans les souterrains du métro. Ils se mettent à courir vite et s'engouffrent rapidement dans une rame de transport. Tandis qu'ils soufflent, ils me disent "Tout va bien". Je pense que c'était encore la police. Il faut qu'on fasse attention, sinon nous nous ferons attraper. Nous changeons de rame tandis que papa continue sa route. Une fois à la maison, maman prend son livre où elle apprend le Français. Parfois elle répète des phrases et m'apprend quelques mots en chanson qu'on entend à la télévision. Je joue avec une poupée Bob l'éponge que j'ai eue au MacDo. Maman me dit de ne pas trop regarder la télévision, parce que je devrai un jour retourner à l'école. Avant j'allais à l'école. Ça me manque, j'avais des amis. Mais mes parents m'ont dit que je retournerai à l'école quand on aura les papiers. A l'école, un jour, des policiers sont venus attendre les parents de Mamadou, un copain et on ne les a plus revus, ils étaient rentrés dans leurs pays. Moi, ce jour là, j'étais malade et mes parents sont passés me chercher un peu plus tard. Ils avaient eu très peur.

Nous passons la journée dans la chambre en ce moment à attendre le retour de papa. Maman ne veut pas me laisser tout seul ou me confier à une autre tante. Parfois nous allons jouer dans le parc. Je rencontre d'autres enfants. Un jour, une fillette s'est approchée pour jouer avec moi. Mais la maman de celle-ci me voyant est venue la prendre dans ses bras. Elle avait une expression me regardant, je l'ai entendue dire à sa fille, "Ne t'approche pas de ces gens là !". La petite fille pleurait. Moi j'étais triste, je ne savais pas ce que j'avais fait de mal. Ma maman m'a pris dans ses bras et m'a dit "On va rentrer, il ne faut pas être triste pour ça. Ça n'en vaut pas la peine." Mais je pleurais. Et j'ai pleuré tout au long du chemin jusqu'à la chambre. Maman me séchait les larmes me disait qu'étant un petit garçon je ne devais pas pleurer. Elle m'a dit aussi que je devais être fort pour ma maman quand papa n'était pas là. J'ai fini par m'endormir sur ses genoux pendant qu'elle me lisait une histoire.

On est en fin de journée. Soudain, on entend du bruit dans le couloir, des bruits de pas. Je m'éveille de mon sommeil tandis que maman se lève. Elle part voir ce qui se passe dans le couloir. Elle regarde rapidement dans le judas puis elle se précipite voir par la fenêtre. Je me dirige vers la fenêtre. Je vois des voitures et des camions de police, des policiers devant l'immeuble. Maman prend son téléphone pour appeler papa tandis qu'elle m'ordonne de venir auprès d'elle. Elle me dit de ne surtout pas faire de bruit. On doit faire comme si on n'était pas là, ne pas parler, rester dans le silence. Papa est sur répondeur. Je sursaute lorsque j'entends qu'on tambourine à une porte. "Police ouvrez !" Maman me couvre les oreilles, je la serre fort dans mes bras. Nous sommes pelotonnés près du lit dans le noir, l'un contre l'autre. Une porte s'ouvre avec fracas. Je sens les larmes de maman couler sur le haut de mon front. Nous entendons les cris, des bruits de lutte et de chutes. Ça dure longtemps, assez longtemps pour que j'oublie que la nuit est tombée. Nous sommes dans le noir. Puis le téléphone sonne. C'est papa, il rentre en nous demandant si tout va bien ? Maman dit un petit "oui, revient vite".

Ce texte est dédié à ceux qui se réfugient derrière l'insécurité pour des lois dont la forme, le fond mais surtout l'application sont de plus en plus indignes de l'être humain. Nous prônons ces valeurs de liberté, d'égalité, et de fraternité mais la plupart de ceux qui arrivent et qui sont arrivés ont grandi avec des morceaux d'histoire comme celle-ci. Et nous aurions des leçons d'humanité à donner...

By Minui

Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher RSS
baci 14-09-2010 02:40:12

pour la première fois de ma vie d'adulte, j'ai manifesté la semaine dernière.
pas pour ma retraite, pour que mon pays, dont j'ai de plus en plus honte quand je voyage à l'étranger, respecte un peu les droits de l'homme.

merci, merci de donner vie à tous ces anonymes qui subissent les traitements iniques de notre gouvernement.

c'est tout de suite plus fort quand les victimes ont une existence "palpable" que dans les mille faits divers...
Sonia 14-09-2010 11:01:18

J'ai aimé ce texte, justement parce qu'il donne la parole, vie à ceux qui n'existent pas toujours...
Réalité bien triste !
Angelina 15-09-2010 01:24:31

J'ajoute, Baci, qu'il n'y a pas besoin d'aller à l'étranger pour avoir honte. Y a qu'à allumer sa télé ou sa radio...
Minui 17-09-2010 11:52:07

Je peux vous assurer que dans la plupart des cas les gens qui demandent le statut de réfugié n'ont rarement fui leur pays pour des motifs comme le rêve d'une vie meilleure. La plupart vivaient des situations totalement inacceptables qui feraient passer la vie de Nelson Mandela pour un conte de fée.

Ce que je ne raconte pas dans cette histoire c'est généralement pourquoi ces hommes et femmes viennent dans notre pays. Pour démentir les histoires avec les allocs. La plupart s'en sorte sans allocs et ont parfois deux boulots (au noir) pour subvenir à leurs familles... Tout simplement parce qu'ils veulent avoir une vie normale et ne pas dépendre des autres.

Ce pourquoi je ne raconte pas est aussi parce que ce sont histoires sommes toutes personnelles qui ne peuvent être raconté car ces histoires d'abord leurs appartiennent et aussi parce que ces personnes restent en danger d'avoir un jour osé contester l'autorité locale. Être réfugié ne veut pas dire être sans papier ordinaire. Être réfugié vous savez que vous ne revenez en arrière que lorsque la situation dans le pays que vous avez fui change et s'améliore. Ça n'arrive pratiquement jamais ! Ils font davantage d'effort d'adaptation parce qu'ils savent la chance qu'ils ont eu d'arriver dans ce pays.

L'accueil dans ce pays est déplorable, et le mot est faible. J'en parlerais dans un prochain article.
Nom:
Email:
 
Titre:
Website:
BBCode:
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
:angry::0:confused::cheer:B):evil::silly::dry::lol::kiss::D:pinch:
:(:shock::X:side::):P:unsure::woohoo::huh::whistle:;):s
Saisissez le code que vous voyez.

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

 
Auteur de cette article : Minui