
Il le serre fort contre lui. L'Ours. Il lui manque une oreille. Il est rapé un peu. Mais peu lui importe. C'est contre son ventre mou qu'il etouffe ses larmes. Qu'il les essuie, rageusement. Le sanglot qui s'étrangle dans sa gorge. Encore une fois, le Terrifiant a levé la main. Du haut de son double mètre, il l'a abattue. Encore une fois, il a eu mal. Plus au coeur qu'au corps. Car il hait le Terrifiant. Mais il sait que derrière ce masque-là, il y aussi le Doux. Qu'il suffit de quelques goutttes de plus pour faire apparaitre le Terrifiant.
Seul, face au miroir, ses grands yeux vides, sa joue bleuie, les veines de son front qui ressortent un peu. Mais sa bouche qui se crispe, son poing qui se serre. Un jour, il le chassera. Un jour il sera plus fort que lui. Un jour... En attendant, il esquive. Comme il peut.
Il sait que le Terrifiant a besoin de se nourrir par apparaître. Alors il dérobe. Cachés sous son lit, les liquides maléfiques. En attendant de pouvoir s'en débarasser discrètement. Car il sait ce qui lui en coûterait s'il se faisait prendre. Il y a déjà goûté, pour voir. Lui, le petit gars malingre et mal assuré, l'Erreur comme le Terrifiant l'appelle. Il a senti la morsure de l'alcool, sur ses lèvres, puis son palais, le liquide se répandre dans sa gorge, ébouillanter son ventre. Puis l'immonde nausée. La tête qui tourne. La chambre qui tangue. Vomir.
Reprendre ses esprits, puis vite. Cacher son forfait. Aller chercher des serviettes dans la salle de bains, éponger, nettoyer. Les mettre à la machine, la faire démarrer. Il a l'habitude. Il fait bien pareil quand le Terrifiant est vraiment mauvais.
La dernière fois, il était là, à genoux, dans les salissures du Terrifiant, au milieu des bris de verres, à sentir sa haine monter en même temps que son dégoût, à entendre le gros rire tonitruant qui se moquait de lui.
" Tu n'es rien. Tu es l' Erreur. Tu es celui qui n'aurait jamais du être. Tu n'es bon qu'à ça. Me servir. "
Il a eu envie de hurler, de se révolter, mais que pourrait il faire? Il a conscience du rapport de force disproportionné. Il sait qu'aucun combat ne tournerait à son avantage. Pourtant, il pourrait le tuer dans ces moments là. Attraper un couteau, et lui dessiner un autre sourire. Eternel. Sanguinolent sur sa gorge. Celui d'un Ange.
Mais il est là. dans sa chambre. Avec l'Ours.
L'Ours dit : "tu ne dois pas avoir peur. Je suis là."
Alors il pleure, il laisse couler le long de ses joues. Des rivières entières.
L'Ours dit : " Un jour, quand ce sera le moment, tu te vengeras. "
Alors il se relève. Essuie ses larmes. Ravale. Et il prend une arme. Son arme. Un crayon.
Ses doigts autour du crayon. C'est son caducée. L'Erreur s'y accroche. Il visualise. Enfoncer la pointe tranchante dans l'orbite du Terrifiant, appréhender la molle résistance de l'oeil, tourner. Voir le sang. L'enfoncer un peu plus. Encore. Les coins de ses lèvres se redressent.
L' Ours dit : " c'est toi qui as le pouvoir, pas lui. Vas y, c'est avec ça que tu lui feras le plus mal."
Posé sur le bureau, sa bonne tête de peluche rassurante un peu penchée, comme lasse, ses yeux de perle brillent. L'erreur sait.
Il sait que l'Ours a raison. Il ne sait pas depuis combien de temps il est là. Il lui semble que c'est depuis toujours. Il se souvient :
Il doit avoir trois ou quatre ans. Le Terrifiant dîne. Seul. Il tient à lui montrer quelque chose, un dessin ou un truc comme ça. Mais le Terrifiant ne veux pas être dérangé. Il hurle : " Dégage de là " et le pousse rudement. Sa tête heurte le coin du buffet.
Une grosse entaille dans son cuir chevelu. Le liquide chaud qui coule, innonde son épaule. Il monte les escaliers tremblant. Va dans la salle de bain. L'Ours est là. Il l'attrape, l'enfouit dans son cou. Pour calmer la douleur. Et c'est là, qu'il l'entend murmurer.
Presqu'inaudiblement. Il se rappele avoir eu du mal à comprendre. Mais au fur et à mesure, les années passant, c'est devenu plus clair. La voix de l' Ours est désormais forte et assurée, comme nourrie des larmes et du sang.
Le Terrifiant est parti. Il ne sait pas pour combien de temps. Le Doux est là, il chantonne. Un vieil air américain, il croit. Un truc un peu kitsch comme il les affectionne. Alors l'Erreur se glisse, telle une anguille, appuie son épaule contre le flanc du Doux. Ose quelques notes. Le Doux le regarde. De ses beaux yeux clairs. Nets. Ils ne parlent pas. L'Erreur en profite. Il sait que ça ne durera pas. Le flacon pour le Terrifiant est là. Posé sur la table. Le verre est prêt. La ceinture pendouille de part et d'autre de la chaise. Le Doux ne porte pas de ceinture. Le Terrifiant s'en sert.
Mais là, c'est un des rares instants sereins. Clairs. L'Erreur pourrait presque porter un prénom. Il pourrait presque être. Mais il sait que ce sera de courte durée. Toujours presque.
Sans prévenir il voit le regard du Doux virer. Les nuages assombrir ses yeux. Vite. se mettre à l'abri.
Du haut de l'escalier l'Ours dit : " Depêche-toi, viens... Il va arriver"
Mais c'est trop tard. Le Terrifiant fait son entrée. Fracassante. Il grogne. Il s'énerve. L'Erreur se tapit. Mais le Terrifiant l'a vu. Il se moque de ses airs d'oisillon malade. Il utilise les mots, les manipule, les renverse. Comme des coups de poignards, qui lardent l'Erreur. Et quand il voit que l'Erreur ne plie pas, il utilise sa force.
Alors l'Erreur demande pardon, pleure jusqu'à se rendre totalement méprisable, humilié. Il sait qu'il devra faire semblant encore un moment. Jusqu'à ce que le Terrifiant en ait assez. Et le congédie. Et là, il pourra respirer.
Monter quatre à quatre. Si possible subtiliser au passage une pomme ou un biscuit dans la cuisine. Et se réfugier, dans son antre. Se savoir à l'abri. Fantasmer. Un monde sans le Terrifiant. Un monde autrement que clair obscur.
Attendre.
La main du Terrifiant. Epaisse, noire. La voix du Terrifiant. Sourde, rauque. Le regard du Terrifiant. Inhumain, barbare.
La bouteille est presque vide. Il sait qu'il l'enverra bientôt à la cave, en chercher une autre. Il en frémit d'avance. Il déteste ça. L'humidité sombre, l'atmosphère gluante de la réserve. ll sait que le Terrifiant le sait, et que c'est pour ça qu'il l'y envoie. Il ne peut pas s'en empêcher. Dans la pénombre, il attrappe la boîte d'allumette. Fasciné par le petit bout de bois qui se consume lentement, un instant, il se demande... Et si ? Quand il remonte enfin, l'Ours dit : "Tu as voulu mettre le feu, n'est ce pas ? Tu as eu raison, de ne pas le faire, il n'aurait pas assez souffert, mais approche... j'ai une idée ...
....
L'Erreur garde ce sourire sur les lèvres depuis les mots de l'Ours, l'autre jour.
Il ne peut pas vraiment l'effacer. Heureusement, le Terrifiant n'est plus réapparu depuis quelques jours. L'Erreur et le Doux vivent des moments tranquilles. Ils dînent tous les deux, regardent des films, passent des après-midi à chantonner et à cuire des gâteaux.
Une pause. Enfin un peu de répit. L'Erreur a même eu droit à un câlin du Doux. Il s'est approché, grande carcasse maladroite, a ouvert ses bras de goéland. Et L'Erreur s'est lové contre lui. Il a refermé ses bras. Ils sont restés comme ça, suspendus, cinq longues minutes.
L'Erreur a senti sur ses lèvres se former les mots qu'il aimerait prononcer, mais qu'il n'ose pas dire. Trois petits mots, de rien. Puis le Doux l'a repoussé gentiment, et est reparti dans une de ses rêveries. L'Erreur aime à regarder le Doux quand il est comme ça.
Ses grands yeux azurs qui voient défiler des paysages merveilleux, la peau de son visage illuminée, transformée par un sourire mutin, presqu'enfantin. On dirait que le Doux redevient le petit garçon qu'il n'aurait jamais du cesser d'être. Et en comparaison, l'Erreur se sent si vieux. Si adulte.
L'Erreur a terminé ses devoirs. Il compte aller prendre un truc à grignoter en douce dans la cuisine. Quand il entend du bruit. Des voix. La voix basse du Doux, et une autre. Féminine, douce. Presque chuchotée.
Ca recommence. L'Erreur connaît ça par cœur. Il sait comment ça va se dérouler. Le doux est l'appât. Avec sa gueule d'ange déchu, il n'a aucun mal à faire des conquêtes. Il leur parle à l'oreille de sa voix grave, leur chuchote de jolis mots tirés de ses rêves, et elles se laissent faire. Elles ne savent pas. Mais lui oui.
D'abord, le Doux s'occupe d'elles. Il leur offre à boire, est galant. Attentionné. Elles ne se méfient pas. S'installent. Ôtent leurs manteaux. Regardent les photos sur la cheminée, sirotent leur gin tonic. Il leur sert toujours un gin tonic. C'est une boisson pour elles. A la fois sucrée et amère.
Pendant ce temps, le Terrifiant observe. Tapi. Détaille leurs peaux, leurs ongles, leurs cheveux. Si le Doux a bien opté pour la bonne couleur, la bonne longueur. Surtout pas des mains négligées. Il prête une attention particulière à ça, une manucure parfaite. Et si possible, des ongles rouges. Dans son coin, il voit palpiter jusqu'aux veines bleues de leurs seins sous la peau blanche, il sent leurs parfums envoutants, capiteux et fleuris, il imagine la soie de leurs cheveux. Sous ses doigts.
L'Erreur voudrait faire quelque chose, mais il ne peut rien. Il entend le joli rire cristallin monter, il entend le Doux qui converse avec elle. Il sait que c'est irrémédiable.
Alors, il monte. Il n'a plus qu'à attendre. Combien de temps ? C'est fluctuant. Ça dépend du Terrifiant. Si ses goûts sont satisfaits, il peut faire durer le jeu un moment. Mais l'Erreur a l'habitude. Alors il planque dans sa chambre des réserves, pour le cas où.
L'Ours dit : " Encore une. "
L'Erreur dit : " Oui, je sais... "
L'Ours dit : " Patience "
Coller l'oreille contre le parquet. Il entend la femme. Il l'entend rire. Puis des pas titubants. Il imagine le Doux à présent, passer son bras autour de son épaule. Se pencher vers elle. Poser ses lèvres sur la bouche satinée. L'embrasser. Caresser ses cheveux. Puis l'entrainer vers la chambre. Il entend les bruits. Les talons qui claquent dans l'escalier, le sommier qui grince sous le poids de deux corps.
Il connaît la suite. Ce qui va se passer après. Quand le Doux en aura fini, il descendra à la cuisine. Se servira un verre, puis deux, puis ... Il retrouvera le Terrifiant. Et ce sera à son tour de jouer. La femme sera endormie. Souffle calme, respiration régulière.
Il s'approche d'elle, l'observe dans son abandon. Puis il s'empare de sa chair. Elle crie : « Non, laisse moi, arrête, tu me fais mal ». Mais il ne cesse pas. Que du contraire, ses cris l'excitent encore plus. Il prend un bout de tissu, le place sur sa bouche. Alors, il promène son couteau sur ses seins, son ventre, son pubis. Entre ses cuisses.
Puis doucement, il appuie. Longues balafres sanglantes. Le liquide visqueux et chaud qui s'échappe. Il glisse ses doigts dans les entailles, pour voir l'intérieur de la chair. Il écarte comme il peut. Bâillonnée, elle ne peut crier. Mais il voit son regard. Ses yeux qui hurlent de terreur et de douleur. Il continue. S'occupe de son ventre, y passe la paume de sa main, puis le couteau. A plat. Il voit sa peau frissonner sous le froid de la lame.
Et ça va durer toute la nuit. De temps en temps, il verse un peu de sa bouteille sur la chair mortifiée. Il jouit des spasmes de douleur que cela provoque chez elle. Il aime la voir se tordre. Il sait qu'elle supplierait, à cet instant précis. Il sait aussi qu'elle est presqu'à bout de forces. Alors il passe sa main dans sa nuque, défait le nœud. Elle est incapable de crier. Trop faible.
Mais elle secoue la tête. Il voit ses lèvres essayer de former les mots : « non » et « pitié ». Elle résiste encore. Il la gifle. Le sang coule de sa bouche, de son nez en même temps qu'un peu de morve. Ses yeux sont brouillés du mascara qui a coulé. Elle ressemble à une poupée désarticulée. D'un coup, ça ne l'amuse plus.
Alors, il la porte dans la baignoire. Prend le couteau. Et d'un geste rendu précis par l'habitude, sectionne l'artère fémorale. Du sang gicle sur le rideau. Il le remplacera. Il est prévoyant, il en a acheté en promo l'autre jour. Il a de quoi faire encore.
Puis il descend. Se sert un verre, s'installe dans son fauteuil préféré. Et il attend. Qu'elle ait cessé de lutter. Ça ne devrait plus prendre longtemps. Ils ont bien joué. Longtemps. Il a eu beaucoup de plaisir avec elle. Sa peau juste douce comme il faut, ses yeux flous pendant l'orgasme, ses cheveux doux comme une caresse. Puis disposer d'elle. Offerte. Sacrifiée.
L'Erreur sanglote. Il sait ce qui l'attend demain. Quand il ira dans la salle de bain, le rideau manquant, quelques gouttes noirâtres qui maculeront le sol. Oubliées par le Terrifiant dans son nettoyage nocturne. Il ne sait pas ce qu'il fait des corps. Après. Il aime autant ne pas savoir. Une fois, une seule, le jeu avait duré plus que prévu. Pourquoi, il n'en sait rien.
Probablement qu'elle tenait plus à sa vie, ou qu'il a été plus vicieux. Et il a vu. La main aux ongles peints pendant hors de la baignoire. Le cou renversé en arrière, formant un angle bizarre. Les yeux grands ouverts et révulsés. La bave à la commissure des lèvres. Le corps exsangue.
Il n'a pas pu s'en empêcher. Dégueuler. Et à chaque fois qu'il aperçoit leurs silhouettes, leurs cheveux, qu'il entend leurs rires, c'est elle qu'il a devant les yeux.
L'Ours dit : " Tu n'y peux rien. Il faudra encore te taire. Mais tu sais. "
L'Erreur dit : " C‘est trop dur, je n'en peux plus. "
L'Ours dit : " Le temps est ton allié. "

By Sand
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