L'Ours (2)
Vendredi, 22 Mai 2009 06:01
sand

Assis à son bureau, l'Erreur regarde les gouttes de pluie glisser lentement sur les carreaux, comme autant de larmes. L'Ours est à côté de lui, sur la chaise, à sa place Sa tête penchée, comme à l'écoute. Rien n'a changé dans cette chambre depuis deux ans. Les saisons se sont déroulées, à un autre automne a succédé un autre hiver. L'Erreur a grandi, il a pris 20 bon centimètres. L'Ours aussi semble plus grand, plus fort . En tous cas, son poil est lustré, brillant. Il n'a jamais paru si plein de vie. D'ailleurs, maintenant, il n'hésite plus l'Ours: les petites phrases du début, des premières années, sont devenues de longs monologues, scandés avec force et détermination. Rageusement. L'Ours s'est nourri, ces années. De la peur, du dégoût. Des petits incidents de parcours. Comme celle qu'il a vue traînée dans la neige par le Terrifiant, laissant une longue trace morne, qui le lendemain, partiellement recouverte des flocons de la nuit, semblerait une empreinte révée, floue. L'Erreur sait bien qu'il ne s'est pas trompé.
C'était bien une d'elle. Il ne pouvait pas la porter, il est vrai que son dos se rappelle souvent à lui... Le Terrifiant prend de l'âge, se voûte un peu. Par moment, il a même du mal à avancer. Alors, il s'installe dans le fauteil, se sert un verre, deux, trois ... Dans sa large main, il fait rouler un ou deux comprimés antalgiques, avant de les enfourner. Et il reste là, ruminant. Grognant. L'Erreur sait bien que quand il est comme ça, il vaut mieux ne pas la ramener. Encore moins que d'habitude. Parce que s'il n'a plus le geste rapide et leste comme il y a encore peu, il n'en reste pas moins que lui subsiste une force peu commune. Que si ses battoirs s'abattent moins vite, ils n'en gardent pas moins une terrible précision.
Elles. Cette autre fois où alors que le Terrifiant était occupé dans la chambre avec elle, on a sonné à la porte. La voix terrible du Terrifiant a tonné. L'Erreur a descendu les marches quatre à quatre, se trouvant bien vite face à un représentant de commerce, tentant de fourguer des produits d'entretiens. Quelle ironie ! "Aucune tâche ne résistera !". Tu parles. L' Erreur bien failli demander si ça marchait vraiment bien pour les tâches de sang. Il a réprimé un demi sourire, a bien vite mis fin au baratin du gars, a refermé la porte derrière lui. Un moment, il a hésité. Lui dire: "appelez la police, s'il vous plaît, il se passe un truc". Mais à quoi cela aurait il servi? Après tout, il ne les connaît pas ces femmes. Ce ne sont que des fantômes. Il ne les voit pas, et se force à ne pas les entendre. Il sait que c'est le prix à payer pour que le Terrifiant se tienne plus ou moins tranquille. Alors il se tait. Et il continue de faire, de contrefaire une vie normale. De toutes façons, c'est ce qu'il a toujours connu. Des jours qui ressemblent à d'autres jours, des périodes calmes, des moments clairs et puis inévitablement les instants troubles. C'est la facture à règler. Le sang et les larmes pour un peu de paix.
L'Erreur prépare le dîner. Peler les pommes de terre, cuire un bon morceau de viande saignante. Il sait à quel point le Terifiant est intransigeant sur ce point. Saignante la viande. D'autant plus compliqué que quand c'est le Doux qu'il a à dîner, lui réclame une viande cuite à point. Il ne supporte pas la vue du sang, ça l'écoeure. L'Erreur doit composer entre les préférences culinaires de l'un et de l'autre. Et aussi, entre ce qu'il est autorisé à manger, où, comment. Avec le Doux, pas de problème. Le Doux partage volontiers. C'est simple, évident. Ils s'assoient parfois même côte à côte dans le canapé, l'assiette sur leurs genoux, et regardent un jeu débile à la télévision.
Le Doux aime ce genre de divertissements: des gens qui sans faire grand chose ramassent du fric, leurs bouilles anonymement médiocres illuminées par la promesse du gain, et de leurs petits rêves mesquins enfin comblés. Des vacances dans un hôtel All in, où s'entasseront avec eux des allemands en socquettes blanches, des vieilles anglaises bedonnantes et puant le parfum bon marché, des russes nouveaux riches bling bling, aux coupes mulets improbables. Le Doux aime bien ça. Le spectacle de ceux là pour qui la vie est si simple, pour qui l'argent règle miraculeusement la plupart des choses. Et l'animateur, lisse, pommadé, jubilant, qui joue avec leurs nerfs, qui tente de les mettre plus sous pression encore qu'ils ne sont déjà. Il est payé pour ça lui. C'est le jeu. Toujours pareil, toujours différent. Le Doux ne s'en lasse pas.
L'Erreur est partagé. Entre le mépris que lui inspirent ces gens, et la fascination du Doux. Il comprend que quelque part, il les envie. Que leurs vie lui semblent plus simples, moins en dents de scie. Pourtant, la probabilité que parmi ces gens là, il y ait aussi de terribles secrets, des saloperies inavouables, des histoires compliquées, ... Juste que ça ne paraît pas. La télé aseptise, et rend les failles moins évidente. Manichéen. Un monde noir ou blanc. Ça conviendrait bien au Doux. Il veut y croire. L'Erreur lui sait que ce n'est pas comme ça. Que pour que la lumière soit, il faut de l'ombre. Du gouffre pour des sommets. De l'étrange pour du normal. Il serait effectivement plus simple de dire: voici les bons, voici les méchants. Le Doux voudrait pouvoir croire ça. L'Erreur ne veut pas le détromper, alors il glisse sa main dans la sienne, et en silence, ils observent l'écran. L'Erreur arrive même à plaquer un sourire sur son visage.
Mais quand le Terrifiant dîne... Il ne supporte pas d'avoir l'Erreur en face de lui, ou simplement tout près. Tout le dérange, jusqu'au bruit, pourtant discret, de mastication de l'Erreur. Quelquefois, quand le Terrifiant prolonge son séjour, l'Erreur ne mange rien de chaud pendant plusieurs jours. Il se nourrit de biscuits secs, planqués dans sa chambre, et de petits larcins à la cuisine. La dernière fois, il avait tellement envie, il avait tellement rêvé de sentir quelque chose de chaud dans sa gorge, dans son estomac, n'importe quoi... Que profitant d'un moment d'inattention du Terrifiant, il a plongé la main dans la casserole où cuisaient les patates, en retirant une,et l'enfournant presque aussitôt. Retenir un cri de douleur, en même temps qu'un cri de jouissance. Brûlure sur la langue, le palais, les lèvres, sa main et en même temps bonheur de sentir la texture fondante de la chair un peu farineuse, mollesse du goût de noisette. Sans pouvoir dire un mot. Surtout que le Terrifiant ne sache pas. La peau de sa main a cloqué, direct. Il l'a passée sous l'eau froide, glacée. Il l'a enveloppée dans la gaze verte et gluante trouvée dans la salle de bain, mais rien n'y a fait. La brûlure était trop profonde. Il en garde encore la cicatrice. Le stigmate. Le désir trop intense mérite la punition la plus vive. Le plaisir est un corollaire de la douleur. Pour posséder, il faut souffrir. Ou renoncer. La marque est là, cartographiée sur le dos de sa main, qui lui rappelle tous les jours.
Assis à son bureau, l' Erreur réfléchit. Il l'a devant lui. il sait. L'ours lui a répété, déjà, plusieurs fois. Comment. Seulement, c'est compliqué. Il n'arrive pas à s'y résoudre. Pas encore. Sûrement que ses bras n'ont pas encore acquis assez de muscles. Que sa peau n'est pas encore assez dure. Il reste un petit garçon au fond. Un petit garçon malhabile, imprécis, lâche. Il se déteste à ces moments là. Il comprend le Terrifiant, sa moue de dégoût quand il le regarde, lui le frêle. D'ailleurs, l'autre jour, il lui a lâché, comme ça, l'air de rien: "Tu serais incapable d'être moi. "Tu n'es pas de ma race". Bizarrement, même si l'Erreur hait le Terrifiant de toutes ses forces, même si il a pleinement conscience du mal absolu de ses actes, il n'a pas pu s'empêcher d'être déçu. De se sentir... Pas à la hauteur. Il voudrait pouvoir lui clouer le bec. Juste une fois. Il ferait les choses bien. Sans trop faire souffrir. Il ne prendrait pas plaisir à faire durer les choses comme le Terrifiant. Du moins l'espère t il. Il serait froid, clinique. Il ne laisserait pas la lame effleurer ses tétons durcis de terreur, il ne passerait pas sa main dans les cheveux, sous la nuque, pour y enfoncer ses ongles. Il n'apposerait pas sa bouche sur la sienne, forçant le passage de sa lange, s'insinuant en elle, aspirant son suc. Ensuite, il ne prendrait pas un temps infini à observer le sang qui s'écoule des plaies fines et innombrables. Tellement lentement qu'il y aurait un début de coagulation. Qu'il devrait gratter, rouvrir les plaies pour qu'à nouveau le liquide visqueux se répande. Ce ne serait pas grave si ce n'était qu'une fois. Juste pour lui prouver, à lui. Qu'il n'est pas un incapable. Et puis il réfléchit. Et il se fait horreur. D'avoir pu simplement imaginer une chose pareille. Quelque part, il est comme lui.
L'Ours murmure: "Vous êtes pareils. Seuls les moyens et les buts diffèrent". L'Erreur ne comprend pas bien ce que l'Ours a voulu dire par là. Depuis un bon quart d'heure maintenant, il le fixe. Le caducée. Son crayon. L'Ours un jour lui a dit: " C'est une arme, sers-t-en".
Du papier. Et si? Frénétiquement, il commence à tracer des signes sur la feuille, aligne les mots. Forme des phrases.
Des pas dans l'escalier. On vient. On frappe à sa porte. Puis le Doux passe son visage par l'entrebâillement. Il monte rarement, il n'est pas souvent celui qui recherche de la compagnie. Le Doux est plutôt solitaire. Quelque chose se passe, ce n'est pas normal. Il dissimule le papier, ses mots. En vitesse. Le Doux lui apporte un plateau. Dessus, il a posé une assiette, fumante. A côté, dans un verre à moutarde, un iris violet. Il lui tend le plateau, en souriant. Étrange.
Le Doux s'éclipse comme il est venu. Presque sans un bruit.
De la blanquette de veau. Les petits légumes fondants. L'Erreur savoure chaque bouchée, une à une, prenant le temps de fixer dans sa mémoire la sensation moelleuse de la viande, le plaisir diffus sur son palais. Seul, à l'abri, il déguste.
Petite jouissance solitaire. Autant étirer ce moment au maximum.
L'assiette est maintenant nettoyée. Il repousse le plateau, et de nouveau son regard est attiré par le crayon. C'est irrésistible. Son index, son pouce se positionnent, son avant bras posé sur le bureau, le papier un peu rêche commence à se couvrir de lignes noires. L'Erreur écrit, presque sans y penser, ce qui sort de lui. Il écrit, écrit encore. Les volutes, les arabesques, qu'il dessine succèdent aux traits droits, précis. Il ne s'arrête pas. Ne s'arrête plus. La nuit noire jette un manteau d'ombre sur les arbres, dehors. Mais pour l'Erreur, rien n'a jamais été si clair.
Du bruit, en bas. Des chaises que l'on déplace. De la musique. Des voix. Ça recommence. Pourtant, cette fois, l'Erreur a la sensation que ce n'est pas comme d'habitude. Il ne saurait dire pourquoi. Ce n'est que quand il entend la porte claquer, et le Terrifiant pousser un long hurlement qu'il se décide à aller voir. Là, du haut de l'escalier, il voit entre les barreaux, le verre renversé sur la moquette, la bouteille ébréchée, les gouttes de sang qui échouent au ralenti sur le guéridon, le Terrifiant plié en deux... Un sac à main resté sur la table. Il y avait bien une fille, là. Elle est partie. Démuni, l'Erreur ne sait plus quoi faire. Il reste un moment interdit, sur le palier. Puis... Et si?
Il se rue à son bureau, reprend le crayon fiévreusement. IL entend du remue ménage en bas, des grondements sourds, mais il ne s'arrête pas pour autant. La trouille pourrait le paralyser, elle le galvanise. Il en retire une force incroyable. C'est comme si tous les mots de l ' Ours, tout ce qu'il aurait voulu dire, tout ce qui devait être, prenait vie sur la feuille blanche. De malhabiles et brouillons, ses signes sont maintenant nets, précis, incisifs. A chaque point de ponctuation, il entend les râles du Terrifiant s'amenuiser. A chaque virgule, il sait que c'est lui qui tout doucement contrôle. Il voit le Terrifiant se rendre dans la salle de bains. Il sait qu'il a pris un couteau bien affûté dans la cuisine. Il peut presque sentir la chaleur de l'eau dans laquelle il se plonge, la lame qui court sur ses poignets, sa morsure quand elle dessine deux bouches immenses sur ses bras. Le sang qui commence à couler, lentement, presque sensuellement. La brume cotonneuse dans la tête du Terrifiant, dans son crâne, les liaisons nerveuses saturées de douleur, le cerveau sombrant peu à peu dans l'inconscience. IL peut ressentir la peur absolue du Terrifiant, il le sent essayer de se révolter, de lutter. IL ne peut rien faire. Les mots sont plus forts que lui, nourris des larmes, du sang, trempés dans l'encre noire des années, ... L'Ours se tait à présent. Il a fait son office. Il a guidé l'Erreur. Impossible de s'arrêter. Les doigts courent de plus en plus nerveux sur le papier. Les mots se succèdent. Il voit le visage du Terrifiant se tordre, en un rictus immonde, il le voit dégueuler. Mélange d'alcool et de mauvaise bouffe de supermarché, encore partiellement digérée. Des morceaux flottent dans la baignoire, s'agglutinent à la commissure de ses lèvres. Encore quelques phrases et c'en sera fini.
L'Erreur met un point final. Puis se lève. Fait craquer ses articulations endolories. Il va directement à la salle de bain, car il a beau savoir, il veut s'assurer que c'est bien réel. Un corps dans la baignoire. Une flaque de sang à terre, sur le carrelage blanc, une main, un bras...
Ses cheveux pendouillent devant son visage. Son doux et beau visage d'ange déchu. Tout est fini. Le Doux est mort.
L'Enfant pleure. A genoux, une joue posée contre le rebord de la baignoire, barbouillé de sang.
Quand la police est arrivée, il était toujours là. Ses larmes avaient cessé de couler.
Il avait un crayon planté en plein coeur.

By Sand
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...
moi, j'étais sur le nuage avec toi, ...
je l'aime pas tellement. mais du coup...
ah mais je crois que beaucoup d'abste...