Plaisance
Dimanche, 27 Mars 2011 00:00
Antoine D'A
Et vous croyiez que la plaisance était une libération ?
J'ai du louper une étape, mal choisir mon océan. L'estomac au bord des lèvres, je m'agrippe à l'extérieur pour conserver mon intérieur. Balayé à chaque instant, ma croisière solitaire prend des allures de lave-linge. Ca faisait longtemps que je n'avais pas pleuré. C'est physique, voyez-vous ? Les fluides coulent de la bouche, des yeux, du nez et même d'endroits sans orifice.
Je suinte du front, des joues, du torse, des bras aussi. Seuls endroits secs, mes oreilles crépitent quand j'y glisse les doigts. Le sel s'est insinué dans mes pavillons, répandu sur mes cheveux, faufilé dans mes rides, les marquant davantage.
Les voyages forment la jeunesse ? J'ai pris quinze ans dans la gueule, une barbe irritante dont je ne peux cesser la pousse au risque de m'ouvrir la gorge. Heureusement, le miroir se trouve au fond du voilier. A moins croiser mon image, je me figure encore beau. Glamour jusqu'au rejet de la bile.
A chaque heure, malgré les douches glacées d'une mer qui dégobille plus que moi, je monte dans le carré pour regarder autour. Ni terre, ni bateau, ni lumière. Seul le feu du mât paraît une étoile folle qui hésite entre deux pôles. A quand date ma dernière nuit de sommeil véritable ? Trois semaines sans croiser d'âme, deux jours sans repos, pris dans cette tempête qui me secoue sans cesse, je rapprends le concept de mal de mer.
Ca ne dure pas, vous dit-on. Trois jours, tout au plus pour que le corps s'y fasse. Il prend le temps, le con, à s'adapter aux remous, aux grincements continus, à la bôme qui claque en couperet. Je me la mangerai un jour. Erreur de débutant, celle de Tabarly, je la sais qui m'attend, froide mais survoltée. Prise de frénésie, elle me rappelle ces pitbulls qui ne trouvent répit que lorsque leur victime n'est plus qu'un tas de mousse, une flaque de sang.
Rien n'est reposant, en mer, et tu n'es jamais libre. Tu vis dans un espace confiné dans un autre plus grand que tu ne touches jamais, que tu te prends sur la gueule, qui te ronge, bon sang, qui ronge jusqu'au sang. La mer est un désert soustrait de ses possibles.
J'essaie de me rappeler ce qui m'a conduit ici. Une passion d'enfant, un travail épuisant pour me payer mon rêve. Assez peu de détours, une femme qui m'aime, une fille obéissante, une maison peu coûteuse pour mettre de côté. Un chien trouvé dans la rue, cédé aux yeux de la gamine à sa requête plaintive, rien de plus ou de moins. J'avais une ambition, m'acheter mon dix mètres, suivre les quatre vents, même avec le clebs.
L'ambition, ça vous travaille, ça s'alimente, ça prend du temps. Chaque pierre mène au monument, chaque écart retire une brique. Dix ans d'effort pour mon un mât, mon gladiateur de polyester. Ni le plus fin, ni le plus beau mais le fruit d'un labeur qui m'éloignait de mes amis, qui marginalisait ma famille. Une décennie tant longue que courte : des consécrations à la consécration, chaque peine est sensée. Une fois le but atteint, les cales pleines de conserves et la voile neuve, je n'avais plus qu'un seul estomac à remplir.
Moi, mon bateau, un cliché imbécile. A l'aube du grand voyage, je n'ai rien raté de nos lacunes ni des frustrations de ma compagne. Luxe de mon existence sobre. Si près du but, j'ai cru qu'elle attendrait les quelques derniers mois qui nous séparaient de la grande traversée. Nous avions le voilier, nous préparions les vivres et nous prenions la mer un week-end chaque mois. Nous préférions voguer de nuit, fendant les nuées de plancton qui brillent lorsqu'on les malmène, nous naviguions sur des constellations qui existaient le temps d'une vague.
Avec le statut de solitaire, partir était plus simple. « L'horizon pour compagne !» clamais-je à tout le monde. Il n'y avait personne, je n'ai pas pris le temps de garder quiconque. L'horizon est une garce que tu ne rattrapes pas. Parfois, il lâche des baleines mais qui parle de chants pour qualifier leurs plaintes ? La plupart du temps, les grains ravagent la sérénité. Je suis un homme comblé d'obstacles. Juste le sel, rien que le sel et plus de miel.
C'est ça, la plaisance ? Subir les éléments qui devraient nous porter ? Serrer mains, dents, yeux quand déferlent des lames qui envoient valdinguer le barda mal fixé ? Sentir le mât à l'horizontal, se rappeler qu'un gladiateur ne peut pas dessaler, s'en persuader. En mer, on est redevable, proie ou serviteur. On n'est jamais maître.
Ca se voit aux vomissures collées sur la coque, au concert incessant d'un bateau souffreteux, au regard délavé d'un homme qui a sacrifié les plaisirs simples à l'autel de son but pour se consacrer aux joies alambiquées. Je suis un homme entier qui a franchi la lisière des rêves. Pas de regret, combien êtes-vous à n'avoir pas concrétisé vos ambitions ? Je prends mon pied, je dois prendre mon pied, j'ai tout fait pour ça.
Je vis ma fierté à genoux, la tête dans une bassine.
By Antoine D'Audigier
Découverte (comme beaucoup) de twitter. Antoine a proposé spontanément de parler de voyage, et il nous emmène dans une fort jolie fiction. On découvre son blog ici.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...
moi, j'étais sur le nuage avec toi, ...
je l'aime pas tellement. mais du coup...
ah mais je crois que beaucoup d'abste...