Le taxi avait un toit ouvrant et tous les deux s'étaient penchés en arrière, nonchalamment vautrés l'un contre l'autre comme deux adolescents américains dans une peinture un peu datée de Norman Rockwell. Ils regardaient le ciel bleu au dessus, le vol des pigeons sur les toits, les maisons qui s'offraient aux flèches dorées du soleil et dans la douce pénombre du taxi, le visage mince de la jeune femme et ses traits aussi délicats que les arêtes des poissons semblaient baignés de miel.
« Si on te demande, tu sais, ta mère ou n'importe qui, réponds s'il te plait que nous sommes ensemble ». Il attendit un instant qu'elle réponde mais elle n'en fit rien. Il posa son visage contre le rebord de la portière en velours gris et commença à chantonner un morceau de Kevin Coyne : « Funny, funny, funny, funny, oh so funny that's it's making me cry. Funny, funny, funny, funny, oh so funny Lord, sometimes I wish I could die. ».
Le téléphone de Leila sonna dans son sac. Bien qu'elle fut consciente que cela brisait quelque chose de sacré dans cette chaude journée romantique, elle répondit en poussant un long soupir.
- Quand êtes vous arrivés ?
- Je ne sais plus, jeudi soir, de bonne heure.
- Qui conduisait ?
- Lui, répondit Leila. Mais ne t'énerve pas il conduit comme un ange.
- C'est lui, je t'avais pourtant dit...
- Je te répète qu'il conduisait comme un ange. Ecoute je t'en prie... Je lui ai demandé de faire attention aux lignes jaunes et tout, et il le faisait tu sais, il le faisait vraiment. Il faisait même son possible pour ne pas regarder le ciel ni les étoiles, ni les arbres. Au fait, est ce que papa a fait réparer la voiture ?
- Pas encore, on attend les papiers de l'assurance. Mais cela va nous coûter au moins...
- Maman, Aliocha a dit qu'il paierait. Il n'y a pas de raison...
- Est-ce qu'il te donne encore ce surnom ridicule ?
- Non il a changé...
- Leila, je veux savoir, tu sais, ton père...
- D'accord, d'accord, il m'appelle Miss Clocharde répondit la jeune femme avec un rire nerveux...
- Ce n'est pas drôle Leila. Ce n'est pas drôle du tout. C'est horrible, c'est triste, voilà ce que c'est... Leila écoute...
- Je t'écoute maman...
- Ton père a parlé au docteur Vergne et...
La jeune femme avait raccroché le téléphone. Ils avaient abandonné la voiture accidentée sur un parking près de Montpellier et ils étaient arrivés à Narbonne après deux heures de taxi laissant tous les ennuis derrière eux, les parents de Leila, les histoires au Pacific hôtel, la rumeur qui courait sur Aliocha.
- Tu ne viens pas dans l'eau ? demanda Leila.
- Je suis en train d'étudier la question. J'y réfléchis, tu sais...
Mais Aliocha ne bougea pas. Il était étendu sur une immense serviette rouge rehaussée d'un motif qui ressemblait à une otarie ou une baleine ensanglantée échouée sur un rivage africain.
Aliocha laissa son menton reposer sur le sable. Il donnait l'impression de vouloir enfouir tout son visage dans le sable brûlant.
- Leila, dit- il, tu es resplendissante. Ses mots sonnaient faux, comme s'il se forçait à les dire ou à les penser.
La jeune fille s'allongea près de lui et posa sa tête sur son dos.
- Je suis capricorne tu le savais ? demanda-t-elle
- Non
- Et toi, tu es de quel signe ?
- Je dois être poisson. Oui c'est ça, je suis un poisson chat.
- Nathalie m'a dit que tu l'avais laissé s'asseoir près de toi, sur le tabouret du bar et que tu l'avais prise dans tes bras.
Il ramena ses mains et posa sa joue sur son bras droit. Ses yeux bleus se perdaient sur l'horizon.
- Et bien, dit il, tu sais comment ça se passe parfois. J'étais assis là en train de boire et tu n'étais nulle part dans les parages. Nathalie est arrivée et elle s'est assise près de moi. Je ne pouvais tout de même pas la repousser. Non ?
- Si ! Elle regardait les vagues au loin
- Non. Mais je vais te dire ce que j'ai fait et tu seras fière de moi.
- Quoi ?
- En fait, j'ai imaginé que c'était toi... Parce que tu me manquais à ce moment là et que j'avais besoin de te serrer contre moi.
- Elle a dit que tu lui avais dit « je t'aime ».
- Je ne crois pas, ou peut-être que je l'ai fait oui, juste pour lui faire plaisir.
Léila s'était accroupie et dessinait les lettres d'un alphabet inconnu sur le sable.
- Allons dans l'eau, dit-elle avec son air bougon qui lui donnait l'apparence d'une petite fille encore pouponne.
- Très bien, dit le jeune homme.
Leila voulait penser à autre chose, oublier les avertissements de ses parents, les bruits qui couraient sur Aliocha. Elle voulait l'avoir pour elle toute seule. Le sable blanchi par le soleil crépitait doucement comme le scintillement des étoiles dans le ciel d'été. La bise chaude et charnelle de la méditerranée caressait les amoureux dans leur nage rieuse. Leurs bouches au goût de sel se mêlaient parfois comme un sortilège enchanté puis l'instant d'après, Aliocha et Léila fendaient l'écume et recommençaient à nager dans des directions opposées.
Ils avaient loué une petite chambre sur la côte et s'amusaient à la découvrir comme deux enfants qui auraient construit une cabane dans un arbre. Il l'embrassa contre la fenêtre et la déshabilla avec impatience. Elle protesta un peu, peut-être pour pimenter ce moment mais quand il enfonça ses doigts au fond de son sexe ruisselant, elle abandonna toute idée d'esquive romanesque. Il sentait le sable et le sel. Elle sentait le soleil et la mer. La nuit tombait doucement et recouvrait le monde d'un ciel gris orangé. La lune était immense.
Ils étaient allongés l'un contre l'autre et Leila caressait du bout de ses doigts le grain de beauté qu'Aliocha avait en bas du ventre comme si c'était une zone érogène étrange et inexplorée.
- C'est quoi un poisson chat ? demanda-t-elle. Est-ce que ça a des moustaches ou des oreilles comme un chat ?
- Oui. Un poisson chat ressemble exactement à un chat. Sauf qu'il vit dans l'eau.
- Et qu'est ce que ça mange un poisson chat ?
- Et bien, quand ils ont faim, ils entrent dans des trous où il y a plein de poissons souris. Quand ils pénètrent tu sais, ce sont des poissons comme les autres. Mais une fois dedans, ils deviennent méchants et... impulsifs.
- « Impulsif », c'est bizarre comme mot pour un chat.
- Tu sais, une fois, j'ai vu un poisson chat qui rentrait dans un trou et qui dévorait un poisson souris avec une telle cruauté que j'ai pleuré.
Il poussa le coussin blanc jusqu'au bord de lit mais lorsque celui-ci manqua de tomber, il le retint et le ramena doucement sous sa nuque.
- Et qu'est ce qu'il leur arrive après ?
- A qui ?
- Aux poissons chats ?
- Et bien ça me crève le cœur de te le dire mais, ensuite, ils sont punis. Ils remontent à la surface de l'eau et s'envolent jusqu'à la lune. Au Mexique, tu sais, les montagnards voient parfois, des poissons chats passer dans le ciel, contourner les nuages et se perdre entre les étoiles.
Cette nuit là, Leila rêva de poisson et de sable. Elle se voyait perdue au Mexique tenant la main d'Aliocha dans la sienne. Elle s'imaginait grimpant au sommet de collines, entourées d'étoiles scintillantes et de poissons qui miaulaient bizarrement dans le ciel mordoré. Le monde avait une odeur de jasmin ou de ces fleurs qui sentent aussi bon que la transpiration des amants après l'amour.
C'était une nuit d'été brûlante et charnelle. Au loin, Venus se reflétait dans les franges écumées de l'océan. Aliocha regardait Leila dormir et caressait ses cheveux. Peut-être juste parce qu'il faisait chaud, il ne parvenait pas à trouver le sommeil.
Depuis les côtes niçoises, enflait le tonnerre et le rugissement des vagues. Aliocha se leva, enfila un peignoir et sortit dans le couloir. Il effleura la serviette rouge. Elle n'était pas encore sèche. Dans la pénombre il aperçut une jeune femme qui fumait une cigarette contre le montant d'une porte. Il s'approcha d'elle.
- C'est étrange cette façon de fumer lui lança t-il
- Etrange pourquoi ? Elle baissa les yeux.
- Je vois que vous regardez mes pieds, dit-il en riant.
- Pardon ? répondit la jeune femme interloquée
- Je disais : je vois que vous regardez mes pieds.
- Non je regardais par terre. La jeune femme détourna les yeux vers un tableau, une nature morte sur laquelle était représenté un énorme morceau de fromage.
Elle avait de longs cheveux bruns et une bouche douce et sensuelle. Aliocha s'approcha d'elle.
- Si vous voulez regarder mes pieds, dites le, continua le jeune homme d'une voix basse, mais ne faites pas votre voyeuse.
- Arrêtez tout de suite dit elle en le regardant droit dans les yeux.
Aliocha se pencha vers elle pour l'embrasser mais elle le repoussa violement. Le bruit du vent siffla dans l'entrebâillement d'une fenêtre au fond du couloir. La jeune femme ouvrit la porte qui se trouvait derrière elle, pénétra dans la chambre et referma violement la porte.
- J'ai deux pieds normaux dit le jeune homme, merde, je n'ai pas de griffes ou de serres, il n'y a pas de raison qu'on les regarde.
Aliocha revient dans la chambre. Il semblait désemparé. La chambre sentait le cuir des bagages neufs et le dissolvant pour vernis à ongles.
Il jeta un regard mélancolique sur la jeune femme qui dormait à poing fermé puis se dirigea vers une valise, l'ouvrit et tira de dessous une pile de caleçon un Beretta CX-4. Il sortit le chargeur et le remit en place. Il arma le revolver et vint s'asseoir sur le lit. Il regarda la jeune femme, ajusta l'arme et se tira une balle dans la tempe droite.
L'orage passait au loin... Des éclairs enflammaient le ciel vers le sud mais l'on n'entendait aucun grondement. Le silence... Le calme des vagues... Des nuées blanchâtres voilaient parfois le ciel mais on distinguait bien les étoiles et la lune au loin. On voyait même des créatures étranges monter vers elle mais on ne pouvait distinguer si c'était vraiment des oiseaux.

By Kowalski
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