S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

Elle a toujours été quelqu'un de spécial. Une parmi les autres, se baladant dans la foule comme si elle n'avait aucune conscience de ça. Sauf pour moi. Moi je l'ai toujours su. Patiemment j'ai entrepris son siège, sa cour, son balcon. Je lui ai écrit des lettres, des dizaines. Froissé des centaines. Inventé des milliers d'autres dans ma tête. Essayant de trouver le mot, la phrase qui la ferait rire, qui la troublerait. Qui la conduirait petit à petit à m'aimer.
Comme je l'aime.
Un matin, elle a bien voulu. Prendre un café avant le boulot, la course pour ne pas être en retard. Je savais, j'ai compris que ce temps là n'était pas choisi au hasard. Elle savait que ce serait forcément limité, forcément trop rapide. Que je devrais réussir, là, en quelques minutes sur un bout de comptoir, à lui donner envie de plus. Sa jolie gorge renversée en arrière, ses dents, de petits bijoux polis et brillants, elle a ri. Blanc-seing. Elle voulait bien encore. J'aurai bien croqué à ses lèvres comme elle croquait les glaçons de son diabolo-grenadine.
Comme je l'aime.
Très vite, beaucoup plus vite que je ne l'aurai cru, elle fut conquise. Aimante. Adorable. Des manières de petit chat, la délicatesse dans tous ces gestes. Je ne me lassais pas de la regarder, de l'épier. Ses petits pas claquetant sur le parquet, sa silhouette fluide glissant à travers les pièces, ses cheveux ondulant sur ses épaules, son parfum comme la marque de sa réalité.
Comme je l'aime.
Je me mis à l'aimer si fort. Plus fort. Beaucoup trop fort. Toutes ces choses d'elles, qu'elle m'a donné sans réfléchir, tous ses souffles, tous ses désirs, toute elle... Comment lui rendre la pareille? Comment être à sa hauteur? Alors que chacun de ses regards m'a fait oublier jusqu'à la couleur du ciel, que mon corps est en nage, mon cœur dans un étau quand elle apparaît, ma voix s'étrangle. Et je n'ai plus de mots.
Comme je l'aime.
Tout me paraissait si indigne d'elle. L'emmener dans un restaurant? Oui, mais alors dans le plus beau, le comble du chic. Elle protestait. Disait que ce petit italien aurait été très bien, qu'elle n'avait pas besoin de mes extravagances, juste de moi, moi seul. Cette blague. La voir là, au milieu de ce décor en stuc, manger une pizza trop grasse sur un air rital dégoulinant... Non, elle n'aurait pas mérité ça. Tout devait toujours être pour elle au mieux. A commencer par moi.
Comme je l'aime.
Je me suis mis à porter des costumes, des chemises bien repassées, des cravates. J'ai fréquenté les boutiques de luxe pour lui plaire. J'ai tenté de faire de moi autre chose qu'une gueule cassée sans allure. J'ai voulu faire de moi un Murillo. Avoir de la classe, une sorte d'austérité nonchalante qui l'aurait à coup sûr intriguée. Flattée. Qui lui aurait plu?
Comme je l'aime.
J'ai voulu faire de sa vie autre chose. J'ai pris des abonnements chez des fleuristes, chez des pâtissiers. Je l'ai fait voyager, et danser. Je l'ai emmenée partout, sur des toits ou au bord de la mer, dans la forêt immobile ou dans des villes tentaculaires. Je l'ai prise dans un tourbillon pour ne pas qu'elle m'échappe.
Comme je l'aime.
Et ce soir, ce soir comme beaucoup d'autres soirs, je l'attends. Elle rentre encore un peu tard. Encore un peu essoufflée. Quelques mèches en bataille. Et cet air troublant qui pare celles dont on ne sait pas l'emploi exact du temps. Elle s'approche de moi, prend le verre que je lui tends. Meursault Les Perrières. L'abricot et le tilleul concurrencent le parfum de sa peau. La soirée est douce . C'est la fin de l'été, l'air est encore lourd des amours de la journée. Ses gestes se font indolents quand elle se rapproche du garde-corps. Je ne l'ai pas encore réparé.
Comme je l'aime à cet instant: elle n'a jamais été si foudroyante, si belle qu'à cette minute ci.
Je la pousse.
On entend un bruit mat.
Comme je l'aime.

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Toutes les semaines, je cherche un je...
Et du coup, tout à ton bonheur et ta...
Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
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Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
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