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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Son garde-corps

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balcon3

Elle n'a jamais été si foudroyante, si belle qu'à cette minute ci...
Comme je l'aime.

Elle a toujours été quelqu'un de spécial. Une parmi les autres, se baladant dans la foule comme si elle n'avait aucune conscience de ça. Sauf pour moi. Moi je l'ai toujours su. Patiemment j'ai entrepris son siège, sa cour, son balcon. Je lui ai écrit des lettres, des dizaines. Froissé des centaines. Inventé des milliers d'autres dans ma tête. Essayant de trouver le mot, la phrase qui la ferait rire, qui la troublerait. Qui la conduirait petit à petit à m'aimer.
Comme je l'aime.

Un matin, elle a bien voulu. Prendre un café avant le boulot, la course pour ne pas être en retard. Je savais, j'ai compris que ce temps là n'était pas choisi au hasard. Elle savait que ce serait forcément limité, forcément trop rapide. Que je devrais réussir, là, en quelques minutes sur un bout de comptoir, à lui donner envie de plus. Sa jolie gorge renversée en arrière, ses dents, de petits bijoux polis et brillants, elle a ri. Blanc-seing. Elle voulait bien encore. J'aurai bien croqué à ses lèvres comme elle croquait les glaçons de son diabolo-grenadine.
Comme je l'aime.

Très vite, beaucoup plus vite que je ne l'aurai cru, elle fut conquise. Aimante. Adorable. Des manières de petit chat, la délicatesse dans tous ces gestes. Je ne me lassais pas de la regarder, de l'épier. Ses petits pas claquetant sur le parquet, sa silhouette fluide glissant à travers les pièces, ses cheveux ondulant sur ses épaules, son parfum comme la marque de sa réalité.
Comme je l'aime.

Je me mis à l'aimer si fort. Plus fort. Beaucoup trop fort. Toutes ces choses d'elles, qu'elle m'a donné sans réfléchir, tous ses souffles, tous ses désirs, toute elle... Comment lui rendre la pareille? Comment être à sa hauteur? Alors que chacun de ses regards m'a fait oublier jusqu'à la couleur du ciel, que mon corps est en nage, mon cœur dans un étau quand elle apparaît, ma voix s'étrangle. Et je n'ai plus de mots.
Comme je l'aime.

Tout me paraissait si indigne d'elle. L'emmener dans un restaurant? Oui, mais alors dans le plus beau, le comble du chic. Elle protestait. Disait que ce petit italien aurait été très bien, qu'elle n'avait pas besoin de mes extravagances, juste de moi, moi seul. Cette blague. La voir là, au milieu de ce décor en stuc, manger une pizza trop grasse sur un air rital dégoulinant... Non, elle n'aurait pas mérité ça. Tout devait toujours être pour elle au mieux. A commencer par moi.
Comme je l'aime.

Je me suis mis à porter des costumes, des chemises bien repassées, des cravates. J'ai fréquenté les boutiques de luxe pour lui plaire. J'ai tenté de faire de moi autre chose qu'une gueule cassée sans allure. J'ai voulu faire de moi un Murillo. Avoir de la classe, une sorte d'austérité nonchalante qui l'aurait à coup sûr intriguée. Flattée. Qui lui aurait plu?
Comme je l'aime.

J'ai voulu faire de sa vie autre chose. J'ai pris des abonnements chez des fleuristes, chez des pâtissiers. Je l'ai fait voyager, et danser. Je l'ai emmenée partout, sur des toits ou au bord de la mer, dans la forêt immobile ou dans des villes tentaculaires. Je l'ai prise dans un tourbillon pour ne pas qu'elle m'échappe.
Comme je l'aime.

Et ce soir, ce soir comme beaucoup d'autres soirs, je l'attends. Elle rentre encore un peu tard. Encore un peu essoufflée. Quelques mèches en bataille. Et cet air troublant qui pare celles dont on ne sait pas l'emploi exact du temps. Elle s'approche de moi, prend le verre que je lui tends. Meursault Les Perrières. L'abricot et le tilleul concurrencent le parfum de sa peau. La soirée est douce . C'est la fin de l'été, l'air est encore lourd des amours de la journée. Ses gestes se font indolents quand elle se rapproche du garde-corps. Je ne l'ai pas encore réparé.

Comme je l'aime à cet instant: elle n'a jamais été si foudroyante, si belle qu'à cette minute ci.

Je la pousse.

On entend un bruit mat.

Comme je l'aime.

 

Il ne m'a jamais autant paru lui qu'à cette minute ci.
Comme il m'aime.

Il a toujours été étrange, en dehors. Pas pour tous, seulement pour moi. Moi qui ai vu, derrière le regard bien rangé de garçon qui ne s'échappe jamais en dessous des jupes des filles, l'autre regard. Moi je l'ai toujours su. Que c'était un être à part, qu'il méritait que je m'y attarde. Que je lui donne une chance. Un café. Alors j'ai cédé. Du bout d'un clavier, un simple mot: oui.
Comme il m'aime.

Je l'ai vu arriver, hésitant, dégingandé. Ailleurs. Et c'est moi qui ai mené le jeu. Choisissant le diabolo exprès, pour les glaçons à croquer. Glissant ma main près de la sienne, dénouant mes cheveux près de son épaule, qu'il sente mon parfum. J'ai vu ses narineslégèrement frémir, j'ai vu sa gorge se nouer. Alors j'ai ri. D'un rire facile, tintant, accessible. Le signal.
Comme il m'aime.

Très vite, beaucoup plus vite que je ne l'aurais cru, il fut à mes pieds. De sauvage, il est devenu tendre, de mystérieux il est devenu transparent. Pas tant que ça, certaines zones sont encore restées sombres, mais suffisamment éclaircies pour que j'y pose les pas sans crainte. Assez lui pour que je le sache, quelquefois un autre pour que j'aie envie de l'apprendre.
Comme il m'aime.

Il est devenu indispensable à ma vie, à mon air, à mon eau. Sans que je puisse lui dire. Il se serait moqué peut être, de ces coups de coeur à la lune, de cesrêveries romantiques un peu usées, de ces promenades à l'eau des fontaines, ... Il n'aurait sûrement pas compris. A quel point je me suis mise à aimer chacun de ses gestes, de ses mots, de ses souffles.
Comme il m'aime.

Pas grand chose n'aurait été à retenir dans cette vie à part lui. Rien de ce qui est, de ce qui existe, n'aura pris de l'envergure à côté de lui. Parfois, il m'emmenait dans de jolis restaurants, où la carte des dames n'indiquait pas les prix. Il n'a pas compris. Que j'aurais tout autant aimé être ailleurs. Préféré même. Que sans être distraite par un décor obséquieux et sans âme, j'aurais mieux profité de lui, goûté à lui.
Comme il m'aime.

J'ai voulu lui montrer que je n'avais pas besoin de tout ça. J'ai froncé les sourcils devant un énième bouquet de fleurs, j'ai grommelé devant une réservation de voyage faite en catimini. Bien sûr, j'aurais pu lui dire directement. Mais il n'a pas compris. Il n'a pas voulu comprendre. Il est devenu beau, élégant comme jamais. Il s'est occupé de lui comme d'une oeuvre d'art. J'ai eu peur qu'on me le vole.
Comme je l'aime.

J'ai voulu être une autre. Pour qu'il ne se lasse pas. Pour qu'il reste à moi. J'ai tenté d'attiser sa jalousie. J'ai fait des mises en scènes invraisemblables, des imbroglios nocturnes. J'ai mis de la paille dans mes cheveux, j'ai laissé traîner des pochettes d'allumettes de bar d'hôtel. J'ai fait téléphoner des amies à la maison, puis raccrocher après des secondes interminables de fausses conversations.
Comme je l'aime.

Et ce soir, comme beaucoup d'autres soirs, il m'attend. Je rentre encore un peu tard, un peu essoufflée. Quelques mèches en bataille. Je m'approche et prend le verre qu'il me tend. Meursault les Perrières. Décidément il me connaît bien. L'abricot et le tilleul concurrencent le parfum de sa peau. La soirée est douce . C'est la fin de l'été, l'air est encore lourd des amours de la journée. Ses gestes se font indolents quand il se rapproche du garde-corps. Il ne l'a pas encore réparé.
Comme je l'aime à cet instant: il ne m'a jamais autant paru lui qu'à cette minute ci.

Je le pousse.

On entend un bruit mat.

Comme je l'aime
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By Sand
Commentaires
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Anne 10-11-2009 13:34:54

J'adore, toujours aussi déroutant !
Ivanhoe 10-11-2009 18:25:25

Tres beau texte, laissant un suspens tres a propos. Comme quoi l'amour, c'est incomprehensible...
la peur
Belam 10-11-2009 23:22:48

bordel! La peur...
La peur c'est l'ennemi de l'amour...
J'aime...
Musardine 15-11-2009 12:18:25

Cette même réalité décrite par deux voix légèrement discordantes ;
ce décalage entre ce qu'est l'autre et ce qu'on croit qui l'est, ces petites incompréhensions nées du non-dit ;
cet amour, si absolu mais rendu si complexe par la peur de perdre l'autre que cette peur envahit tout et qu'on ne voit pas d'autre issue pour le garder que de le tuer ;
le tuer pour ne pas le perdre, le tuer pour ne pas se perdre, le tuer pour ne pas se tuer... Bravo !
Zan 15-11-2009 18:14:07

c'est magnifique
sand 15-11-2009 21:54:41

@anne:j'suis comme ça moi, horreur des GPS
@Ivanhoé: ...
@Bellâm: Gigot POwaaaaaaaaaaa
@Zan: cool
@Musardine: mon dieu si je pouvais je te baiserai les pieds là...
Merci pour ce comm. Infiniment.
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sand est membre de Voldemag depuis le Mercredi, 25 Février 2009.

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