Ultravox. Le nom du groupe. Ultravox, un de leur titre était crachoté par les petites enceintes blanches fixées au mur, dans les immondes toilettes du pub. Une caricature de toilettes s'était-il dit en y entrant. Cette désagréable sensation collante sous les pieds, une odeur âcre de tabac froid, et d'urine, et de selles. Et puis cet énorme type graisseux, posté près d'un lavabo, se lavant consciencieusement les doigts, lentement, un par un. Les urinoirs ne lui avaient jamais plu, l'état de ces derniers était une invitation à utiliser les cabines. Bouchés pour la plupart, ils baignaient toujours dans cette humeur trouble et jaunâtre, lacs puants dans lesquels évoluaient au ralenti des débris de papier toilettes, cadavres de poissons miniatures, imbibés par l'écume blanche sale et les îlots hygiéniques bleu vif. La porte de la seule cabine libre ne fermait pas. Le loquet avait été arraché et la porte béante claquait lorsque quelqu'un sortait des cabines voisines. Il avait d'ailleurs remarqué que la porte avait plusieurs fois claqué en rythme avec le morceau d'Ultravox. Ne souhaitant aucunement retourner dans la salle enfumée du pub, il s'assit sur la cuvette des toilettes et alluma un joint qu'il gardait dans son étui à cigarette. L'étui en argent, légèrement oxydé, était marqué de ses initiales. De la cendre s'écrasa mollement sur le sol. Il pouvait tout entendre, tout ressentir. Sa tête renversée en arrière il étudia lentement les détails du plafond noirci de crasse : ses aspérités, les auréoles étranges laissées par l'humidité. Le halo terne et diffus de l'ampoule qui pendait se renforçait, par vagues successives, tel un ressac lumineux hypnotisant. Se laver les doigts, l'index, puis le majeur. L'homme était encore prostré devant le lavabo, les mains jointes au niveau de la poitrine en un geste de prière. Il sort. Ultravox, Myriam avait toujours détesté ce groupe. Ou bien était-ce Rosa Crux?
Sous la douche. Il repense au maniaque d'hier soir. L'homme des toilettes. Il s'est esquivé sans prévenir les autres, désorienté, hagard. Le bus de nuit qui l'a ramené chez lui était saturé de désinfectant acide et corrosif, à la citronnelle, quelque chose comme ça. Il sort de la salle de bain, passe dans le salon dont les volets fermés laissent filtrer quelques rayons blancs d'un froid soleil d'hiver. Après avoir ouvert une des fenêtres, il se dirige vers son poste de télévision. Se courbant sous l'effort, il soulève la boîte noire au dessus de sa tête, reste en suspens, surpris par son poids, puis la jette de toutes ses forces par la fenêtre. Le téléviseur s'écrase et rebondit sur le bitume comme un rocher dévalant une pente. De minuscules éclats de verre sont projetés dans toutes les directions en un millier de scintillements. Il observe la scène depuis la fenêtre ouverte. Une vieille femme noire se penche depuis son balcon. Des pigeons sales et gris s'envolent, effrayés. Il reprend une douche, boit un verre de lait et décide d'aller uriner dans l'ascenseur de son immeuble. Sur un des murs de son couloir, il dépose un autocollant trouvé la veille dans une cabine téléphonique.
Dans la rue. Il court. Il ne peut empêcher ses jambes de s'emballer, il est oppressé, écrasé. Un enfant blond est assis sur le trottoir, les pieds dans le caniveau. Il aperçoit un vieil infirme qui boit l'eau d'une fontaine.
Il saigne de l'arcade, ou peut-être est-ce du front ? Il croit s'être battu dans cette épicerie miteuse où il a trouvé refuge, à bout de souffle. Il ne court plus. Il marche, erre, la tête basse, les yeux fixés sur le trottoir qui défile sous ses pieds nus (pourquoi n'a t'il pas de chaussures?). Il marque le sol de gouttelettes rouges, s'essuie le visage du revers de la main. Il sait que s'il relève la tête, il verra tous ces regards effrayés, toutes ces paires de globes oculaires le dévisageant, le transperçant. Il déteste ça. L'épicerie était pourtant agréable. Tout du moins, il s'y sentait en sécurité. Il aimerait rentrer chez lui mais il n'a aucune idée de l'endroit où il se trouve. Il dessine un visage sur une limousine blanche avec le sang perlant de sa blessure. Il rit. Le visage lui rappelle étrangement ce vendeur de journaux qu'il avait l'habitude de croiser. Il aimerait voir Myriam. Non, il hait Myriam, il préfèrerait être chez lui. L'odeur des gaz d'échappement le réconforte. Il est dans sa rue, dans son ascenseur, devant sa porte. Ses clés sont dans une des poches de sa veste. La poche intérieure gauche. Il enfonce la porte d'un coup d'épaule et le claquement du verrou contre le mur lui rappelle la cabine des toilettes de ce pub, hier soir, ou la semaine dernière. Il veut dormir, mais une lumière intenable semble sourdre du couloir. Sa porte ne ferme plus. Il est tenté de se crever les yeux avec le pic à glaçon posé sur le bar mais se ravise et cale la porte avec une chaise pliante qu'il retrouve dans un placard. Ses yeux s'habituent à la pénombre, il se sent mieux. Il trouve le sommeil, enfin. Endormi sur le tapi du couloir, l'appartement vibrant, résonnant au son des infrabasses d'un CD de Ginnungagap. Les mantras sont une des meilleures solutions qu'il ait trouvé pour s'endormir. Sa blessure saigne encore pendant quelques minutes puis semble se tarir doucement. Bientôt une croûte se forme sur l'entaille. Il aime observer l'évolution de ses plaies. De l'entaille surgissent des pigeons effrayés, leurs ailes se transforment en papillons sinistres et laids. Il rêve.
Depuis 2 jours, il se retrouve un peu. Depuis 2 jours, il peut sortir dans la rue, regarder les gens, marcher. Une douleur sourde le lance dans l'omoplate gauche. Hier, vers 11h00, il a rencontré une femme. Il était assis dans un snack quelconque, sur une banquette en faux cuir qui empestait l'huile de friture. Sa commande tardait à arriver; il était d'ailleurs persuadé que la petite serveuse rousse l'avait complètement oublié. L'endroit était peu fréquenté, un couple de touristes égarés mangeait une pizza en consultant le guide de la ville. Derrière eux, trois adolescents bruyants (l'un d'eux remarqua-t-il, était vêtu d'un t-shirt frappé du sigle du Wu Tang Clan) finissaient leur soda. Une chaîne hi-fi diffusait faiblement un bulletin d'information. Lui est isolé. Coupé de tout cela par les écouteurs de son baladeur mp3. Battant du pied, secouant la tête, autiste. Le couple le regarde discrètement, inquiet. Enfin, sa commande arrive. La petite serveuse rousse dépose sur sa table un sandwich végétarien et un verre de thé glacé. Avec un sourire révélant son appareil dentaire, elle s'excuse du retard. Lui n'entend pas. Il constate que la batterie de son baladeur est presque épuisée. Cela le soucie, il déteste ça. De la sueur perle sur sa lèvre supérieure et son crâne le démange. Il se tasse encore plus dans la banquette. Ses gencives le démangent, il sent une pression sur son front, derrière son front, il a envie de s'ouvrir le crâne avec un couteau. Une femme entre dans le snack. Encore une fois, le claquement de la porte le ramène à lui, faisant ressurgir l'image de ses toilettes de pub, puis celle du maniaque se lavant les doigts. La femme traverse la salle pour se rendre au comptoir. Il écoute Tlahoun Gèssèssè, un collègue lui a conseillé. De la musique éthiopienne. Il trouve qu'elle se marie parfaitement avec la scène qu'il observe. Il se rend compte que la femme est en fait très jeune, peut-être dix-neuf ans, vingt ans tout au plus. Ses cheveux bruns coupés très court la vieillissent. Elle est petite, fragile, presque enfantine. Ses épaules frêles laisse deviner ses os saillants. Ses omoplates se dessinent comme deux éraflures sur son débardeur. Elle est belle cependant. Il ne saurait dire si son charme s'enracine dans premiers voiles de l'apparence, de ses cheveux, de sa démarche, ou s'il naît bien plus loin, dans ce que certain nomme l'aura, le charisme... Il ne peut détacher son regard du tatouage que la bordure du tissu laisse apparaître sur son épaule gauche. Il s'agit d'une inscription. Il se lève, s'approche d'elle. Elle se retourne avant qu'il n'ait eu le temps de lire le tatouage. Ses yeux sont immenses et elle lève la tête pour le regarder. Il parle vite, il ne sait plus ce qu'il dit. Elle rit. Il se sent soulagé. Plus tard. Il est assis sur un petit tabouret dans un local à la forte odeur de désinfectant. Il est peut être chez le médecin? La jeune femme est à ses côtés. Elle le regarde, souriant. Son dos le brûle atrocement. Il se lève, un homme le fait pivoter sur lui même afin qu'il se regarde dans un miroir. Sur son omoplate gauche enflée, un tatouage, encore saignant. "Suicide Machine" Un titre de Death non? Il ne sait plus. Aux murs, il peut voir des centaines de clichés de tatouages, de piercings : arcade, narine, labret, oreille, langue, seins. Il a le même tatouage qu'elle. Il se redresse hagard et fier. Elle lui tend un bout de papier qu'il enfonce dans sa poche sans même le regarder. Elle part.
Ce matin, l'épaisse moquette mauve recouvrant le sol du séjour a pris feu. Il s'est endormi, une cigarette à la main. On a frappé à sa porte mais il n'a pas ouvert. Le volume de sa chaîne au maximum : il écoute en boucle un album de Neurosis. Enemy of the Sun. Il n'entend que les basses et la grosse caisse. Ce soir, il a rendez-vous avec Jade, la jeune fille tatouée. Cette perspective l'excite, il veut réussir ce test, cette épreuve. Ils se retrouvent tous deux dans un restaurant italien (elle a réservé une des meilleures tables lui dit-elle, avec l'aide de son ex, qui travaille ici le jeudi soir. Il est musicien.) Après le repas, ils se rendent chez elle en taxi. Ils font l'amour sur son lit. L'appartement est éclairé de nombreuses bougies parfumées, ce qui rend l'air pratiquement irrespirable.
Elle s'appelle Jade. Il n'aime pas ce prénom mais lui affirme le contraire. Avant de la quitter, il l'embrasse : elle lui mord la lèvre inférieure jusqu'au sang.
Sa vie a changé. C'est en tout cas ce qu'il essaye de croire. Il ne fume plus (beaucoup moins) et tente tout pour retrouver un rythme de vie. Juste un rythme, une cadence, pour ne pas tomber, encore, dans l'apathie. Bien qu'il ne dorme plus du tout, il organise sa vie de manière appliquée, régulant sa journée en fonction des repas. Un petit déjeuner à 7:00, un encas à 10:00, un dîner à 12:00, un encas à 16:00, un souper à 19:30. Ce rythme, bien qu'artificiel, lui permet de se maintenir à la surface. Il s'accroche désespérément à cette routine, à ces repères illusoires. Il passe ses nuits dans son appartement, assis dans la cuisine, ou bien chez Jade. Il la regarde dormir. Quand même ces quelques repères s'estompent et qu'il perd pied, il met un CD de Tenhi sur la platine (le plus souvent Kauan). Il n'y a plus que cela pour le calmer. Cela fait bien longtemps que les mantras de Ginnungagap et Popol Vuh ne font plus effet. Depuis qu'il est sorti de l'enfance, seule la musique l'apaise, le soutient, le porte. Du temps où il trouvait le sommeil, il se réveillait souvent en sursaut, le souffle court, les draps trempés de sueur. Il faisait ce rêve récurrent, celui de perdre l'ouïe. Souvent il parle à voix haute, pour combler le vacarme oppressant du silence, mais aussi pour se rappeler à lui-même, se persuader qu'il entend, qu'il perçoit, qu'il est. Ses angoisses, il ne les a jamais confiées. Jade insiste pourtant pour qu'il parle de lui, qu'il se livre, mais même s'il en avait l'envie, le passage à l'acte serait trop dur. Il est habitué à ce fonctionnement en "circuit fermé" : Il s'écoute, se parle, se confie à lui même et cela lui suffit.
Le sable se déverse dans sa bouche, descend dans sa gorge, empli sa trachée, pétrifie ses bronches. Il tente de tousser, de vomir cette poussière sèche et salée, en vain. Sa colonne vertébrale se tord sous la violence des décharges lacérant sa moelle épinière. Du sang empli ses narines, il souffle, se débat, éclaboussant d'un liquide noir et poisseux les murs de sa prison. Sa tête est violemment projetée en arrière, elle heurte le sol. Il est debout mais voit son corps, secoué de convulsion, se débattre sur le ciment. Le sable déborde maintenant de sa bouche, râpant la peau fragile de ses joues, meurtrissant sa langue. Il presse ses poings sur ses yeux, les jointures blanchies par la violence de l'effort. Ses poings compacts s'enfoncent dans les orbites vides qui déversent à leur tour un filet de sable noir, presque liquide.
Le robinet hoquette pendant quelques secondes puis un filet d'eau fraîche s'écoule avec un tintement cristallin. Il boit, boit encore, se plonge le visage dans le lavabo. Il ne sait pas exactement où il se trouve. Il a encore le goût du sang dans la bouche, il sent encore le raclement sec du sable dans la gorge. Il sort des toilettes (qui s'avèrent être celles d'un supermarché) et vole une canette de soda. Il pleure comme un enfant ayant perdu sa mère dans les rayons d'un magasin. S'asseyant à l'entrée du supermarché, il réalise que ce lieu lui est totalement étranger. Il transpire abondamment, sa sueur se mêle aux larmes et s'écrase en grosses gouttes sur le sol. Il compose le numéro de Jade et pleure dans le combiné avant même que celle-ci ne réponde. Il hurle, puis se tait et murmure, le visage déformé par la peur et la fatigue. Les autres doivent le regarder, les gens doivent l'observer. Cette idée l'inquiète tant qu'il se calme un peu. Jade lui dit d'attendre là, qu'elle arrive bientôt, le temps d'annuler un rendez-vous important. Il constate avec amusement qu'il ne sait pas quel métier exerce Jade. Peut-être lui a t'elle dit un soir, dans un taxi, mais cela est tellement usé, distant, fané. Ces souvenirs sont comme de fragiles fleurs. Ils fanent les uns après les autres : ne restent que les cauchemars. Jade est là, à ses côtés, elle le prend dans ses bras, l'enserre et le protège. Tous les deux, assis là, devant ce supermarché. Il sombre. Doucement.
Il n'avait pas dormi depuis 19 jours.

by TheLightCarrier
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...
moi, j'étais sur le nuage avec toi, ...
je l'aime pas tellement. mais du coup...
ah mais je crois que beaucoup d'abste...