
Elle court aussi vite que son corps frêle le lui permet, s'efforçant d'ignorer ce point de côté qui lui martèle violemment l'aine droite provoquant des ondes de choc aigues qui se répercutent jusqu'à ses côtes et sa poitrine. Elle court, tentant vainement de fuir cette horde de détraqués qui la poursuivent, haletant, beuglant, vociférant derrière elle. Des gouttes de sueur perlent sur son front et lui brouillent la vue, tandis que des larmes de peur et d'incompréhension se déversent sur ses joues. Elle passe un bout de manche sur son visage, sans pour autant interrompre son rythme. Elle ne doit pas lâcher, non, pas maintenant, sinon elle est foutue.
Depuis combien de temps est-elle lancée dans cette course folle, cette poursuite perdue d'avance, cette traque insensée dont elle est l'objet ?
Elle aimerait se souvenir, pouvoir ordonner ses pensées, mais tout son corps est envahi de décharges d'adrénalines que gère comme il le peut le seul maître à bord dans ce type de situation où seule la survie compte, le cerveau reptilien, alors que le reste des neurones d'une moindre utilité est hors circuit.
L'angoisse de mourir qui anime une proie poursuivie par l'ennemi fait des miracles. Elle n'a jamais couru aussi vite, aussi longtemps. Aucun obstacle ne freine sa course, c'est déjà ça. Mais cette route est interminable. Une route goudronnée qui traverse une immense ville morte, des feux de signalisation éteints, des boutiques vides, un silence lourd et visqueux, aucune voiture en circulation, un soleil de plomb, pas l'ombre d'un passant ni même d'un chien ou d'un pigeon dans cette cité qui semble issue d'un autre temps. Seul le claquement fou de ses bottines sur l'asphalte résonne et lui vrille les oreilles.
De toutes ses forces, elle passe devant un dernier immeuble et s'engage sur un pont qui lui est familier. Un pont orange tirant sur le rouge, immense, qui surplombe l'océan, et lui rappelle le Golden Gate Bridge à San Francisco. C'est de la folie. Qu'est-ce qu'elle foutrait ici ?
La mer non plus n'émet aucun son. Aucun bruissement, aucun clapotis, aucun grondement des vagues ne viendra couvrir ces horribles halètements rauques qui refusent de la lâcher d'une semelle, aucun être vivant ne viendra empêcher ce souffle brûlant et menaçant de se déposer sur sa nuque contractée par l'effort et trempée de sueur.
Chaque tentative de se retourner est contrariée par une force mystérieuse qui bloque la rotation de sa tête et la ramène inexorablement dans sa position initiale. Elle ne que peut regarder droit devant elle, tyrannisée par une main invisible, alors elle court, condamnée à ne pas connaître le visage de ses poursuivants.
La douleur qu'elle ressent sous les cotes atteint les limites du supportable, le rouge du pont et le bleu de l'eau se fondent et se mélangent devant ses yeux plissés et humides, elle voudrait rejoindre la terre ferme mais elle voit flou, ce pont est interminable lui aussi, elle est à bout, tellement épuisée qu'elle n'a même plus envie de sauver sa peau.
Elle ne court plus aussi vite qu'elle le peut, elle n'y croit plus, n'en a même plus envie. Se jeter à terre et pouvoir se rouler en boule en hurlant, le cœur, l'estomac et l'aine sur le point d'éclater, les jambes disloquées, c'est tout ce qu'elle souhaite. Ses pieds butent contre des pierres invisibles, son allure se ralentit. Ses jambes de plus en plus lourdes bientôt ne la porteront plus, elle le sait, elle le sent. Elle mourra peut-être, mais elle ne souffrira plus, et elle saura enfin qui ils sont, et pourquoi ils la traquent ainsi comme des bêtes sauvages.
Dans un dernier effort, elle s'élance sur le côté, tout près du bord, et, alors que ces milliards de paillettes qui recouvrent la mer achèvent de l'éblouir et lui arrachent ses dernières larmes, elle finit brutalement sa course contre un des gigantesques pylônes aussi rouge que le sang qui s'écoule de ses blessures.
Assommée, elle voit passer ses poursuivants. Pas un ne s'arrête pour la massacrer. Pas un ne lui accorde un regard. Elle les reconnaît. Tous.
Des clones d'elles-mêmes à toutes les étapes de sa vie. Enfant, adolescente, adulte. Tous se poursuivent dans un ordre chronologique parfait, chacun ayant des comptes à régler avec un avenir qui ne correspond pas à leurs désirs enfouis.
Elle ferme les yeux, et en rendant son dernier souffle, elle comprend que son plus grand ennemi n'était qu'elle-même, tous ces MOI gonflés d'orgueil et d'échecs mal digérés, de traumatismes mal soignés, de regrets étouffés qui la poursuivent depuis qu'elle est née.

By Aude Nectar
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Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
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