VOLDEMAG

S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

voldemag

Tristebulle, un conte de Noël

Envoyer Imprimer PDF
bulle
D'aussi loin qu'il lui souvienne, on l'appelle comme ça. Ce n'est pas qu'elle soit particulièrement sombre, ou qu'elle pleure souvent.Mais parfois elle a le cœur emprisonné. Un coton rêche l'étreint, l'enserre. Autour du tissu râpeux, des cordes d'un lin dur forment des liens quasi indéfectibles. Ses doigts nerveux tentent de défaire les nœuds mais rien à faire. Plus elle essaie, plus ils se resserrent. Pressent l'organe, étouffent ses battements. Alors quasi à bout de forces, elle laisse aller. Elle sait bien que plus elle luttera, plus cela durera.

Elle attend. Que le tissu peu à peu lâche, et que les cordes mollissent. Alors, tout doucement, ses joues rosissent, ses yeux retrouvent le chemin d'ici, les paysages sablemouvants s'évanouissent, et la réalité reprend corps.


Le bois sous sa main, une écharde dans son doigt, une goutte perlée de sang. Rouge. Vivante. Le froid de la pierre bleue-grisée sous ses fesses, à travers l'étoffe fine de sa jupe. Le vent sur son visage, souffletant quelques mises en garde. Cesser de rêvasser, retourner au monde.
Tristebulle.

Bulle de douceur, ses mains encore engourdies de l'hivernal dehors, tendues au feu crépitant comme de pâles offrandes. Le bout des doigts qui picote. Elle rit. C'est assez inouï et délicieux, ce frétillement cellulaire, cette sarabande infernale au bout des doigts. Prolonger encore un peu ces quelques secondes de plaisir. Offrir au feu la peau rougie, s'enrubanner de la fumée, se faire une écharpe parfumée de cet impalpable marque. Le grillé, la chaleur, être bien, juste là, sans plus en désirer que cet instant ne s'arrête plus.
Mais cela prend fin. Ça prend toujours fin. Le coton de nouveau se fait insistant, l'enrobe. Et elle de nouveau, s'échappe.
Tristebulle.


Elle n'entend pas la porte grincer un peu. Elle ne sent pas sa présence, immense, massive près d'elle. Pas plus qu'elle n'a la perception de sa main sur son épaule. De ces phalanges dures bientôt contre son omoplate, qui la forcent à s'agenouiller.

Derrière ses yeux clairs, on ne peut rien deviner. Mais à mesure que le coton s'épaissit, que les fils peu à peu se nouent, une sorte de halo étrange... Devant ses prunelles azur, des formes d'abord indistinctes naissent, s'ébrouent, se dessinent. Des rectangles grèges, rosés, beiges qui s'intercalent, se multiplient, s'ouvrent. Petit à petit, on distingue des détails. Ils prennent de la dimension, de l'épaisseur. De petits points luisent, à intervalles réguliers, on dirait de minuscules lutins de lumière. Elle avance, tend la main. Alors les lutins s'éteignent. A ses pieds, une couche duveteuse et moelleuse, quelque chose d'indéfinissable, entre plumes et laine. D'une couleur pâle, mais chaude. La couleur n'est pas seulement une couleur, elle est sensation. Mieux l'appréhender. Ses chaussures s'évaporent. Les silhouettes rectangulaires sont maintenant de hautes tours. En apposant sa main sur elles, elle sent battre leur cœur. Rythme régulier, paisible millénaire. Quelques pas encore. Se mouvoir est si facile, et surtout... A chaque pas, une odeur agréable vient titiller ses narines, comme la cannelle des gâteaux de son enfance, ,ou l'odeur de l'herbe fraîchement coupée, celle des sous-bois après la pluie ... Elle est nuage, elle est bulle. Les tours prennent de drôles d'inflexions, s'arrondissant, s'ovalisant.


De jolis oeufs , pastels luminescents. Murmures bruissants un peu plus loin. Pousser l'exploration. Des voiles arachnéens devant elle. Surprise, quand elle les frôle pour les écarter, ce sont des dentelles de sucre filé, gourmandises roses sur la pulpe de ses doigts. Goûter, un moment. Frétillement, frissonnement là, ... Elle court presque.


Le paysage change brusquement. Tout est pur et blanc. Il n'y a rien, pourtant ce n'est pas vide. Difficile à expliquer, à définir. Alors elle ferme les yeux.
Sur sa bouche, elle sent quelque chose d'infiniment doux, plus doux encore que le sol qu'elle a foulé. Infiniment chaud. Plus chaud que les murs qu'elle a touche. Infiniment suave. Plus suave que les parfums qu'elle a respiré. Infiniment exquis. Plus exquis encore que le sucre filé.


Quand elle rouvre les yeux, elle le voit. Son cœur libre de toute étoffe semblant vouloir s'offrir à elle, alors qu'il ne bouge pas, elle a l'impression de la consistance de ses bras autour de ses épaules. Pour la première fois de sa vie, sa peau rencontre une autre peau. Et elles se fondent. Ils restent une seconde comme ça, ou plusieurs jours. Le temps n'a plus d'importance.


L'autre fois, au coin du feu, quand ses doigts picotaient si agréablement, elle a souhaité pouvoir être heureuse comme ça pour toujours. Peut être est ce que parce que c'est un soir de Noël que son vœu a été entendu. Que c'était le soir ou jamais pour souhaiter cette éternité là. Mais bientôt, les œufs luminescents réapparaissent, se floutent encore jusqu'à redevenir ces rectangles grèges, roses et beiges. Dans sa main droite, il glisse quelque chose.


Une graine.

Le sol durcit sous ses pieds. Les rectangles s'évanouissent, et ne laissent plus la place qu'à un halo. Elle sent une main glacée jusqu'à l'os sur son épaule. Se voit agenouillée par terre, tête basse, sent son cœur lié par les cordes de lin dur. Ouvre sa main droite.


Une graine.
Elle l'avale, gorge nouée. Des larmes roulent sur ses joues, le long de son cou, puis se perdent sur sa poitrine. Les nœuds se défont, le tissu craque, fend, finit par céder. Au milieu de son cœur, nichée comme un secret, étalant précieusement ses pétales fins, une mailancholie.
On ne l'appellera plus Tristebulle.
Bulle.

logo_voldemag_petit

By Sand

Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher RSS
Nom:
Email:
 
Titre:
Website:
BBCode:
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
:angry::0:confused::cheer:B):evil::silly::dry::lol::kiss::D:pinch:
:(:shock::X:side::):P:unsure::woohoo::huh::whistle:;):s
Saisissez le code que vous voyez.

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

 

sand est membre de Voldemag depuis le Mercredi, 25 Février 2009.

> Voir les autres articles de cet auteur

Joomla SEF URLs by Artio

Commentaires