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.Un billet noyé du vert d'Angelixir...
Le vert de la photographie de Kossumi nous noie.

"Vert tilleul", je lui ai dit, à Angelixir. Et ça l'a bloquée.
Pas le vert ! Elle le sent qu'elle a l'âme verte, qu'elle dégage du vert ! Mais le tilleul.
Alors j'ai fait des concessions. J'ai remplacé le tilleul par le camaïeu. Sa folie m'a fait sourire.
Le vert de son naturel, de sa fantaisie, de sa fraicheur.
De sa créativité qui pousse comme un chèvrefeuille.
De sa théâtralité qui cache une immense timidité à l'ombre d'un tilleul.
(Zan')

Monsieur Victor était un petit homme d'un âge incertain. La plupart de ses voisins n'auraient su dire depuis combien de temps il vivait, seul, dans son grand pavillon totalement dissimulé sous le lierre. En revanche, tout le monde s'accordait à penser que, pour un vieillard, il était bien plus vaillant que la normale. Les enfants du quartier le croyaient immortel, ou doté de pouvoirs magiques. Les plus âgés parlaient même d'extra-terrestre. Il est vrai qu'on entendait souvent des cris étranges provenant de la maison. Les adultes, quant à eux, ne se souciaient pas de lui rendre visite mais enviaient plutôt sa longévité. En réalité, Monsieur Victor n'avait pas plus de soixante-seize ans. Il ne savait pas ce qu'on racontait sur lui. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il se réveillait chaque matin avec la curieuse sensation d'avoir soixante-seize ans depuis vingt ans. Et il se contentait parfaitement de cela.

Comme tous les matins, à peine sorti de son lit, il embrassait sa femme avec tendresse. Après leur avoir à tous les deux préparé un délicieux thé à la menthe en guise de petit-déjeuner, il profitait des premiers rayons de soleil qui éclairaient sa pelouse, confortablement installé dans son fauteuil en chintz imprimé tilleul. Contrairement à son habitude, Agathe n'était pas descendue prendre son thé. Aussi, laissant échapper un soupir étonné, se chargea-t-il de le boire. Avant d'aller chercher son quotidien, Monsieur Victor fit un détour par le potager qui se trouvait derrière la maison et salua amicalement le jardinier qu'il avait embauché un mois plus tôt. Bien qu'il se sente en pleine forme, sa femme avait récemment estimé que son âge ne lui permettait plus de s'en occuper lui-même. Il nourrissait donc l'espoir que cet inconnu ne ruine pas les efforts qu'il avait déployé.
Aux alentours de quatorze heures, il déjeuna sur la table en malachite du salon, avec pour seule compagnie la télévision qui diffusait un reportage sur la nature. Bien que sa femme le lui ait interdit depuis des années, il mourait d'envie de se servir un verre d'absinthe. Pensant qu'elle avait le sommeil plus lourd que de coutume, il saisit sa chance. Non seulement le breuvage l'aidait à digérer, mais il l'engourdissait assez pour qu'il puisse dormir profondément quand viendrait l'heure de sa sieste. Il le sirota donc avec plaisir tout en s'intéressant de près au documentaire sur Véronèse qui passait maintenant à la télévision.

Un hurlement retentit. "Et voilà, encore ce sale vioque qui délire", pensa Frank, tout en feignant de ratisser des feuilles inexistantes. Le jardinier leva ses yeux olive vers une fenêtre du premier étage et, pendant un court instant, une étrange lueur sembla assombrir son regard fatigué. Il en avait assez. Vingt ans qu'il espérait. Vingt ans qu'il se voyait forcé de faire le larbin pour assurer sa couverture. Mais le vieux avait particulièrement souffert.
Le jour où Agathe était morte, Frank était dans le jardin. Il avait vu Victor finir son verre et monter faire sa sieste. Quelques minutes plus tard, il abandonnait le buisson sur lequel il travaillait pour se précipiter dans la chambre et voir le vieux hurler et pleurer le nom de sa femme. C'était lui qui avait appelé les secours et qui avait dû répondre aux questions. Après tout, ce n'était pas de sa faute si Victor ne s'était pas rendu compte qu'elle était morte depuis plus de vingt heures. Comme ça, en silence, dans son lit. Frank avait dix-neuf ans à l'époque et cette disparition l'avait affecté. Dans la mesure où le couple n'avait ni enfant ni famille, il s'était engagé à prendre soin de Victor, par simple gentillesse. Jusqu'au jour où ce dernier se mit à agir comme si rien ne s'était passé. La dernière fois qu'il l'avait vu aussi pimpant et joyeux, c'était le matin de sa macabre découverte.

Peu à peu, Frank avait commencé à comprendre. Il avait donc établi une mascarade réglée comme du papier à musique. Tous les jours, il arrivait un peu avant que le vieux ne se réveille et déposait la soupe de pois dans le cellier. Puis il rembobinait la cassette vidéo qui contenait les deux reportages, et remplaçait si besoin le stock de thé et d'absinthe. Puis il se postait dans le jardin, attendant le moment où on sortirait le saluer. Pour le reste, c'était l'imagination du vieux qui prenait le relais.
Mais bien vite, il se rendit compte que la situation ne permettait plus à Frank d'avoir un salaire. Il avait alors revendu divers bijoux et objets qu'il avait trouvé dans la maison pour subvenir à ses besoins. Au hasard d'une fouille matinale, il était tombé sur des papiers de succession, dont un concernant le pavillon. C'était une belle maison, et Frank avait plus d'une fois rêvé de l'occuper, peut-être en compagnie d'une présence féminine... Frank s'était servi d'un ami avocat - ou plutôt escroc - pour falsifier le document et se désigner comme héritier. Si tout allait bien, Victor n'allait pas tarder à rejoindre sa femme.
Mais cette vieille ganache ne mourait pas. On aurait même dit qu'il ne vieillissait pas. Frank avait toujours eu de la pitié pour lui, et au fond il l'aimait bien. Mais aujourd'hui, il avait décidé de ne plus patienter.
Sentant la nausée monter en lui, il abandonna ses plants de salades et se dirigea vers la maison, se demandant encore comment il allait accomplir sa triste besogne.

 

mots Angelixir
photographie Kossumi

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Ma cocotte 08-12-2011 15:45:38

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Auteur de cette article : Angelixir

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