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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Le paradigme du connard

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La petite aiguille est encore loin du 12, et pourtant votre estomac se serre déjà. Vous avez appris à reconnaitre cette sensation désormais familière : ce n'est pas la faim qui se manifeste. Non, non, l'angoisse vous étreint déjà. Le filet se resserre sur vous. Il va falloir y aller. Il va falloir, encore, affronter ce dur moment. La discussion du repas de midi entre collègues. L'école a beau avoir toutes les qualités qu'on lui prête sur le plan de la mixité sociale et culturelle ; en termes de relations intergénérationnelles elle vaut walou. L'écart de génération avec vos collègues est aussi grand que l'écart de valeurs, d'intérêts, qui vous sépare. En clair, il va falloir vous fader les vieux. Et là c'est une autre paire de manches. Vous allez devoir encore une fois, ressortir, les sourires de bon aloi, les hochements de tête faussement compréhensifs. En dissimulant le mieux possible votre désir grandissant de vous ouvrir le ventre pour jouer au jokari avec vos intestins.

C'est un peu le remake du repas dominical en famille, à ceci près que le supplice a de prométhéen qu'il recommence tous les jours de la semaine, et pas seulement une ou deux fois par an, pour l'obscure histoire de communion 1st grade de votre petite cousine. (Qui soit dit en passant a beau se la péter avec ses trucs d'église et d'hosties là, elle faisait moins la sainte nitouche quand vous l'avez croisée par hasard en boîte avec son push up « Ptites Coquines », le string fièrement hissé hors du jean taille basse, la main nonchalamment posée sur l'entrecuisse d'un type visiblement bourré.)

La torture commence presque innocemment, mais débouche presque invariablement sur un ennui tel qu'en comparaison, l'éternité vous fait à peine l'effet d'une trace de chiure de mouche. « Putain, il fait vachement chaud pour un mois de novembre quand même... » Là, vous savez que vous avez touché le fond. Survivre à la discussion vous semble déjà de la dernière gageure et vous cherchez dans vos poches de quoi sortir le drapeau blanc avant toute hostilité supplémentaire.

Mais il y a des jours pires que d'autres, où vous plongez dans un désarroi encore plus grand. Et pourtant, il restait peu de marge. Vous la connaissez désormais, la petite phrase assassine. En général c'est toujours Jean-Pierre qui la sort en premier. D'ailleurs vous le voyez venir de loin l'autre guignol avec son air benêt, un grand sourire réjoui éclairant sa face de coprophile hydrocéphale :

« Hé, vous connaissez pas la dernière ? »

Pitié. Pas ça. Tout mais pas ça. Vous soupesez votre couteau, caressant la douce hypothèse de le lui enfoncer dans la pomme d'Adam, mais évidemment, vous êtes à la cantine : ils ont un bout rond. Le complot est plus vaste que vous ne l'auriez cru : ces enfoirés de la Sodexo sont dans le coup.

Cette ordure de Jean-Pierre pousse l'ironie jusqu'à prétendre que c'est la dernière, mais vous savez bien, vous, que ce n'est pas vrai. Ce sale menteur tortionnaire vous fait le coup à chaque fois. Ce n'est pas du tout la dernière, et il se ramènera dans deux jours avec son air de bovin satisfait « Haha, mon beau-frère m'en a sorti une excellente hier soir». De sorte qu'à force de vous vriller le cerveau avec ses multiples tentatives (vouées à l'échec) de faire rire ses collègues, Jean-Pierre a développé un paradigme duquel il ne déroge JAMAIS. Vous connaissez parfaitement la suite. C'est réglé comme du papier à musique, ces petites bêtes-là. Jean-Pierre fonctionne comme un Asperger qui s'essaye à l'humour et raconte toutes ses blagues suivant un processus invariable, qui compte exactement 5 phases :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La première hésitation
4. « Euh...bouge pas, ils sont deux ou trois ? euh... Attends merde, j'ai commencé par la chute...euh, donc...»
5. La conclusion : « ben merde, je crois que j'ai oublié la fin. »


Evidemment. Vous y auriez mis la main à couper. A partir de cet instant vous sombrez dans la plus sombre consternation. Alors vous vous demandez dans quelle mesure vous passeriez pour le dernier des autistes asociaux si vous sortiez votre téléphone de votre poche et renonciez définitivement à suivre cette conversation lamentable (ou au pire fût-ce pour la live-tweeter) pour télécharger quelques vidéos de LOLcats, et prendre connaissance du programme de la télévision tchèque pour le week-end. Bref, n'importe quoi de plus captivant que le niveau de culture déprimant de vos collègues, qui tordrait de rire Eve Angeli elle-même.

Mais en fait d'Eve Angeli, vous êtes arrivé au moment où Béat, l'assistante de direction, sent qu'il est temps d'intervenir. Oui, vous savez que le diminutif de Béatrice ne s'écrit pas comme ça, mais vous trouvez cette orthographe parfaitement raccord avec l'air qu'elle affiche la plupart du temps. Quoiqu'il en soit, Béat a une âme charitable et vient au secours de Jean-Pierre. Enfin avec ses mots à elle. « Pff, t'es nul, t'sais pas raconter, attends je vais le faire à ta place. »
L'impayable sens du tact à la Béat.

C'est une loi physique élémentaire : lorsque le niveau d'une conversation atteint le niveau protozoaire de l'intérêt, il faut toujours que l'un des mollusques attablés s'avise de creuser encore, juste pour voir ce qu'il y a dessous. Pas avec la curiosité du scientifique hein, non, non, plutôt avec celle du gamin de huit ans qui arrose d'essence la petite mare au fond du jardin puis y fout le feu, juste pour voir si les crapauds ça brûle bien. Bref, avant même que vous ne soyez parvenu à fermer votre esprit au sinistre naufrage qui se prépare, Béat prend la relève. Et une nouvelle fois, la loi des cinq phases révèle son implacable régularité. A croire qu'il y avait un cours à l'école que vous n'avez pas dû suivre, où on expliquait comment il fallait construire les blagues. Déroulé-type de la blague à la Béat :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La chute
4. Grand silence gêné
5. Quelqu'un : « mais euh... c'est fini, là ? »

Oui, c'est fini. Vous aussi d'ailleurs. Vous n'en pouvez déjà plus. Vous avez été assez charitable pour écouter, et voilà que cette grande légume vous plante cette vérité dans la face : sa blague n'est pas même pas logique.

Sentiment de malaise... Sourire embarrassé (haha, c'est censé être drôle ça, super... j'avais pas ri autant depuis le jour où mon coiffeur avait oublié de mettre un sabot à la tondeuse avant d'attaquer joyeusement le haut de mon crâne...) Oui c'est hypocrite, mais il faut bien sourire. C'est ce qu'exigent les conventions sociales élémentaires. Vous savez très bien que tout le monde est en train de penser « Mais quelle conne ! Mon dieu mais quelle conne ! » tout en affichant un visage enjoué. Alors, vous montrez vos belles dents, même si à cet instant précis, vous rêvez de les planter dans l'œil gauche de Béat. Et puis il faut convenir que c'est moins fatiguant que d'essayer de lui faire comprendre sa niaiserie.

(Mal)Heureusement, Lèche-Bottes est là pour sauver la mise. L'enfoiré. Pénétré par l'inaltérable conviction qu'il est de son devoir de rétablir une conversation digne de ce nom par une vanne dont lui seul a le secret, il se lance à son tour, persuadé de réussir, lui, grâce aux talents qui sont les siens. Lèche-Bottes, vous le connaissez bien. Mais si. Dès votre arrivée dans une entreprise lambda, vous le repérez en cinq minutes. Lèche-Bottes, c'est celui que tout le monde aime. Le patron l'adore. Il en fait sa secrétaire personnelle. Mais les collègues de Lèche-Bottes l'aiment aussi... Il ne vous offre même pas le luxe d'être le premier de classe assez maladroit pour attirer sur lui la haine de tous ses camarades. Lèche-Bottes plait aux femmes et sait faire des blagues drôles. C'est toujours lui qui émet la remarque qui tue en réunion. Et en plus de tout ça, il est compétent et efficace dans son travail.

Bref, Lèche-Bottes est un immonde bâtard qui vous court pas mal sur le haricot.

Il a beau, vous le reconnaissez, maîtriser un peu mieux l'art de l'humour, il n'empêche qu'il ne déroge pas, lui non plus, à la sacro-sainte loi des cinq phases :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La chute
4. Le fou rire de toutes les personnes présentes.
5. Béat : « Hein ? j'ai pas compris »


Tout le monde voulant quitter le bureau un peu plus tôt aujourd'hui, l'ensemble des collègues ignorera superbement cette conne de Béat, pour donner des grandes claques dans le dos de Lèche-Bottes. Vous-même seriez prêt à laisser votre orgueil de côté et le dernier mot à Lèche-Bottes, cultivant l'infime espoir que cette triste session se finisse sur une bonne note. Ah si seulement.

Vous ne pouviez y couper. La pause déjeuner est terminée, mais enhardi par le succès de Lèche bottes, un sombre idiot décide de poursuivre la mascarade jusqu'au bureau, hurlant à la cantonade de l'open space : «Moi ! Moi ! Moi ! J'en ai une moi aussi » Vous vous demandez s'il existe dans toutes les entreprises, ce vil galopin qui s'arroge le droit de faire entendre sa voix lorsque personne ne lui a rien demandé, et si quelqu'un, face à lui, est en train de penser comme vous « Mais oui, c'est ça, mais ferme bien ta gueule... ». Le vôtre s'appelle Droopy. Une sombre histoire de cravate infâme, que vous raconterez certainement un jour sur les Internets, comme ça, pour vous défouler.
Droopy donc, chauffé à blanc, tient à faire étalage de son interprétation personnelle de la loi des cinq phases, titanesque de génie. La cause est nécessairement vouée à l'échec, évidemment :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La chute
4. Les « aaaaaah » de dégout
5. Cheminée : « mais t'es vraiment pervers, c'est pas croyable. »


Droopy pourrait mourir de honte, mais il préfère opter pour un éclat de rire bien gras, comme s'il était tout fier de l'effet obtenu. Vous contemplez Cheminée toiser Droopy comme s'il était le dernier des gros débiles, méditant à la bizarrerie de ce surnom, Cheminée. La première fois quand vos yeux se sont posés sur les formes de cette sulfureuse marketeuse aux lèvres douces vous avez pensé : « ...Huuu. Qu'est-ce que ça doit bien tirer une grande cheminée comme ça » Le surnom est resté. Hmmm. Vous prenez conscience avec un certain effroi que Droopy commence légèrement à avoir une mauvaise influence sur vous. Il va falloir redoubler de vigilance. Enfin, vous n'êtes pas encore au niveau de ceux qui sont prêts à attendre 20 minutes au bas des escaliers juste pour le plaisir de monter derrière elle. C'est déjà ça. On l'aura compris, Cheminée, c'est l'atout charme du 3ème. Une sorte de naïade brune promise à une belle carrière de bimbo télé ayant certainement raté une marche à un moment dans son parcours pour se retrouver aujourd'hui à la tête d'un service minuscule dans une petite boîte de province. Alors évidemment tout le monde veut lui plaire. Personne ne lui fera l'affront de lui dire qu'elle n'est pas drôle. On ne sait jamais, des fois qu'elle serait d'accord avec l'idée (hautement improbable, surtout pour Droopy) d'un petit coup vite fait dans le local de la plastiqueuse. C'est pourquoi lorsque Cheminée se prête au jeu et raconte une blague de son cru, le paradigme des cinq phases est encore une fois différent :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La chute
4. Les sourires (personne n'a écouté, mais on sent bien à quel moment on est censé réagir)
5. un regard rapide et à peu près discret dans l'ensorcelant décolleté de Cheminée, si profond qu'il vous en donne le vertige.


Cheminée est peut-être aussi drôle qu'une pub MMA, l'ensemble de ses collègues masculins la regarde avec une indulgence toute amoureuse. Il n'y a guère que Béat pour rompre la douce récréation : « Ben dis donc, heureusement que t'as un joli cul toi, parce que sinon, bonjour le niveau, hein...» Avant que l'échange ne dégénère davantage (hélas ! à #Bagarredefilles #Tiragedecheveux #Coupdenichons ), GMADEL entre dans la partie (double hélas). GMADEL, aka le Grand Monsieur Avec Des Lunettes, a décidé lui aussi qu'il était de son devoir de divertir ses collègues d'une boutade bien sentie. En bon psychorigide assumé, GMADEL angoisserait rien qu'à l'idée de transgresser une loi. Aussi, à son tour, il respectera avec une roideur minutieuse le principe des cinq phases, suivant le paradigme suivant :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La chute
4. Les rires
5. et SURTOUT les « HAHA, elle est bonne, patron ! »


Car oui, GMADEL est le boss. Et même s'il vous donne autant que les autres l'envie de vous ouvrir le crâne avec un pied de biche pour vous malaxer le cerveau comme un boîte à prout, il y a une règle d'or à ne pas transgresser : ne jamais faire chier le patron. Ne surtout pas montrer que vous êtes plus intelligent plus lui. Alors vous avez appris comme les autres à feindre le plus incontrôlable fou rire et à vous taper la cuisse sur la moindre histoire de Toto aux toilettes, parce que c'est comme ça qu'on agit avec son supérieur hiérarchique et pas autrement.

Vous vous demandez si vous avez bien raison. Faut-il se trahir intellectuellement pour assurer la tranquillité de son évolution en entreprise ? Ne devriez-vous pas faire preuve d'un peu plus d'honnêteté intellectuelle ? Vous envisagez doucement la possibilité de réagir différemment à la prochaine blague pas drôle du directeur. En résumé, à sa prochaine blague. Vous songez à la suave éventualité de vous lever d'un coup et vous écrier : « FAIL ! AHAAH Ha non le gros naze, j'le crois pas ! » Certes. Vous concluez en silence que c'est finalement aussi bien de s'en tenir à la règle d'or.

Horreur... Vous comprenez soudain, mais c'est déjà trop tard. Il ne reste plus que vous. Vous sentez déjà la brûlure des regards de vos collègues qui se posent sur votre nuque. « Non, non, ne m'obligez pas... pitié, je ferai ce que vous voudrez... » Impossible d'échapper à votre destin. L'assemblée toute entière vous scrute, semblant attendre votre mise à mort. Après un combat vain et silencieux pour résister à la pression sociale, faisant mine de ne pas remarquer que l'on n'attend plus que votre blague, vous sentez que vous allez céder. Vous ne voulez pas laisser croire que vous êtes assez mentalement attardé pour être incapable de prendre la parole en public, et la perspective de passer pour le plus gros bâtard de la boîte qui refuse d'appliquer un minimum de politesse avec ses collègues ne vous enchante pas particulièrement non plus. Alors vous sacrifiez au principe, telle une prostituée résignée, et comme les habitudes se prennent vite, vous ne manquez pas de respecter également la loi des cinq phases. Tant qu'on y est, hein... Et puis vous vous lancez :

1. L'introduction
2. Le déroulement
3. La chute
4. Vous regardez l'assemblée, un grand sourire aux lèvres, sûr de votre effet. Elle reste silencieuse.
5. Et Lèche-Bottes prend la parole : « ...Ouais. OK. Et si on se remettait au boulot, maintenant ? »

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Marc

Commentaires
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milllie 24-11-2011 12:33:26

Joli voyage dans le monde du repas d'entreprise où tout le monde joue un jeu. Merci, je déjeunerai probablement différemment aujourd'hui.
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Auteur de cette article : Marc