S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

Et puis il y a ceux auxquels on s'attache. Parce qu'on est entrés à un moment ou un autre dans leur vie et qu'ensuite, il est difficile de faire abstraction que ce que l'on connaît d'eux, de ce que l'on ressent pour eux. Bien souvent, ce sont des ados (des enfants je dirais même) en souffrance que l'on a eu envie d'écouter parce qu'ils nous ont interpellés. Les discussions qui ont pu en découler ont touché quelque chose en nous, nous entraînant vers un attachement profond, inéluctable mais complexe, parfois perturbant.
Je le ressens pleinement lorsque je suis en cours. Je ne réagis plus de la même façon face avec ce jeune qui m'a parlé, qui m'a émue. Je le laisse faire même s'il ne respecte pas certaines règles dont je suis pourtant la garante. Je le laisse enfreindre le règlement, je ne suis plus tout à fait juste. Je fais preuve de favoritisme. Clairement ou de façon détournée parfois, je fais mine de ne pas voir. Pourtant, je vois tout et j'entends tout dans ma classe.
Je vois Lucie. Il y a quelques temps, elle m'a parlé de son désespoir, du cancer qu'elle avait attrapé, des traitements à venir.
Aujourd'hui, elle s'est assise le plus loin possible de moi, a sorti son téléphone et envoie probablement quelques messages. Je détourne alors mon regard parce que je n'ai pas envie de l'engueuler là. Si c'était n'importe quel autre apprenti, je m'approcherais et lui jetterais mon œil le plus noir, je lui sommerais même de me le donner, ce satané portable et s'il refusait, je l'enverrais dans le bureau de la responsable pédagogique sans sourciller.
Avec Lucie, je laisse faire en me promettant de la choper à la fin du cours pour lui passer un savon. Il faut juste espérer que les autres élèves aient cru en cette myopie passagère, moi la parano du portable ! Lucie me dira alors, en s'excusant, qu'il était impératif qu'elle envoie un message à son copain car c'est lui qui doit venir la chercher à sa séance de chimio ce soir.
Il y a aussi Clément avec son physique d'irlandais miniature à qui je permets d'être en retard à tous mes cours juste parce qu'il est gentil, attachant et qu'il s'accroche quand même malgré toutes les difficultés liés à sa dyslexie.
Il y a encore Angie à qui je laisse un délai supplémentaire pour finir son dossier car elle vit avec un type qui lui tape dessus.
Oui, il y a ceux à qui l'on s'attache et qui, d'une façon ou d'une autre nous ferons regretter cette affection car elle nous rend un peu moins honnête, moins équitable avec les autres. Ce sont d'ailleurs ces derniers qui nous le feront savoir au détour d'une phrase assassine (à laquelle nous ne saurons répondre), ce genre de petite phrase qui résumera crûment la réalité : notre faiblesse affective. Lucie, Clément ou Angie, mon incapacité à l'impartialité.

By Rolanda Bibine
| Commentaires |
|
|
|
|
|
|
Ah mon grand A. - Merci pour tout ce ...
Belle lecture, merci, que ce moment v...
J'aime bien ces moments où les chose...
Toutes les semaines, je cherche un je...
Et du coup, tout à ton bonheur et ta...
Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
Vivre plus longtemps ?!? C'est pas s...
Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
j'avais pas de thème quand j'ai comm...