VOLDEMAG

S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

voldemag

Juste prof ?

Envoyer Imprimer PDF

thliar2
« - Madame, sucer, ça prend un s ou deux ? »

C'est ma première année d'enseignement en français. J'ai pris dans le manuel un exercice leur demandant de raconter un événement triste ou gai les ayant marqués. Mal m'en a pris.

Occupée à aider une de ses camarades à rédiger son texte, je lui réponds du fond de la classe.

« - Sucer s'écrit avec un « c » Marion. »


Mais mue par une intuition, je me rapproche de sa table pour voir sa copie. Je ne comprends pas bien ce qu'elle pourrait raconter comme souvenir avec le verbe « sucer », si ce n'est le plaisir gourmand qu'on éprouve avec quelques bonbons mais c'est louche. Ce que je lis me laisse sans voix. Marion, 18 ans, raconte de son écriture ronde comment son cousin âgé de quelques années de plus, l'a forcée il y a quelques temps, à lui faire une fellation alors qu'ils fêtaient en famille le soixantième anniversaire de son grand-père.

La prenant à part, je lui explique que je m'inquiète de ce qu'elle a écrit. Je lui demande si elle en a parlé à sa famille, à un proche. Je tente de savoir si elle comprend à quel point ce que lui a fait son cousin est grave et totalement anormal. Je tente surtout de rester calme mais je suis choquée et profondément triste pour elle.

« - Vous inquiétez pas Madame. On en a reparlé avec mon cousin. Maintenant il est policier et il m'a dit de tout oublier, que c'était du passé, et qu'on en reparlerait plus. »

Pourquoi alors l'a-t-elle écrit sachant que j'allais forcément le lire et être au courant. Est-ce un appel au secours ? Veut-elle inconsciemment que j'intervienne ?

J'insiste en lui expliquant que son cousin a probablement un problème, que si on ne le punit pas pour ce genre d'acte, il pourrait recommencer, avec elle ou avec une autre jeune fille. Ma réaction l'affole. Elle me supplie, en larmes, de ne rien dire.

Et je ne vais rien dire. Je n'en aurais pas le temps. Marion, grande familière des affabulations aux dires de mes collègues, est convoquée chez le directeur le lendemain en présence de ses parents et de son maître d'apprentissage pour d'autres histoires sordides dont elle accusait ce dernier. Renvoyée sur le champs. La belle affaire.

C'était il y a 9 ans de cela. Plus jamais je n'ai demandé à mes élèves ce genre d'exercices. Vrai, faux, je ne suis pas armée psychologiquement pour affronter ces problèmes. Je ne suis pas formée pour aider ces jeunes en souffrance. C'est à creuser justement. Pour nous enseignants de jeunes en difficultés, il devrait nous être proposées des formations pour gérer les situations délicates. Vers qui nous tourner ? Comment les aider ? Comment déceler le vrai du faux ?

Cela fait 10 ans que j'enseigne et à chaque fois, je me pose les mêmes questions.

 

logo_voldemag_petit

By Rolanda Bibine

Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher RSS
sand 18-01-2010 09:06:40

Hum. Je crois que dans les mensonges des ados y a toujours une part de vérité. On perd trop ses repères a ce moment la pour pas s'accrocher a un minimum de réalité. Mais je suis pas spécialiste. Je me base juste sur moi ado ce qui était pas une sinécure.
Tu aurais a-do-ré m'avoir comme élevé Rolanda c'est sur
Rolanda Bibine 18-01-2010 10:58:56

oh oui et je t'aurais eu à l'oeil la piplett e
Un article très bon...
Kowalski 18-01-2010 09:14:35

On se pose forcément ce genre de questions avec des jeunes. Ils sont à un age où ils ne savent pas encore définir ou exprimer leur mal être. Ils le font mal. Ils attirent l'attention sur ce qui n'est pas eux, sur ce qu'ils entendent dans la rue, à la télé.

Du coup, parfois on passe à côté des drames en devenir. Ceux là sont généralement silencieux.

Le fait que tu te poses ce genre de questions te rend d'autant plus humaine...

PS. Au fait : Sucer, ça prend un s ou deux ? (un peu de Légèreté dans ce commentaire que diable !!)
Rolanda Bibine 18-01-2010 10:54:40

Je sais pas, je suis nulle en orthographe
Rolanda Bibine 18-01-2010 10:53:47

Ce qui est dingue aussi, c'est qu'ils se livrent tellement facilement sur une copie ! Comme ils ont du mal à laisser libre cours à leur imagination, ils écrivent des choses réelles où qui expriment un problème, car comme le dit Sand, il y a une part de vérité dans les histoires de Marion, un appel tout du moins!
la frontière
Belam 18-01-2010 11:03:47

entre le métier et l'implication personnelle.

J'aurais été une très mauvaise prof. Je n'aurais pas su garder mes distances.

Je ne sais pas quoi dire d'autre
baci 18-01-2010 11:13:20

en mm temps, en tant qu'élève, j'aimais bien me dire que mon prof se sentait concerné par nous.
ça doit être difficile de laisser certains pb à l'école, quand même !
re:
sand 18-01-2010 12:06:39

Rolanda Bibine a écrit:
Ce qui est dingue aussi, c'est qu'ils se livrent tellement facilement sur une copie !



Je suis la première a le dire. Pourquoi crois tu que j'écris ?
Parce que je suis une handicapée de la parole
Zan 18-01-2010 14:25:20

travailler avec des enfant c'est "au delà" d'un boulot. forcement ça implique une part de personnel.
mais en un sens comme le fait que lorsque l'humain dérape, peu importe le job, on se doit d'intervenir.

alors que ce soit faux ou vrai (comme dit sand il y a toujours une part de vérité), pour ce genre de problème j'aurais certainement signifié la chose à une autorité. parce qu'après ce n'est pas à moi de juger du vrai ou du faux.

quoi qu'il en soit, un renvoi, c'est honteux. parce qu'après mes chaos personnels, moi aussi devant un homme j'aurai dit "non j'ai menti" plutôt que d'assumer une trop sombre vérité.

...je m'égare ?
Rolanda Bibine 18-01-2010 14:55:11

Non non tu ne t'égares pas
Découvrir que certains s'étaient servi de moi m'a rendue malheureusement beaucoup plus méfiante. Alors oui, aujourd'hui, je passe l'information au dessus, je donne des numéros si nécessaire, des contacts, des conseils mais je leur dis surtout que je peux les écouter sans les juger, pas forcément les aider.
Zan 18-01-2010 15:46:33

Citer:
mais je leur dis surtout que je peux les écouter sans les juger, pas forcément les aider.

et ça c'est déjà beaucoup...
Nom:
Email:
 
Titre:
Website:
BBCode:
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
:angry::0:confused::cheer:B):evil::silly::dry::lol::kiss::D:pinch:
:(:shock::X:side::):P:unsure::woohoo::huh::whistle:;):s
Saisissez le code que vous voyez.

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

 

Rolanda Bibine est membre de Voldemag depuis le Mercredi, 25 Février 2009.

> Voir les autres articles de cet auteur