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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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3 ans et 364 jours d'écart

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Nous avons 3 ans et 364 jours d'écart. On ne se ressemble pas tellement. C'est un mec, un beau blond, un matheux, un ingénieur, un indépendant, un plein d'amis, un plein d'idées. Celui qui passe son bac en premier. Celui qui passe son permis en premier. Celui qui part en vacances sans ses parents en premier. Celui qui quitte la maison en premier. Celui qui, en premier aussi, fait des enfants.

Je ne suis que la petite sœur. Celle qui, lunettes aux verres énormes et appareil dentaire, tente de se faire une place dans la cour du bellâtre. Celle qui n'est pas douée pour les sciences. Celle qui n'est pas douée pour les gens. Celle qui traîne dans les jupes de sa mère. Celle qui ne voit pas l'intérêt de sortir de sa bulle. Celle qui a peur, trop peur. Celle qui, pour exister, veut être différente mais jalouse secrètement les succès de l'aîné.

Il a tout réussi, ou presque. Il n'a jamais montré que l'échec existait. Il n'en a jamais donné l'exemple. Il les a rendu fiers. Ils ont parlé de lui, raconté ses études, raconté ses passions. Il a été un bon fils. Il n'y aurait plus aucune surprise avec le reste de la descendance. Ils étaient déjà passés par les tumultes de l'adolescence, des examens, des sorties, des choix à faire, des affrontements qui forgent.

Et je l'ai détesté pour ça. Pour avoir déjà tout pris. Pour avoir été heureux et les avoir rendus heureux. Pour son apparente facilité à traverser la vie. Pour ne pas avoir pris la peine de me prendre sous le bras et de m'emmener sourire avec lui.

La vie était donc si injuste qu'elle m'avait réservé toutes les douleurs, toutes les luttes, toutes les questions ? Lui, elle l'avait préservé. Elle avait offert à mes parents le plaisir d'un enfant joyeux, qui trace sa route dans la sérénité. Et la contrepartie de ce cadeau, finalement, c ‘était moi. Moi qui, à 6 ans, me demandais ce que je faisais dans ce monde de merde (je ne m'en souviendrais pas si mon père n'avait pas gardé comme une relique ce morceau de papier, preuve de l'enracinement du mal-être). Moi, en pleurs, effrayée, seule. Moi et ma vie rêvée, celle qui finirait par se concrétiser, bientôt, un jour. Moi et mes phobies, sociale, alimentaire. Moi et mes crises d'angoisse, en pleine nuit, devant mes parents désabusés. Moi et mes anti-dépresseurs. Moi et mes appels au secours.

La vie a-t-elle été si injuste ? Est-on si différent ? Maintenant que nous sommes deux adultes, maintenant que l'on peut se parler, maintenant que nous avons dépassé l'étrangeté de deux êtres qui s'appartiennent mais ne se connaissent pas, maintenant je peux vous le dire : mon frère et moi, nous sommes les mêmes. On se regarde désormais au fond des yeux. On a appris à s'aimer, à se libérer des attentes parentales. Lui aussi, il a connu la douleur. Lui aussi, il a connu les crises d'angoisse. A lui aussi, il lui arrive de pleurer au téléphone avec ma mère.

On arrive aujourd'hui à rire de choses qui ne font rire que nous. On se prend dans les bras, pudiquement. On s'appelle, on bafouille, on sait qu'on est au bout du fil. On est sur un nuage où il n'y a que nous deux. Il va partir bientôt, emmener sa famille à l'autre bout du monde. Cette fois, je ne lui en voudrai pas de me laisser sur la rive. Je serai juste heureuse de savoir qu'il est heureux.

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Commentaires
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Capuche 25-10-2010 09:59:21

j'aime les déclarations d'amour...
Zan 25-10-2010 10:06:36

Capuche tu me prends de court ! c'est exactement ça : une déclaration d'amour. Une histoire qui finit bien, aussi. je suis heureuse pour vous que tu aies surmonter les débuts les moins prometteurs quant à votre relation.

vraiment j'aime la façon que tu as d'exprimer sans masques ta jalousie et tes envies, Marie.
milllie 25-10-2010 10:32:55

Les liens fraternels sont les plus forts. Joli texte
Wouah !
ArAgorrn 25-10-2010 15:40:22

Merci pour ce texte, il est magnifique. Je suis très impressionné de voir combien je retrouve une situation que je connais bien.
J'aurais voulu avoir + d'infos sur la manière dont tu t'en es sortie et comment ça se passait avant (troubles alimentaires, etc...).
Ce serait super cool si tu pouvais m'envoyer un mail sur aragorrnhuhu@yahoo.fr.

ArAgorrn
SansInterdit 25-10-2010 17:18:05

Ton texte est d'une beauté pure, scintillante qui laisse un gout salé dans la gorge. Tu oublies juste de dire que toi aussi tu as réussi... Je te reconnais bien là...
Par ailleurs, c'est très bien écrit, Marie.

S I
Rolanda Bibine 26-10-2010 11:39:41

Incompréhensible pour moi qui suis (qui était )la cadette et pourtant la joyeuse, la sociable, celle qui se démerde et qui voit bien que son ainé ne fonctionne pas du tout de la même façon ! Comment ça se distribue à la naissance bordel ? L'un semble tellement plus souffrir !! J'ai vraiment aimé ce texte très honnête Marie.
Marie 26-10-2010 15:04:04

Merci à tous
Le frère a lu, et a trouvé ça beau...
Alecto 26-10-2010 21:15:36

Oh purée, tu as failli m'arracher une larme...j'ai toujours rêvé d'avoir un frère ou une soeur pour ça....
Merci pour ce rêve éveillé
baci 27-10-2010 01:53:01

je suis tellement émue de lire plus de 140 caractères de toi.

c'est très juste, sur le fil, doux et triste.

  Violette R.O.L.L. 27-10-2010 15:26:30

Je suis la première, devant un petit frère qui a souffert.
La pensée qu'IL rédige la même chose que ton très beau texte me hante depuis des années,
MAIS qu'il soit un jour capable de le rédiger me soulagerait énormément.
Je sais ça a l'air tordu, mais quand on est celui/celle qui doit incarner l'être modèle, parfait, sans faille, c'est difficile aussi. Et par-dessus tout dis-toi une chose : on ne nait pas parfait, on ne le devient pas non plus
Ze Blatte 29-10-2010 02:03:14

Quatre ans et moins de deux mois qui me séparent de ma grande soeur. Je me suis totalement reconnue, dans cette idée de perfection qu'elle incarnait. Plus jolie, plus mince, plus intelligente, plus douée, plus, plus, plus. Et moi, "la petite soeur de", à marcher dans des traces quasi légendaires. Et puis un jour nous avons commencé à parler, et j'ai découvert qu'à moi aussi elle enviait des choses, et je me suis surprises à lui donner des conseils qu'elle a écouté parce qu'elle les estimait juste.

Je ne suis pourtant pas débarrassée de ces démons là, car adulte, je ne le suis pas encore. Mais le pas a été fait, le premier, et je sais qu'un jour on pourra parler d'égale à égale, et non pas en rivales.

En bref, ton article m'a fait du bien, et c'est drôle et sympa de voir que nous sommes nombreux et que nous en sommes tous sortis
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Auteur de cette article : Marie

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