
Elle ne veut plus manger. Elle a réduit la nourriture à une espèce de matière informe, inodore et sans saveur. Fini le sel, le sucre ou les épices.
Elle regarde fixement son assiette et chipote. Elle sent mon regard fixé sur elle. Mes attentes. Mes putain d'angoisses. Ma seule présence suffit à lui mettre la pression.
Je sais. Ce n'est pas de ma faute. Je ne suis pas coupable, surtout pas d'exister. Toi non plus tu n'es pas coupable même si tu ne le sais pas. De quoi serais-tu coupable ? De quoi crois-tu être coupable ?
Je le sens. Je sens ta culpabilité derrière tout ce que tu traverses. Tu te mutiles en te privant de nourriture. Tu te punis. Mais de quoi ? Qu'a-t-il pu t'arriver que je n'ai pas pu entendre ? Je n'aurais pas pu l'entendre puisque je t'aime et parce que je t'aime, tu ne me parleras pas. C'est ton amour pour nous qui te l'interdit. Du haut de tes 15 ans, tu veux nous protéger, nous préserver et du haut de nos 40 c'est tout pareil.
Mais ce qui est normal à 40, inhérent au rôle de parent, ma fille, ne l'est pas à 15. C'est mon rôle de t'aimer, de te protéger, de te préserver dans la mesure du possible. Il faut que tu me parles, que tu me rudoies. Je ne tomberai pas. Mon amour pour toi est au-delà de ce que tu imagines. Tu crois que tu me ferais du mal mais rien n'est comparable à la douleur que je vis aujourd'hui. Même tes sourires ont le parfum de la souffrance. Je les voies bien, ces sourires pansements. Ils disent tous : ne te soucie pas, maman, tout va bien, je t'aime.
Non, tout ne va pas bien. Rien ne va bien puisque tu ne vas pas bien.
Je veux bien que tu sois confrontée aux difficultés de la vie mais pas à ça.
Ça. Ton autodestruction programmée, mesurée, anticipée. Ce contrôle que tu penses absolu de ton corps. Cherches-tu à disparaître en même temps que lui ? Tes yeux s'assombrissent chaque jour un peu plus. Te voir sombrer ainsi me terrorise. Tu ne t'aimes pas. Tu n'aimes pas la vie dans cette vie-là. Tu n'aimes pas l'image que te renvoies les autres. Tu t'imagines qu'ils ont conservé de toi des infos datant du fond des âges. Qui se souvient qu'en maternelle une institutrice t'a traitée de retardée, d'handicapée moteur, voire d'autiste ? Qui à part toi ? Et qui pourrait le croire, mon amour, aujourd'hui ? Ton esprit est cisaillé comme le plus fin des fleurets. Tu analyses tout. Ton cerveau bouillonne. Tu crées. Qu'est-ce qu'on en a faire de tout ça ? Le passé est le passé.
Et tu n'oublies rien. Tu accumules chaque douleur, chaque chagrin. Et les sourires ? Et tout l'amour ? Et les joies ?
Je te regarde assise là, face à ton assiette, désespérée. Je ne sais pas si tu vas aller te faire vomir après. Je prends sur moi pour t'imposer la dose minimale nécessaire à ta survie. Je cherche. Je tourne et tourne chaque mot qui pourrait être un indice. De quoi te sens-tu coupable ? Jusqu'où vas-tu aller pour te punir ? Je te pose la question parfois, quand je crois que c'est le bon moment mais ta réponse est immuable : tu ne sais pas.
Ce que je sais c'est que tu as le plus beau des sourires quand il vient du meilleur de ton cœur.
Tu veux qu'on parle physique, concret ?
Tu es grande. Purée, à 15 ans, j'aurais tant aimé mesurer 1,72 m. voire 73 ? Non, c'est juste que tu parais plus grande maintenant que tu maigris si vite. Ton sourire est magnifique. Dents bien plantées, grandes, blanches. Là aussi, faut-il te dire combien nous sommes à t'envier ? Tu as les yeux presque noirs, sombres et flamboyants. Ils sont si expressifs... tu n'imagines pas tout ce que tu laisses passer dans ces regards-là. J'ai parfois l'impression de passer sous la lentille d'un microscope. Je la sens, ta capacité à l'analyse...
Ça sert à quoi de te dire ça puisque tu ne me crois pas. Tu ne me crois pas parce que tu sais que je t'aime et que de là, tu estimes mon jugement subjectif. Et là je t'entends me répliquer : si je suis si belle, pourquoi j'ai pas de mec ?
Je ne sais pas, chérie. Faut-il qu'ils soient aveugles, ces jeunes coqs ???
Alors quittons le physique. Tu es douée. Une pure scientifique. Tu vois les maths, les sciences, tout ça. Tu adores. Pour moi la littéraire, c'est difficile à concevoir, un tel talent. Ta capacité d'analyse est grande. Ben oui, chérie, désolée mais tu n'es pas une fille kikoo lol. Je sais que c'est ce que tu voudrais. Tu voudrais être comme elles, réussir à avoir plein de contacts, de faux amis sur facebook. Quelle importance qu'ils soient faux pourvu qu'on t'aime ? Tu voudrais être comme les autres.
Tu es comme les autres. Tu es une fille de 15 ans comme les autres. Juste un peu différente sur certains points mais sinon tu as les angoisses de ton âge, les même peurs... tu es comme les autres mais tu es unique parce que tu es toi. Quand je te dis d'être patiente, que ça va venir, les premières amours, tout ça, je voie ton regard se détourner, tu ne me croies pas. Pourtant si, ça viendra. Mais la patience, c'est dur comme apprentissage la patience. Et ton capital, tu as dû déjà l'épuiser.
Il doit y avoir autre chose.
Une chose dont je ne sais pas le nom. Cette chose qui t'enferme à l'intérieur de toi, qui t'interdit d'aller vers les autres, de faire confiance, de donner. Cette chose qui te détruit à petit feu. Cette chose dont tu ne veux pas me parler. Ou bien peut-être que tu ne sais pas son nom non plus.
Je voudrais que les anges n'aiment pas les papillons pour te laisser le temps de naître, de sortir de ton cocon. Tu te vois comme une de ces chenilles hideuses et urticantes... laide, repoussante.
Mais tu es un papillon en dedans, ma chérie. Le plus beau des papillons.

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Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...