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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Face au mur

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C'était donc vrai, c'est bien en face du mur que le mur se voit le mieux. J'avais aperçu l'obstacle depuis des mois, je l'avais deviné, imaginé, supposé et je ne m'étais pas trompé. De toutes ses briques, il me regarde, il s'amuse de ma réaction. Sait-il, ce con de mur, que mon ascension avait déjà commencé?

Je ne sais pas si ma réaction s'imposait. A la lecture de l'intitulé de mon poste sur la liste, j'ai presque crié Yes, comme une victoire, ou un grand soulagement. Et puis aussi de satisfaction, je le savais. Ce sont de piètres consolations.

La réunion n'était même pas terminée, les gens importants faisaient encore défiler les pages, les chiffres, les justifications, les arguments, les mensonges. Les grands directeurs intervenaient les uns après les autres pour leurs départements, pour expliquer aux élus les raisons de leurs choix, et cette nécessité fourbe de compresser les équipes. Les tableaux s'additionnaient, on fait dire n'importe quoi aux chiffres, le tout est de proposer celui qui convient au bon moment. Peu importe que les périodes de références ne soient pas identiques, peu importe que rien ne soit comparable, peu importe que le bon soit masqué par le moins bon -on ne peut même pas parler de mauvais-, peu importe que les perspectives soient inventées de toutes pièces, sans aucune preuve concrète. La réunion dure, fatigue volontairement. Il arrive un moment où le représentant du personnel regarde plus sa montre et moins l'écran scintillant.

Cette grande messe continuait alors que les informations circulaient déjà à l'extérieur. Ce fut ainsi, par astuce et bon réseau informatif que j'obtenais les précieuses informations.
Regroupement improvisé, autour de notre table, quatre personnes sur cinq perdraient leur emploi. Tout le texte est au conditionnel, bien entendu. Il s'agit d'un projet... Il ne reste juste qu'un avis du Comité d'Entreprise à obtenir. Favorable, défavorable, peu importe.

Je suis dans les quatre sur cinq.
Une qui accuse le coup et je vois bouillir la caboche, je vois de la colère, de la haine dans ses yeux. Elle a raison. Je sais qu'à tout moment, elle peut exploser.
Une qui prend l'uppercut, reste silencieuse, puis appelle son mari sur le portable. Je l'entends s'éloigner je suis virée...
Un qui bloque son regard sur le paragraphe, il doit relire plusieurs fois, vérifier, s'assurer, ne laisse rien transparaitre. Moi, passée ma réaction maladroite mais instantanée et vaine, je change, observe, commence à réaliser.
Enfin, le cinquième, celui qui reste est là, tout aussi abasourdi; il souhaitait en faire partie, il a perdu aussi et est partagé entre sa déception et le désagréable sentiment d'avoir la chance que d'autres n'ont pas eu. De l'ironie pointe.

C'est un formidable confort d'avoir pris connaissance de la décision par nos propres moyens et non pas face à un mur de feuilles imprimées entre d'autres collègues non choisis, ou dans les regards de certains qui ont su avant. Ces regards, à moitié compatissants, si peu utiles, sont terribles.
Nous décidons de passer un peu de temps à l'extérieur pour discuter, relativiser, se projeter, se conseiller, se soutenir. Nous revenons et reprenons mécaniquement le travail. Quelques dossiers attendent et il faut les faire. Je fais le nécessaire. D'un œil sur le côté, je regarde à travers la vitre celui qui range verticalement ces papiers dans la corbeille. Je lève la tête et observe avec inquiétude celle qui n'a pas encore éclaté.

Je classe également certaines piles. Ce classement est différent du précédent. Fin décembre, je l'avais fait dans l'idée de ce départ mais il manquait la certitude qui modifie les gestes et les impressions.
Nous nous demandons si ça va, comment nous prenons cela. Je ne sais pas quoi répondre. Juste, bizarre. Oui, je me sens bizarre. Je ne suis pas triste, ni gai, je suis dans un entre deux bizarre. Je vois l'armoire, la grande, la petite, le bureau, le fouillis des cartes de vœux, le pot de crayons, la carte au mur. Je regarde quelques bazars, des choses qui trainent, le décor. Tout est étrange. On s'attache aux choses matérielles, on fait d'un espace de travail un bout de vie, un univers agréable, des repères, une création propre qui ne ressemble pas à celle de son collègue. Bientôt, tout aura disparu, ce qui restera n'aura plus de signification, d'importance, de rôle.

Ce n'est rien, dix années, ce n'est rien. Pourtant, dans cet endroit où certains jours, il m'arrivait de passer plus de temps face à l'écran que face à ma famille, je me sentais bien. Je commence réellement à revenir sur cette étape, à construire le bilan pour ne retenir que le meilleur. Je sens quelques accès de nervosité, je lâche des vulgarités, nous sortons tous les noms d'oiseaux, ils les méritent tant même si c'est insuffisant.

Alors voilà, il reste plusieurs semaines de procédures légales mais l'attente sera différente. Elle permettra de profiter, quand ce sera encore possible, d'assouplir les horaires, de préparer la transition, de s'offrir quelques joies mesquines face à certains, de montrer qu'il reste l'orgueil, la fierté et l'assurance qu'il était temps de changer.

 

By Sapiens

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Commentaires
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Anne 28-01-2010 16:09:18

Je trouve ce texte touchant de réalité...
Rolanda Bibine 28-01-2010 17:59:07

"compresser les équipes"... quelle horrible phrase pour parler des gens. Cela me fait penser à des oranges que l'on presserait dans une centrifugeuse pour en extraire le jus

Prenons nous le temps de regarder notre environnement au boulot avant de savoir que bientôt, on n'y retournera plus. Tu as raison pour ces petites choses qu'on y dépose, son fouillis personnel, son territoire .
Oui, vraiment très belle description de moments douloureux
Belam 28-01-2010 18:07:27

Citer:
e montrer qu'il reste l'orgueil, la fierté et l'assurance qu'il était temps de changer.


c'est toujours ce qu'il reste à l'homme qui est un mec bien : la dignité
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Auteur de cette article : Sapiens

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