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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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La musique et les craies

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Le prof qui m'a vraiment le plus marqué, durant ma scolarité secondaire, c'était mon 2e prof d'anglais au collège. A l'époque, j'habitais Anvers, en Belgique. Petit français ayant passé tout son primaire en France, j'étais dans une école flamande, mes parents ayant décidé qu'il fallait qu'on apprenne la langue du pays. Ils avaient raison, je pourrais très bien y être encore aujourd'hui et y avoir fait ma vie. J'ai eu un premier prof d'anglais pendant 2 ans, Monsieur V., puis ensuite Monsieur M. pendant les deux années qui ont suivi.

On était en petits groupes, 8 élèves en moyenne. Faut dire qu'à l'époque, tout le monde ou presque choisissait le français comme première langue étrangère. Nous n'étions que quelques uns à choisir l'anglais. Du coup, on pouvait se permettre quelques libertés dans la pédagogie et dans les programmes. Déjà avec Monsieur V., chacun ramenait à tour de rôle une cassette avec un morceau de musique (je vous parle de la première moitié des années 80...), le texte de la chanson photocopié, on écoutait le morceau et on étudiait le texte. Certes c'était encore assez proche de la méthodologie dite classique (aka grammaire - traduction), mais le support audio favorisait la motivation des apprenants, pour parler comme je parle maintenant dans les colloques de didactique des langues. Je me souviens ainsi avoir ramené New Year's Day (U2) ou The World Goes On (Barclay James Harvest). D'autres avaient ramené Beat It (Michael Jackson) ou Mad World (Tears for Fears) ou encore The Message (Grandmaster Flash & The Furious Five). C'était sympa, et ça changeait des exercices de grammaire et de l'apprentissage des listes de vocabulaire.

Un jour, on a demandé à Monsieur M. que, lui aussi, il nous amène un morceau qu'il aime. Il a levé un sourcil, a réfléchi une minute, et a dit d'accord. Si on avait imaginé ça...

Il lui a fallu quelques temps pour préparer son coup. Mais un jour, il nous a distribué une dizaine de feuilles photocopiées chacun. L'intégralité des textes de l'album The Wall, de Pink Floyd. On a passé deux semaines dessus (et j'avais 7h d'anglais par semaine, au collège!). On a tout écouté, tout décortiqué. Il nous a tout expliqué, en anglais, le pourquoi du comment de ce disque, qui était Roger Waters, pourquoi il avait écrit cet album, son père mort à la guerre dans un accident d'avion, sa mère qui l'élève seule, son rapport difficile à l'école et à la discipline (We don't need no education, we don't need no thoughts control...), son ascension comme star du rock, la dépression, tout ! On a analysé tous les textes, tous les morceaux, comparé le style des solo (soli?) de guitare, tout !
Et quand on a eu fini d'écouter et de lire, quand on connaissait toute la bande son du début à la fin, tous les textes et leurs significations, il n'en avait pas encore fini. Il a organisé une sortie scolaire pour ses quelques élèves, et il nous a emmenés au cinéma voir le film, un après-midi. On avait beau être préparés, on s'est tous pris une grande claque en le regardant.

Evidemment, on adorait Monsieur M. Même si on était des ados un peu cons, un peu en opposition permanente, un peu à le chercher et à voir jusqu'où on pouvait aller sans aller trop loin. Mais c'est lui qui m'a donné le goût des langues étrangères, c'est lui qui m'a fait comprendre que, même si je ne parlerais jamais anglais comme un anglais, il ne fallait pas hésiter à parler, que je me ferais toujours comprendre. Il a su démystifier l'apprentissage de la langue, le rendre agréable et intéressant. Finalement, si je travaille dans la recherche en didactique des langues dans ma vie d'homme, c'est certainement un peu (beaucoup) grâce à lui.

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Commentaires
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Capuche 14-09-2011 08:36:02

De ces rencontres qui donnent le premier fil pour tricoter sa vie...
theFILF 14-09-2011 23:52:39

C'est exactement ça ! Monsieur M. a été un déclencheur. J'aimais déjà l'anglais avant, grâce à son prédécesseur, mais il m'a montré qu'il existe d'autres méthodes que le manuel, d'autres façons de faire. Et on ne parlait pas encore d'approches communicative ou actionnelle, à l'époque...
milllie 14-09-2011 10:16:22

Les rencontres qui marquent à jamais une vie. Merci pour ces petits bouts de craie.
theFILF 14-09-2011 23:54:01

Merci Millie :-)
  Tonio...ReinesHerz 14-09-2011 10:25:11

La claque...
theFILF 14-09-2011 23:55:33

En y repensant pour écrire ce billet, je me souviens qu'elle a été forte, oui. Une grosse claque, de celles qui te font grandir d'un coup.
sand 14-09-2011 13:41:50

j'ai eu un prof d'anglais comme ça... Monsieur P. Drôle de bonhomme, un peu ds la lune, toujours extremement bienveillant. Je devais avoir seize ans (et dieu que j'étais conne... enfin bon, toujours un peu; bref c'est pas la question). On était une toute petite classe en anglais seconde langue moderne, tout le monde prenait le cours d'anglais comme première langue, c'était plus populaire, mais moi il avait fallu que j'aille en néerlandais ...

Du coup, à 6/7 on faisait plus des discussions que des vrais cours. On a décortiqué et chanté les Beatlles parce qu'un élève le demandait, parce qu'il savait que j'adorais la poésie on a lu et étudié Keats, on a lu Orwell... J'ai presque tout oublié, à force de ne plus pratiquer, mais je connais encore Ode To a grecian Urn par coeur ou quasi.

Les cours d'anglais étaient magiques. Ca devait être un des rares moments où personne n'avait l'impression de perdre son temps.

J'ai apprécié cette année tellement, s'il savait

Donc merci, parce que ça faisait des années que je n'y avait plus pensé.
Se souvenir des belles choses. C'est ça qui compte.

(je ne commente pas la façon de décrire et d'écrire, y a rien à dire, on y était avec toi. Good job, donc)
theFILF 14-09-2011 23:50:44

Merci Sand. Expérience similaire, donc :-)
Rolanda Bibine 15-09-2011 10:06:18

Ton expérience confirme ce que dit Michel Serre dans un entretien à libération :
"Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi."
Quelle chance !
Transmettre
  theFILF 15-09-2011 10:22:52

Merci pour cette citation, qui cadre très bien avec ce que je voulais dire.
Je regrette a posteriori d'avoir été si jeune-et-con à l'époque, et de ne pas avoir compris tout de suite les mondes que Monsieur M. nous avait ouverts. Il a fallu quelques années pour pouvoir me dire, en regardant en arrière : "Hey, mais.... Et si tout ça venait de là ?". Deuxième effet Kiss-Cool.
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Auteur de cette article : TheFILF