
Mon père a perdu deux fois son emploi en quarante années. C'était un temps où les annonces se ramassaient à la pelle. Ou presque. J'écoute autour de moi ces anciens qui m'expliquent s'être fâchés un vendredi avec le chef pour pointer dans une autre structure le lundi matin. Ou bien, il s'agissait de postuler à un rendez-vous à 10h pour débuter à 11h le même jour. C'était une époque où les entreprises embauchaient plusieurs personnes de la même famille, où le père faisait entrer le fils, où il n'était pas rare de passer des dizaines d'années dans la même entreprise, où il était possible de parler de "famille" dans le cadre professionnel.
Pendant les années 80, le système évolua. Ce fut le début d'une sorte de crise de l'emploi. Le chômage prenait une réelle signification, les parents s'inquiétèrent pour le futur de leurs enfants, d'autant qu'ils n'avaient jamais connu cela. Les études se rallongeaient, l'Education Nationale n'assurait plus l'emploi. Les courses aux années post-baccalauréat étaient lancées, le bac G devenait une poubelle, le bac C était élitiste sans garantie. Tout était idiot, illogique et s'éloignait des valeurs nécessaires au monde du travail. Techniciens, artisans étaient relégués au second rang des métiers. Depuis, rien, si ce ne sont des idées non abouties et démagogiques, des discours politiques.
Depuis, l'économie, la mondialisation sont passées par là, les entreprises sont gérées par des fonds de pensions, le salarié n'est plus au centre de la société, l'investissement est financier et non sur le personnel, la survie est à court terme et la pérennité n'est plus un objectif.
Voilà des descriptions très simplistes et caricaturales de la transformation de notre Société à partir des années 90.
Je suis simpliste et caricatural car je n'ai pas envie d'explications, de synthèses, de pourquoi du comment, parce que je ne vois pas d'issue à ce pays incapable de conserver ses industries, malgré de lourdes subventions offertes sans assurance. Et tout est réducteur. Je réduis, je veux tout compresser. Je viens de me faire compresser, j'attends le recyclage.
Faut-il alors se réfugier dans de petites structures, croire aux tailles humaines, penser qu'il existe un eldorado?
Il faut trouver ces femmes et ces hommes possédant le langage du bon sens. Aux femmes et hommes de bonnes volontés etc...
Je parlerai plus tard, peut-être, de l'inéluctabilité de cette aventure professionnelle et de ce sentiment d'incompréhension face à mon environnement. Je disais il y a peu sommes nous des bêtes curieuses inadaptées ?
Peu importe. Je vais courir vers une quatrième expérience, enrichissante, instructive. Durée moyenne de ma résistance dans chaque structure : 4 ans. Chaque cas était différent, chaque conclusion variée. Et je ne regrette rien.
Je vois mes futurs ex-collègues continuer à se projeter, certains soufflent un ouf soulagé, mais aucun n'exprime de compassion envers ceux qui partent. Est-ce encore trop tôt, est-ce que si le couperet est passé près, on pense d'abord à reprendre sa respiration avant d'observer les autres ?
Les autres, nous, sont pestiférés. Il ne faut pas nous approcher, peut-être que cela s'attrape ? Pire encore, pensent-ils : s'ils sont sur la liste, c'est sans doute parce qu'ils ont fait quelque chose, peut-être même qu'ils le méritent. Tout s'entend en ce moment. Je sens que mon bureau est déjà réattribué. C'est ainsi.
Il n'y aura pas de pot de départ, de réunion amicale des anciens combattants, de dernière cigarette offerte aux condamnés.
Durant ces jours là, certains regards nous évitent, en fait, nous ne sommes pas exclus, nous n'existons plus. Nous sommes devenus évitables et inutiles. Nos avis n'ont pas d'intérêt.
Nous leur expliquons, à l'occasion, le principe du règlement de compte légalisé, de la chasse aux sorcières. Peu importe, ils viennent d'être sauvés et sont heureux. Même la prochaine lame, ils n'y croient pas. Eux ne voient pas le mur.
La Société devient lisse et tout ce qui était possible avant ne l'est plus. J'étais un poil à gratter, une épine dans le pied, j'étais devenu un parasite à éliminer, sans concession. Ceux qui "disent" pendant que les autres peinent à oser penser sont mis au pilori. C'est ainsi. Je n'étais pas rebelle, loin de là, mais la marge de liberté d'expression professionnelle devient de plus en plus ténue.
Je suis dans un zoo, sans doute en cage mais j'ai récupéré la clé de ma cellule. Je me promènerai dans les allées de ce parc en sortant, je regarderai les autres animaux tourner comme des hamsters, en rond. Je deviens moqueur, je deviens vivant. Juste pour un jour, une semaine, un mois, plus, j'emmerde le système et ses chaines.
Demain, si cela est possible, je ne repartirai pas dans la matrice.

By Sapiens
Photo trouvée ici
| Commentaires |
|
|
|
|
|
|




Suivez-nous sur Facebook
Toutes les semaines, je cherche un je...
Et du coup, tout à ton bonheur et ta...
Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
Vivre plus longtemps ?!? C'est pas s...
Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
j'avais pas de thème quand j'ai comm...
c'est bizarre parce que moi, le stage...
Mais ce n'est pas grave de partir plu...