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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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La politique, Brassens, et moi

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Il y a des familles où on ne parle pas de politique, de peur de se fâcher.
De gâcher le dîner, de faire tourner la mayonnaise, d'attrister la grand-mère.
"Pour une fois qu'on est tous réunis"...

Dans ces familles-là, parfois les petits-enfants mettent les pieds dans le plat. Plus souvent, les silences s'étirent, remplis de ce qu'on ne dit pas, des sujets évités, des sous-entendus.
On préfère maintenir l'illusion. La famille unie, la joie de se retrouver. L'amertume aux bords des lèvres, dans la voiture à l'aller, la bile qui se déverse au retour.

Il y a des amitiés où l'on ne parle plus de politique. On a cru qu'on pouvait tout se dire, même si on n'était pas d'accord, et puis un jour, ça nous a pris aux tripes plus qu'un autre, le copain n'était pas juste celui qui raisonnait autrement mais l'ennemi, celui qui voulait nous écraser.
On s'est évité, un temps.

Quand on s'est reparlé, parce qu'on se manquait, parce que c'était trop con à la fin, on a contourné le sujet.
On maintient l'illusion. L'amitié qui dure, qui est au-delà des différences d'opinion, qui tient par le rire, les bons moments partagés, les souvenirs de fins de soirée.

N'empêche qu'on se tait, qu'on avale une autre gorgée de bière pour noyer la phrase qui nous venait.

Et moi j'en suis où ?

Quelque part entre "Si tu ne fais pas de politique tu fais celle de l'ordre établi" et un désintérêt profond. Aucun enthousiasme à jouer le jeu, et la mauvaise conscience de laisser le champ libre aux autres, ceux qui feront pire.

Je sens la vie dans mon ventre. Je vais à la bibliothèque. Je fais des compotes pour cet hiver. Je ramasse des noisettes et observe les poules qui cherchent des vers sur le compost. Je lis des trucs sur Brassens. Je ne savais presque rien de sa vie, même si j'ai grandi avec ses chansons.

En arrivant à Paris, j'étais allé travailler chez Renault, parce que j'avais besoin de vivre. En ce temps-là, je croyais que j'avais besoin de vivre, du moins, je ne savais pas encore qu'on pouvait s'en passer. J'ai su à ce moment-là que je ne me prêterais pas à aucun jeu social, que je ne servirais à rien. J'ai compris que j'étais inutile. C'est la comtesse de Noailles qui disait cela : « inutile mais irremplaçable ». Je vivais comme une sorte de fou, de simple d'esprit, qui n'a aucun sens du réel et auquel on facilite toutes les tâches, auquel on ne donne aucune initiative. (Brassens, entretien radiophonique avec Luc Bérimont, Les chemins du jour, RTF, 8/10/1954.)

Pendant dix ans, il passe son temps à lire les poètes, à écrire et à relire encore. Dans une chambre de moine (du genre paillard) chez des amis, vivant de rien, volant un peu, "profitant d'avoir de mauvaises dents pour ne pas trop manger". Une vie de fou, en effet, pleine pourtant, de l'étude des poètes, d'amitiés vraies, de textes à ciseler. Une vie incompréhensible pour presque tous, sauf ceux-là justement qui l'entourent.

J'en connais quelques-uns, de ces "sortes de fous". Je me demande souvent si tout ce qu'ils ne font pas n'a pas plus de poids que ce que j'essaye de faire, avec mes heures syndicales, mes CA, mes votes, mes manifs, les articles que je relaie. Primum non nocere, comme on me l'a rappelé il y a peu. Mais quel boulot dans une société construite sur l'indifférence à l'autre, quand ce n'est pas son écrasement.

Je n'ai pas de réponse. Même pour moi. Et je relis Jean Sur.

"Pour moi, les itinéraires les moins absurdes et les moins tristes de ce temps sont faits d'errance, d'hésitation, de consommation minimum, d'éducation spartiate, de recherche constante de liberté, de relations vraies, et d'une connaissance intime du vocabulaire de Cambronne."

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Zelda

Commentaires
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Rolanda Bibine 18-10-2011 12:40:13

Peut-être que c'est moins décevant de ne pas s'investir dans la politique. On ne se sent pas anéantie lorsqu'un combat que l'on croit juste n'aboutit pas. C'est ne pas vouloir voir la misère humaine trop insupportable.
Tiens, je voudrai être capable de ça.
Le vocabulaire de Cambronne, c'est bien LE mot ?
labouseuse.fr
Zelda 18-10-2011 14:11:20

Oui, le vocabulaire, j’imagine aussi que c'est le terme bien connu.

En aucun cas dans ce texte je ne me pose en modèle à suivre. D'ailleurs, suivre quoi, sinon une interrogation ?

Par contre, ne pas m'investir en politique (et encore, le sens de cette expression verbe serait à clarifier) n'a pas forcément à voir avec "ne pas vouloir voir la misère humaine trop insupportable".
Rolanda Bibine 18-10-2011 15:11:02

Zelda, cela correspond à ce que je ressens. J'aimerais être capable de ne plus m'investir pour ne plus voir. Et c'est pourquoi parfois, je fais un black out total pendant quelques semaines.... puis j'y retourne.
  zelda 18-10-2011 16:59:53

C'était important pour moi de préciser que ça ne correspond pas à ce que je ressens moi, et que ce n'est pas ce que j'ai voulu partager avec ce texte, mais je comprends tout à fait le mécanisme.
Et tu y retournes ... Parce qu'au fond, tu vois toujours ? ou autre chose te pousse ?
  Aubergine(divine) 18-10-2011 16:47:12

Il me fallait de lire ce texte.
Et j'en suis pas déçue, il résonne aujourd'hui, d'une façon étonnante, tout simplement parce qu'il tombe à pique.
J'aime bien les textes qui tombent à pique, les textes avec qui, on se devait d'avoir rendez-vous, aujourd'hui.
Merci Ma Bouseuse d'avoir pris, avec tes mots, rendez-vous avec moi !
  zelda 18-10-2011 17:02:41

Merci ma poule.
Ce qu'il y a de mieux quand on écrit un texte complétement décousu et WTF, avec plus d'interrogations que de réponses, c'est quand quelqu'un que tu aimes bien répond "Ah oui, ça résonne ce que tu dis".
  Aurélie 19-10-2011 11:58:02

Peut- être parce que mon environnement professionnel est très/ trop politisé, je n'aborde quasiment plus ces sujets aussi intéressants que houleux avec mon entourage personnel... Je pense compter quelques amis aux idées assez éloignées des miennes et finalement, je n'ai pas l'impression que cela ait une incidence sur nos rapports "humains".

Mais tu m'as donné grandement envie d'emprunter la discographie intégrale de Brassens qui doit prendre la poussière chez beau- Papa!

(Et c'est toujours aussi bien écrit et agréable à lire, quel que soit le sujet que tu abordes: petit bonheur)
  zelda 19-10-2011 19:37:26

Depuis quelques temps, je me rends compte que dans mes cercles proches, il n'y a guère que des personnes dont les idéaux sont presque les mêmes ... ce qui les différencie étant leur degré d’engagement.

Et je trouve ça un peu triste ... signe aussi que tout cela nous prend aux tripes.

(moi aussi je t'aime)
Ma cocotte 20-10-2011 08:12:10

Entourée d'hommes et de femmes politiques, par obligation professionnelle, à un petit degré de "pouvoir", depuis que je vois ce que je vois, depuis que j'entends ce que j'entends, l'envie m'est passée. Je me contente de la Res Republica au sens noble, au jour le jour, autour de moi, puisque tout est politique. Un petit acte, une petite pierre. Je regarde le monde s'effriter sans pouvoir rien y faire. Je lis Montesquieu et Voltaire. Triple A, dettes européennes, élections annoncées d'avance, prétention, vanité. Minuscule électron, j'essaie de rester libre au moins dans ma tête.
Ton texte résonne et je déraisonne...
  zelda 20-10-2011 13:10:02

Ta déraison résonne ici aussi ...
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