"Mal au ventre. Tout le monde. La direction, les collègues, les élèves, tout le monde à mal au ventre ce jour là. Celui de la rentrée.
Pas à la pré-rentrée, la journée qui précède. Tout le personnel enseignant est rassemblé dans la même salle, assis face aux grands chefs, qui rappellent les chiffres du bac et... les objectifs à atteindre l'an prochain, parce qu'il faut prévoir un taux de réussite. Le côté DRH du ministre y est pour beaucoup, néanmoins personne ne dira que c'est surtout pour évacuer un maximum d'élèves du système scolaire, tout contents car bac en poche, et ainsi justifier la coupe sombre et acharnée dans le nombre de postes depuis quelques années."
"Le jour même de la rentrée, cette peur au ventre a néanmoins un effet positif: le prof est au taquet, l'élève s'autocensure; chaque première heure est idéale, dans une harmonie feinte mais presque jouissive, car éphémère. Cela ne durera qu'un temps. Il va falloir imposer son style, et ne pas se laisser noyer par la connerie adolescente, qui, tout aussi vaste que la connerie humaine, n'a de limite que la fermeté adulte, lorsque celle-ci existe, mais hélas."
"Les secondes font pitié: ils sont désorientés, ce qui dans un établissement scolaire peut paraître paradoxal. Ils étaient les plus grands de leur collège, on les respectait, on s'écrasait devant eux: ils étaient les rois de leur petit monde, tyraniques avec les petits, méprisant ou crypto-responsables avec les adultes. Là, ils sont les plus jeunes, ils ne connaissent ni les lieux ni les adultes, et ne peuvent rouler personne dans la farine. Résultat, ils régressent, ça ricane à tout va, ça juge les vieux sur pièce, ça tourne la tête pour ne pas dire bonjour, histoire de montrer que ça a du caractère. Il va y avoir les bonnes grosses blagues et les fous-rires devant le prof comme si ce dernier n'allait rien saisir, comme si le vieux est un demeuré tout juste bon à verser sa connaissance, d'ailleurs ils savent déjà mieux que lui, et ce qu'il rabâche, c'est du superflu. En plus ils trainent un nuage de parfum d'acné."
"Ce n'est pas inéluctable, en quelques semaines la plupart des Secondes va changer, finir par jouer le jeu, accepter les règles. Le Seconde, ça ne le tuera plus de dire bonjour et de rendre des comptes. Pour peu qu'il s'intéresse à ce qu'il fait et mesure les progrès qu'il a fait dernièrement, son positionnement variera, et même qu'il sera intéressant. Et seule ne changera pas l'odeur de l'acné."
"J'ai mon style, je vanne. Qu'on se rassure je n'insulte pas: je mets tout simplement l'adolescent face à ses paradoxes, en tout cas ceux de sa réflexion, je pousse l'argument jusqu'à ce qu'il en réalise l'absurdité, quand elle existe. J'aime aussi caricaturer l'adolescence, sa mauvaise foi défensive, ses extrêmes, ses lourdeurs. Les Secondes sont décontenancés au début. Ils ne réalisent pas tout de suite ce qu'est l'ironie, ils ne sont pas encore assez fins. Ils roulent des yeux ronds quand mes propos leur échappent, alors que déjà certains en sourient. Les plus matures se distinguent bientôt, et aiment montrer qu'ils savent saisir la balle au bond. La connivence crée toujours un terrain idéal à la transmission du savoir, pour ma part en tout cas. Elle bien plus efficace que la terreur et la sanction, même si elle nécessite beaucoup plus d'énergie que surveiller et punir."
"Donc voilà, malgré l'inévitable peur au ventre et des conditions de travail toujours plus pénibles (mais c'est une autre histoire) il n'en demeure pas moins que la rentrée est toujours une promesse de dialogues et de petites lumières qui vont briller dans l'œil de l'élève, par moment, à chaque fois qu'ils comprendront quelque chose de plus, et ça, je kiffe."

"Propos recueillis" par Gekko Hopman
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Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...